Le 21 mars 2026, Donald Trump a menacé, sur son réseau Truth Social, de « frapper et d’anéantir » les diverses centrales électriques iraniennes si la République islamique d’Iran n’ouvrait pas pleinement le détroit d’Ormuz dans les quarante-huit heures. Depuis, le 47ème président des États-Unis n’a eu de cesse de reporter son ultimatum, mais la destruction des centrales électriques iraniennes est restée un sujet de discussion récurrent sur de nombreux plateaux de télévision, aux États-Unis, en Israël et en Europe.    

Dimanche 26 avril 2026. Un peu plus d’un mois après les menaces du président américain, nous fêtons le quarantième anniversaire de l’incident de la centrale de Tchernobyl en Ukraine. Comme si le calendrier, fidèle à son goût pour les coïncidences macabres, tenait à souffler les bougies d’une catastrophe passée au moment précis où l’on menace d’en allumer de nouvelles. Problème : ces bougies sont inextinguibles.

Sur Cheminez, nous avons déjà eu l’occasion d’évoquer l’horreur que provoque le feu nucléaire, sur les corps comme dans les cœurs, à l’occasion du quatre-vingtième anniversaire des bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki. Nous étions alors revenus longuement sur le quotidien éprouvant des hibakusha, ces survivants des bombardements atomiques brisés par le deuil, les douleurs physiques et l’isolement dans une société qui les rejette. 

Aujourd’hui, nous souhaitons poursuivre le même exercice en habitant, le temps d’un article, l’intimité d’individus marqués dans leur chair et dans leur âme par l’explosion du réacteur n°4 de la centrale de Tchernobyl, près de Pripiat en Ukraine. Nous voulons également mesurer les répercussions de cette catastrophe sur un peuple voisin, la Biélorussie, dont 23 % du territoire a été irradié — contre seulement 4 % en Ukraine. C’est précisément ce que nous invite à faire l’écrivaine biélorusse Svetlana Alexievitch, Prix Nobel de littérature 2015, dans La Supplication — Tchernobyl, chronique d’un monde après l’apocalypse (1997).    

Dès son prologue, l’autrice prévient : « L’événement en soi — ce qui s’est passé, qui est coupable, combien de tonnes de sable et de béton a-t-il fallu pour ériger le sarcophage au-dessus du trou du diable — ne m’intéressait pas. Je m’intéressais aux sensations, aux sentiments des individus qui ont touché à l’inconnu. Au mystère. Tchernobyl est un mystère qu’il nous faut encore élucider ». 

Pour les besoins de La Supplication, Svetlana Alexievitch a interrogé plus de 500 témoins (liquidateurs, pompiers, médecins, citoyens, physiciens). Il en résulte un essai vibrant sur la mémoire collective d’un drame, ce fil qui relie entre elles toutes les psychés éclatées. « Les Biélorusses constituent le peuple de Tchernobyl. Tchernobyl est devenu notre maison, notre destin national. » 

La Supplication est un recueil de témoignages d’hommes et de femmes, difficiles à lire autant qu’ils ont été difficiles — on l’imagine sans peine — à prononcer. « À part nous, personne ne sait ce qui s’est vraiment passé là-bas. Nous n’avons pas tout compris, mais nous avons tout vu. » 

Des hommes et des femmes dont les corps irradiés jouent le rôle des natures mortes : un rappel constant de leur propre finitude. « Je ne sais pas comment je vais mourir. La seule chose que je sache avec certitude, c’est que ma vie ne sera pas longue avec ce que j’ai. Si seulement je pouvais sentir l’approche du moment, je me tirerais une balle dans la tête. » 

Des hommes et des femmes, coupables de rien mais qui se sentiront comptables de chaque faits et gestes qu’ils ont effectués dans les heures et les jours qui ont suivi l’événement. « J’ai enlevé tous les vêtements que je portais et les ai jetés dans le vide-ordures. Mais j’ai donné mon calot à mon fils. Il me l’a tellement demandé. Deux ans plus tard, on a établi qu’il souffrait d’une tumeur au cerveau. »

Des hommes et des femmes confrontés aux contradictions d’un système entièrement dévoué à une guerre froide absurde. « Nous nous préparions à la guerre nucléaire. Nous construisions des abris. Nous voulions nous cacher de l’atome comme des éclats d’obus. Mais il est partout… Dans le pain, dans le sel… Nous respirons de la radiation, nous mangeons de la radiation… » 

Des hommes et des femmes déplacés, dont le chagrin a été éparpillé à travers le monde et qui contemplent un soleil qu’ils ne reconnaissent plus. « Au pays, c’est comme au paradis. À l’étranger, le soleil brille différemment. » 

Des hommes et des femmes, enfin, qui, parlant de mort, parlent surtout d’amour, pour leurs disparus et pour leurs enfants nés ou à venir, qui n’auront rien vu mais auront tout compris, à la manière de cette épouse de liquidateur sacrifié pour que d’autres soient sauvés : « Nous l’attendrons. Je réciterai en chuchotant ma supplication pour Tchernobyl et lui, il regardera le monde avec des yeux d’enfant. »


Votre commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Tendances