On l’a souvent dit dans nos colonnes : la scène musicale irlandaise est d’une vivacité remarquable. Et l’année 2026 ne fait que le confirmer, et avec éclat. Outre FENIAN, le second album de Kneecap, groupe de hip-hop originaire de Belfast, les Irlandais de The Mary Wallopers préparent eux aussi leur grand retour, avec un troisième album, Paddywhackery, prévu pour le 18 septembre 2026. Fontaines D.C. leur emboîtera ensuite le pas avec un cinquième album, lui aussi très attendu, annoncé pour le 16 octobre 2026 : Dopamine Chamber.

Parmi ces sorties particulièrement attendues ou remarquées par les amateurs de musique irlandaise, nous avons pu découvrir, le 31 juillet 2026, Criostal, le premier EP d’Absolute Lilt. Ce duo, formé par deux amies, Lisa Canny et Niamh Hinchy — également membres du projet musical 100 % féminin BIIRD, dont Canny est l’instigatrice —, s’est spécialisé dans le lilting, dont le nom gaélique, port a’ bhéil, littéralement « musique de bouche », donne une définition assez précise.

Ce type de chant traditionnel, commun à toute l’aire gaélique — Irlande, Écosse, et dans une moindre mesure l’île de Man —, consiste à reproduire vocalement, à l’aide de syllabes non lexicales (comme « diddle-iddle » ou « tra la li »), le rythme et la mélodie des airs à danser traditionnels celtiques.

Musicienne reconnue sur la scène musicale irlandaise — elle est sept fois championne d’Irlande dans les catégories harpe et banjo —, Lisa Canny a rencontré Niamh Hinchy lors d’un concert. Depuis, les deux amies ne se sont plus quittées. Alors qu’elles étaient en tournée en Allemagne pour le projet musical Biird, Lisa Canny a appris le lilting à Niamh Hinchy, et les deux amies ont filmé le fruit de leur collaboration avant de le publier sur Instagram.

Rapidement, le duo parvient à toucher le public. Dans une interview accordée à The Irish Times à l’occasion de la sortie de leur premier EP, Lisa Canny confie : « Beaucoup de nos fans à travers le globe, en particulier aux États-Unis, nous parlent en commentaire de leurs grands-parents irlandais qui leur faisaient du lilting. » Niamh Hinchy complète : « Beaucoup de nos commentaires viennent également de personnes neurodivergentes, qui nous disent que ça chatouille leur cerveau ou que ça les calme, et qui nous demandent d’enregistrer de la musique qu’elles pourraient écouter en fond pour se concentrer ou s’endormir. »

Une étape importante de leur carrière est franchie lorsqu’elles enregistrent le morceau Ash Plant, utilisé dans la bande originale du film Kneecap de Rich Peppiatt (2024). Comme le souligne Niamh Hinchy — dont le compagnon à la ville n’est autre que Móglaí Bap, membre de Kneecap — dans les colonnes de The Irish Times : « [La chanson] est utilisée dans une scène de manifestation [pour les droits civiques de la population catholique et gaélique de Belfast, NDLR] ; le lilting puiserait ses origines dans la résistance, donc ça collait parfaitement. »

En effet, si les origines du chant buccal irlandais demeurent incertaines, une tradition orale largement répandue veut qu’il remonte à l’interdiction, par les autorités britanniques, des instruments de musique au sein des populations gaéliques. Au terme de la guerre de Neuf Ans, qui opposa les chefs de clan gaéliques Hugh O’Neill et Hugh O’Donnell aux armées anglaises, le Lord President du Munster signa, fin janvier 1603, un édit ordonnant l’application de la loi martiale contre les hommes oisifs, les mendiants, les vagabonds, les bardes et les harpistes trouvés en déplacement dans la province sans pouvoir justifier de maître ni d’autorisation.

À noter par ailleurs que la portée de cet édit a souvent été déformée dans la tradition historiographique populaire. Bien que les copies d’époque confirment bien un ordre d’exécution par la loi martiale visant notamment les bardes et harpistes, la version la plus citée — reprise depuis 1905 par l’historien William Grattan Flood — a dramatisé ce texte en le résumant par le mot « exterminer », absent de l’original, et en laissant croire que les musiciens gaéliques en étaient la cible spécifique.

Notons toutefois que l’issue de la guerre de Neuf Ans ne fut pas la seule occasion où les populations gaéliques furent frappées d’interdiction de posséder ou d’utiliser des instruments traditionnels. Ainsi, au cours de l’histoire de l’Irlande, la cornemuse de guerre irlandaise a-t-elle été visée à plusieurs reprises, notamment par le Statut de Kilkenny promulgué sous Richard II en 1366, puis à nouveau aux XVIe et XVIIe siècles — en raison de son usage martial et de son pouvoir à galvaniser les troupes au combat.

Héritières de cette tradition, les deux membres d’Absolute Lilt y apportent néanmoins une touche de modernité. Plutôt que de chanter uniquement a cappella, comme dans leurs vidéos Instagram, les deux chanteuses s’accompagnent tantôt d’un piano, tantôt d’une harpe, d’un banjo ou d’un bodhrán. Ces arrangements viennent souligner avec douceur leur chant cristallin.

En tant que premier EP, Criostal est une vraie réussite. Lisa Canny et Niamh Hinchy, dont la chevelure rousse évoque à la fois Marion du Faouët et les Filles du feu de Gérard de Nerval, tissent un univers musical à la fois cohérent et particulièrement évocateur, d’où semblent surgir l’Irlande, ses landes et son folklore. La chanson Banshees évoque ces messagères de l’Autre-Monde, Nead na Lachan adapte une comptine gaélique, tandis que Monaghan Twig / John McHugh’s réunit un reel et une jig emblématiques du répertoire traditionnel irlandais.

Du reste, le clip de P Stands for Paddy – une reprise d’une célèbre chanson folk irlandaise -, qui a servi de premier single au groupe, dit quelque chose de la manière dont fonctionne le renouveau de la scène musicale irlandaise. En effet, pour les besoins de ce clip plein de dérision, Absolute Lilt a fait appel à la chanteuse britannique d’origine irlandaise Kate Nash.

Les liens entre Kate Nash et Absolute Lilt sont profonds, puisque la chanteuse pop a collaboré avec Lisa Canny sur une reprise de la chanson Famine de la grande Sinéad O’Connor. Dans ce titre, entre spoken word et hip-hop, Sinéad O’Connor accusait vertement le Royaume-Uni d’avoir organisé la Grande Famine d’Irlande et reliait cette tragédie au recul de la langue irlandaise.

« Ok, je veux parler de l’Irlande / Plus précisément, je veux parler de la famine / Du fait qu’il n’y en a jamais vraiment eu / Il n’y a pas eu de famine / Voyez-vous, les Irlandais n’avaient le droit de manger que des pommes de terre / Tous les autres aliments — viande, poisson, légumes — étaient expédiés hors du pays sous escorte armée vers l’Angleterre pendant que le peuple irlandais mourait de faim / Et puis, au milieu de tout ça / On nous a donné de l’argent pour ne pas enseigner l’irlandais à nos enfants / Et c’est ainsi que nous avons perdu notre histoire / Et c’est ça je crois qui me fait encore mal ». 

Cette collaboration entre Absolute Lilt et Kate Nash illustre, à plusieurs égards, le fonctionnement d’une partie du renouveau de la scène musicale irlandaise. On remarque, au premier abord, une véritable synergie entre plusieurs formations — Kneecap, Fontaines D.C., The Murder Capital, Radie Peat, The Mary Wallopers, Absolute Lilt —, qui collaborent régulièrement, se soutiennent et se tirent mutuellement vers le haut.

Quand bien même ces groupes explorent des genres très différents les uns des autres — musique traditionnelle, folk, post-punk, hip-hop, dubstep —, les artistes semblent trouver, chacun chez l’autre, des points d’accroche. À commencer par des combats politiques communs, tels que la protection de la langue et de l’identité irlandaises, ou un soutien inconditionnel aux luttes anticoloniales, à commencer par la Palestine.

Ce même élan solidaire dépasse d’ailleurs le seul cercle musical : de grands noms du cinéma irlandais y apportent leur soutien, à l’image de Liam Cunningham (Game of Thrones), Simone Kirby (Peaky Blinders) et Michael Fassbender (Hunger, Inglourious Basterds) qui ont collaboré avec Kneecap, ou d’Aidan Gillen (Game of Thronges, The Wire) et Barry Keoghan (The Banshees of Inisherin, Peaky Blinders: The Immortal Man) qui ont joué dans des clips de Fontaines D.C.

Alors que, des années 1970 aux années 2000, les artistes irlandais les plus en vue (U2, Sinéad O’Connor, The Pogues pour le rock ; The Chieftains, The Dubliners, The Wolfe Tones pour le folk traditionnel) semblaient évoluer dans des galaxies plus ou moins parallèles, la scène irlandaise des années 2020 préfère avancer ensemble.

Est-ce un effet de l’émergence des réseaux sociaux et des plateformes musicales comme Spotify et Apple Music, qui ont redessiné le monde de la musique en rapprochant artistes et spectateurs ? De la propagation, tel un virus, de l’IA, qui touche tout particulièrement le domaine musical et suscite un besoin d’authenticité du côté du public, de cohésion du côté des artistes ? Ou bien un effet du Brexit, qui a redéfini les relations entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord d’une part, et entre les communautés catholique et protestante de Belfast d’autre part, au point de laisser entrevoir une réunification de l’île dans les décennies à venir ? Ou enfin une réponse groupée d’une partie des artistes irlandais, forgés par l’héritage de plusieurs siècles de colonisation, d’une guerre d’indépendance et d’une guerre civile, face aux soubresauts d’une époque où le colonialisme fait resurgir, au Moyen-Orient, la plus sanglante des violences ?

Quoi qu’il en soit, on ne peut que se réjouir de ce que cette cohésion entre artistes fait naître en Irlande.


Votre commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Tendances