Intellectuel marxiste, fondateur du Parti communiste italien et farouche militant antifasciste, Antonio Gramsci est à l’origine de la théorie de l’hégémonie culturelle, aujourd’hui invoquée à tout-va par de nombreux acteurs du monde politique et médiatique français. Le philosophe sarde expliquait l’absence de révolutions marxistes en Occident par la domination culturelle exercée par la bourgeoisie. Selon lui, pour triompher en politique, il faut d’abord conquérir la culture.

À ce titre, la carrière du groupe de rap nord-irlandais Kneecap apparaît comme un modèle à suivre pour le camp anticolonialiste et antiraciste. Né en 2017 à Belfast, le trio fait parler de lui dès 2018 avec la parution de 3CAG, son premier EP autoproduit. Mélangeant le gaélique irlandais et la langue anglaise, le hip hop et l’électro, ce premier essai est un condensé de l’ADN du groupe : un brûlot politique survolté, appelant à faire dégager, entre deux prises de kétamine, les colons britanniques d’Irlande du Nord.
En 2024, Mo Chara, Móglaí Bap et DJ Provaí sortent à la fois leur premier album studio, Fine Art, et leur long-métrage Kneecap, réalisé par Rich Peppiatt. Bien qu’il comporte une large part de fiction, le film retrace avec beaucoup d’humour le parcours politique et artistique du trio. Outre les trois membres du groupe, le casting réunit notamment Michael Fassbender, star d’Inglourious Basterds et de Prometheus, dont la famille est liée à Michael Collins, l’une des figures majeures de la Guerre d’Indépendance irlandaise.
Le premier album et ce long-métrage, multi-récompensé dans les festivals de cinéma, ont propulsé le groupe de Belfast au rang de phénomène international. Profitant de cette audience grandissante, Kneecap n’a eu de cesse de marteler ses positions anticoloniales et son soutien au peuple palestinien.

Après une année 2025 marquée par de vives revendications politiques, des procès médiatiques et judiciaires, ainsi que de multiples menaces d’interdiction et de censure au Royaume-Uni, au Canada et en France, Kneecap vient de remporter en appel son procès contre le gouvernement britannique, qui l’accusait d’apologie du terrorisme.
La sortie de Fenian, son deuxième album studio, ce vendredi 1er mai, constitue une nouvelle grenade dégoupillée, terriblement efficace, lancée par le trio dans la bataille culturelle en cours.
Le disque, initialement prévu pour le 24 avril 2026 afin de coïncider avec le cent dixième anniversaire des Pâques Sanglantes – qui marquèrent le début de la Guerre d’Indépendance irlandaise –, réinvestit avec force le vocabulaire et les figures du républicanisme irlandais. Son titre, Fenian, fait référence aux Féniens, nom donné aux nationalistes irlandais depuis la fin du XIXe siècle, en écho aux Fianna, ces guerriers légendaires et mythologiques dirigés par Finn Mac Cumhaill.
Produit par Dan Carey, déjà aux manettes des trois premiers albums de Fontaines D.C., Fenian s’ouvre sur Éire go Deo, un chant éthéré interprété par Radie Peat, figure emblématique du groupe de folk irlandais Lankum (récemment mis à l’honneur dans le film Peaky Blinders: The Immortal Man). Ce titre d’ouverture, dont le titre signifie « Irlande pour toujours », apparait comme une profession de foi.

Le disque se poursuit avec Smugglers & Scholars, dans lequel le trio raille un gouvernement britannique empêtré dans un usage répressif de l’accusation d’ « apologie du terrorisme ». « Calling mé sceimhleitheoir, never heard that said before / Buíochas le dia gur luaigh sibh sin liom / I’d mostly been lying in bed before » (« On me traite de terroriste — je n’avais encore jamais entendu ça / Dieu merci de me l’avoir signalé / Jusqu’ici, je passais surtout mon temps au lit. »)
Le procès de Mo Chara a également inspiré le titre Carnival, qui intègre des enregistrements récupérés par le producteur Dan Carey. On y entend notamment un juge de la cour interroger le rappeur : « Vous vous tenez devant nous à la cour des magistrats de Westminster, accusé en vertu de la loi antiterroriste de 2000. Comment plaidez-vous ? » Et le jeune homme de répondre en gaélique : Neamhchiontach. Innocent.
Le morceau se transforme ensuite en un véritable plaidoyer pour la liberté de dénoncer la colonisation, en Irlande comme en Palestine : « Investigate the people join armies far and wide / Instead of the people who oppose a fuckin’ genocide »(« Enquêtez sur ceux qui rejoignent des armées aux quatre coins du monde / Plutôt que sur ceux qui s’opposent à un putain de génocide. »)

Le trio fait aussi référence à Gerry Conlon : « Your honour, I’ll lay out exactly what has happened / An rud céanna a tharla le Gerry Conlon » (« Votre honneur, je vais exposer exactement ce qui s’est passé / La même chose que ce qui est arrivé à Gerry Conlon. »)
Né à Belfast en 1954, Gerry Conlon faisait partie des Guildford Four, quatre jeunes Nord-Irlandais condamnés à perpétuité après avoir été accusés à tort d’attentats dans des pubs de Guildford au nom de l’IRA. Cette référence n’a rien d’anodin : son autobiographie a été adaptée au cinéma par Jim Sheridan dans le film Au nom du père, qui a valu à Daniel Day-Lewis une nomination aux Oscars.
Ce n’est d’ailleurs pas la seule référence cinématographique de l’album. Dans le titre Fenian, Móglaí Bap déclare : « We watched The Wind That Shakes the Barley / History time, that’s my type of party » (« On a regardé Le Vent se lève / Un cours d’histoire — c’est exactement mon genre de soirée. »)

Tout au long de l’album, Kneecap alterne, dans un souci de pédagogie, entre des références politiques surtout familières aux Irlandais — comme le révolutionnaire James Connolly et l’activiste Rónán Mac Aodha Bhuí — et d’autres issues d’une culture irlandaise plus largement diffusée, notamment le cinéma (Le Vent se lève, Au nom du père) ou la musique (Clannad, UB40).
Comme dans ses précédents travaux, le groupe dépeint, avec un réel talent pour la narration et le détail, la vie dans une société coloniale du point de vue des colonisés. On pense notamment à Occupied 6: « Bhí jailtacht mar rialtacht’s na ballaí lá de chac » (« La prison faisait partie du quotidien et les murs en avaient vu de toutes les couleurs »).
Toutes proportions gardées, ces descriptions créent un écho entre la condition de la communauté catholique nord-irlandaise, longtemps ghettoïsée dans l’ouest de Belfast, et celle des populations palestiniennes de la bande de Gaza et de la Cisjordanie. Dans Palestine, le trio affirme ainsi : « Solidarity / From the West of the City to the West Bank / We won’t stop / Until everyone is free » (« Solidarité / De l’ouest de la ville jusqu’à la Cisjordanie / Nous ne nous arrêterons pas / Tant que tout le monde ne sera pas libre »).
Sur ce titre, le trio de Belfast a invité le rappeur palestinien Fawzi, originaire de Ramallah. En interview, Móglaí Bap justifie cette invitation : « Ce qui importe, c’est que les Palestiniens aient une voix. Et quelle meilleure façon pour ça que d’utiliser notre album ? »
À plus d’un titre, Fenian est un album plus mature, tant politiquement qu’artistiquement, que Fine Art. Les productions instrumentales de DJ Provaí sont plus lourdes et plus ténébreuses, tandis que les paroles charrient davantage de colère. C’est un orage qui menaçait de gronder et qui éclate enfin.
Pour autant, Kneecap reste fidèle à son ADN et parvient à glisser des titres plus dansants, à défaut d’être plus festifs. Comme pour rappeler que, s’ils sont aujourd’hui parés des oripeaux de porte-paroles anti-impérialistes pour toute une génération (nord-)irlandaise, les trois membres du trio de Belfast n’ont rien perdu de leur habitude de sales gosses provocateurs… pour notre plus grand plaisir !
Mais le trio sait aussi se montrer plus intime que jamais, et de la plus belle des manières, avec Irish Goodbye, véritable lettre d’amour de Móglaí Bap à sa mère. Activiste engagée pour la langue irlandaise, celle-ci souffrait de dépression et s’est suicidée. « Seo mo litir grá tá súil agam go n-aimsíonn sé tú / I did all of those things you wanted me to do / Ach i gcúl m’intinn bíonn tú i gcónaí anseo / Do mhac, le Grá síoraí go deo » (« Voici ma lettre d’amour, j’espère qu’elle te trouvera / J’ai fait toutes les choses que tu voulais que je fasse / Mais au fond de mon esprit, tu es toujours ici / Ton fils, avec un amour éternel, pour toujours. »)
La chanson s’accompagne d’un court-métrage d’une douzaine de minutes, où une famille est confrontée à la perte brutale d’un proche. Au casting figurent notamment les acteurs irlandais Deirdre O’Kane (Killing Bono) et Liam Cunningham (Game of Thrones), engagé en faveur de la cause palestinienne et ayant notamment participé à la flottille pour Gaza.
Avec Fenian et ses différents projets annexes, le groupe rebelle de Belfast montre sa capacité à occuper l’espace médiatique, à mener la lutte pour la reconnaissance du gaélique irlandais et pour les décolonisations dans un maximum d’espaces (radios, cinémas, télévision, internet). Si la bataille culturelle théorisée par Gramsci n’est pas encore gagnée, Kneecap sait comment la mener !





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