Alors que le tokusatsu — terme désignant les productions japonaises faisant largement appel aux effets spéciaux, et comprenant notamment le kaiju eiga, le mecha eiga (films et séries de robots géants) ou encore les récits de super-héros — a longtemps été raillé en France, notamment pour la pauvreté supposée de ses effets spéciaux (on se souvient notamment du sketch Biouman des Inconnus), certaines œuvres sont parvenues à en révéler toute l’ingéniosité et la poésie. À ce titre, Hideaki Anno et Shinji Higuchi ont tous deux contribué à faire évoluer le regard porté sur cet imaginaire, notamment avec Neon Genesis Evangelion (1995), qui subvertissait les codes du mecha eiga pour explorer la dépression adolescente, puis avec Shin Godzilla (2016), féroce satire de l’inefficacité bureaucratique japonaise, Shin Ultraman (2022) et Shin Kamen Rider (2023).

En 2023, le public français a découvert, sidéré, Godzilla Minus One, de Takashi Yamazaki, premier long-métrage japonais de la célèbre saga depuis Shin Godzilla. Si les origines du Roi des Monstres remontent à 1954, avec le film éponyme d’Ishirō Honda, Godzilla demeure pourtant, pour une partie du public, une licence « hollywoodienne », en raison notamment du succès du Godzilla de Roland Emmerich en 1998 et de celui de Gareth Edwards en 2014, qui a inauguré le MonsterVerse de Legendary Pictures et Warner Bros.

Pourtant, Godzilla est bel et bien une saga japonaise. Sur les 38 longs-métrages de la franchise sortis à ce jour — en incluant la trilogie de films d’animation réalisée par Kōbun Shizuno et Hiroyuki Seshita, sortie entre 2017 et 2019 sur Netflix —, seuls cinq sont américains. Nous avons choisi de ne pas comptabiliser Godzilla: King of the Monsters, sorti en 1956, puisqu’il s’agit en réalité d’une version américaine remontée du film original de 1954, enrichie de scènes tournées avec Raymond Burr.

Les fans français de Godzilla ont souvent souligné leur préférence pour les versions japonaises du Roi des Monstres, en dépit de quelques navets, comme La Planète des monstres de Jun Fukuda (1967), également connu sous le titre Le Fils de Godzilla. Cet attachement s’explique à la fois par l’inventivité de certains cinéastes, au premier rang desquels Ishirō Honda, et par la charge politique de plusieurs des meilleurs opus de la saga. Le triomphe de Godzilla Minus One, réalisé par Takashi Yamazaki en 2023 et récompensé par l’Oscar des meilleurs effets visuels malgré un budget inférieur à 15 millions de dollars, a également démontré que le cinéma japonais pouvait tenir tête aux blockbusters hollywoodiens avec des moyens bien plus modestes.

Malheureusement, le public français a longtemps dû se contenter de Shin Godzilla (2016) et de Godzilla Minus One (2023), parmi les rares films japonais de la saga facilement accessibles légalement en France. Un manque d’autant plus frustrant que Netflix Japon a, de son côté, pu proposer une grande partie de la franchise à son catalogue.

Cependant, l’arrivée prochaine de Godzilla Minus Zero, de Takashi Yamazaki, semble changer la donne. Suite directe de Godzilla Minus One, le film sortira dans les salles françaises le 4 novembre 2026, soit au lendemain de sa sortie japonaise. Dans le même temps, MUBI France a annoncé l’arrivée sur sa plateforme de huit films japonais de la franchise à partir du 14 août 2026, parmi lesquels plusieurs classiques incontournables :

  • Godzilla, d’Ishirō Honda (1954)
  • Mothra contre Godzilla, d’Ishirō Honda (1964)
  • Les Envahisseurs attaquent, d’Ishirō Honda (1968)
  • Godzilla contre Mecanik Monster, de Jun Fukuda (1974)
  • Le Retour de Godzilla, de Koji Hashimoto (1984)
  • Godzilla contre Biollante, de Kazuki Ōmori (1989)
  • Godzilla vs. Destroyah, de Takao Okawara (1995)
  • Godzilla, Mothra et King Ghidorah, de Shūsuke Kaneko (2001)

Plus qu’une occasion de se replonger dans l’histoire de la saga Godzilla avant la sortie du prochain opus, cette sélection constitue surtout une formidable opportunité de s’immerger dans un pan essentiel de la culture populaire japonaise : le kaiju eiga, ou film de monstres géants, dont Godzilla et Ishirō Honda ont été les figures fondatrices. La sélection de MUBI couvre d’ailleurs plusieurs périodes de l’histoire de la franchise, du film fondateur de 1954 jusqu’à l’une des incarnations les plus audacieuses du personnage, Godzilla, Mothra et King Ghidorah, en passant par les ères Shōwa, Heisei et Millennium.

À la suite du succès du film de 1954, de nombreux films de kaiju ont envahi les écrans japonais. On pense évidemment à Mothra, Dogora, Ghidorah, Rodan ou Gamera, dont certains affronteront Godzilla dans des films dédiés. Mais comment expliquer le succès durable de ces monstres géants, alors qu’ils n’ont pas tous été conçus comme des métaphores de l’arme nucléaire utilisée à Hiroshima et Nagasaki ?

Peut-être faut-il chercher une partie de la réponse dans l’histoire du Japon, régulièrement confronté à des phénomènes météorologiques et à des catastrophes naturelles dévastatrices : typhons, séismes, tsunamis ou éruptions volcaniques. Le pays a également dû se reconstruire à plusieurs reprises après le séisme du Kantō de 1923, les bombardements de la Seconde Guerre mondiale, le séisme de Kobe en janvier 1995, puis le séisme, le tsunami et la catastrophe nucléaire de Fukushima en mars 2011. Dans cet imaginaire marqué par la vulnérabilité du territoire, les kaiju peuvent tantôt incarner la destruction et la menace, tantôt devenir des forces protectrices face à des périls plus grands encore. Ils participent ainsi à une représentation ambivalente de la nature, à la fois puissance destructrice et force capable de rétablir un certain équilibre.

Quoi qu’il en soit, le Japon n’en a pas fini avec ses kaiju. Alors que l’on attend avec impatience la sortie de Godzilla Minus Zero, de nombreuses œuvres contemporaines continuent de rendre hommage aux monstres géants japonais. On songe notamment au manga Dandadan, de Yukinobu Tatsu, dont les héros croisent à plusieurs reprises le chemin de créatures qui ne sont pas sans rappeler les kaiju du cinéma japonais. On peut également citer Kaiju No. 8, autre manga très populaire auprès des amateurs du genre.

Mais la plus belle incarnation de cet héritage à nos yeux demeure Asadora!, le manga du génial Naoki Urasawa. L’œuvre s’ouvre en 1959, alors que le typhon Vera s’apprête à frapper Nagoya. Au milieu du chaos, une jeune fille, Asa Asada, se retrouve confrontée à une créature mystérieuse qu’elle est l’une des rares personnes à apercevoir. Bien décidée à retrouver les siens et à affronter de nouveau le monstre lorsqu’il fera son retour, Asa pourra compter sur son courage et son optimisme à toute épreuve. Elle découvrira également l’aviation aux côtés de Kasuga, un ancien pilote qui lui apprend à manier un avion.

À travers cette chronique familiale qui s’étend sur plusieurs décennies, de la fin des années 1950 jusqu’au Japon contemporain — et qui accorde une place importante aux années 1960 et 1970, relativement peu explorées dans le manga contemporain —, Naoki Urasawa se réapproprie les codes du kaiju eiga pour raconter une société en pleine reconstruction, notamment à l’approche des Jeux olympiques de Tokyo de 1964. Les références au kaiju eiga, mais aussi à Ultraman, permettent ainsi au mangaka de tisser une véritable éthique de la résilience, incarnée par la jeune Asa Asada.

On espère que l’arrivée prochaine de ces huit films japonais Godzilla permettra au public français de pousser davantage les portes d’un genre qui, à l’image de la « forêt de symboles » chère à Charles Baudelaire, dissimule sous ses apparences spectaculaires une multitude de significations.


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