La 79e édition du Festival de Cannes s’est achevée le samedi 23 mai 2026, au terme d’une cérémonie riche en surprises réjouissantes. Le cinéaste roumain Cristian Mungiu a remporté sa deuxième Palme d’Or – un véritable exploit ! – pour Fjord.

Virginie Efira et Tao Okamoto se sont partagé le Prix d’interprétation féminine pour Soudain de Ryūsuke Hamaguchi, tandis qu’Emmanuel Marre a reçu celui du meilleur scénario pour Notre salut.

Comme souvent, ce palmarès s’accompagne toutefois de son lot de déceptions et d’oublis injustes. On pense notamment à Na Hong-jin, de retour sur la Croisette avec Hope, son premier film depuis The Strangers en 2016, ou encore à Javier Bardem. L’acteur espagnol était l’un des grands favoris de la critique et du public pour le Prix d’interprétation masculine, tant sa performance dans L’Être aimé de Rodrigo Sorogoyen (sorti en salles le 16 mai) était remarquable.

Quoi qu’il en soit, cette compétition aura aussi été l’occasion de redécouvrir As Bestas, le précédent long-métrage de Rodrigo Sorogoyen, chef-d’œuvre injustement placé Hors Compétition lors du Festival de Cannes 2022.

Le film, qui a définitivement consacré Rodrigo Sorogoyen parmi les réalisateurs les plus talentueux de sa génération, suit un couple de Français, Antoine (Denis Ménochet) et Olga (Marina Foïs). Ayant tout quitté pour s’installer en Galice, ils se lancent dans l’agriculture biologique et la rénovation de maisons délabrées au cœur d’un petit village de montagne. Mais en s’opposant à un projet de parc éolien qui promettait de riches retombées pour les habitants, le couple va susciter une animosité grandissante de la part des villageois, à commencer par leurs plus proches voisins, Xan et Lorenzo Anta.

Filmé en trois langues (espagnol, galicien et français), le long-métrage se joue habilement de nos certitudes. On prend d’abord fait et cause pour le couple de Français, victimes d’un harcèlement de plus en plus violent de la part de leurs voisins, alors même que leur projet vise à redonner vie et splendeur au village. Pourtant, une scène de dialogue dans une taverne, magistrale séquence d’une dizaine de minutes filmée en un seul plan, vient subtilement redistribuer les cartes et bouleverser notre compréhension des enjeux.

Après qu’Antoine lui a expliqué la genèse de son projet — il s’était promis, au lendemain d’une cuite mémorable, de vivre dans ces montagnes qui l’avaient émerveillé —, Xan Anta (interprété avec brio par l’exceptionnel Luis Zahera) évoque les difficultés bien plus profondes que traverse le village.

Au-delà du simple délabrement des pierres, le mode de vie rude et exigeant a provoqué un exode vers les villes, privant le village de femmes en âge de se marier et empêchant tout renouvellement des générations. En s’opposant au projet de parc éolien, le couple de Français condamne, selon lui, les habitants à la pauvreté et à l’épuisement de leurs corps. D’autant plus que les travaux de rénovation menés par Antoine et Olga pourraient gentrifier le village, et creuser davantage les inégalités sociales.

Sous ses airs de western contemporain teinté de thriller, et qui n’est pas sans rappeler Les Chiens de paille de Sam Peckinpah (1971), As Bestas s’inspire en réalité d’un fait divers authentique centré sur un couple de Hollandais installé en Espagne et confronté à l’hostilité des habitants.

Rodrigo Sorogoyen et sa co-scénariste ont changé la nationalité du couple, notamment pour exploiter la relation entre la France et l’Espagne. Dans une interview accordée à nos confrères de Première, Sorogoyen confiait : « On a choisi d’en faire un couple de français parce que la relation entre la France et l’Espagne était très intéressante à exploiter, pour le scénario et les personnages, avec la supériorité morale de la France et le complexe d’infériorité de l’Espagne. »

À bien des égards, As Bestas résonne avec la trilogie Contes de l’Indigène et du Voyageur de l’écrivain corse Jérôme Ferrari. Entamée en 2024 avec Nord Sentinelle et poursuivie en 2026 par Brève théorie de l’enfer, cette série romanesque présente de troublantes correspondances avec le film de Rodrigo Sorogoyen.

Dans le premier tome, l’auteur du prix Goncourt Le Sermon sur la chute de Rome explorait l’impact du tourisme de masse sur les populations locales. Dans le second, il mettait en scène la rencontre conflictuelle entre deux formes de migration : d’un côté, la migration laborieuse, précaire, confrontée au racisme systémique et à une nouvelle forme d’esclavage ; de l’autre, la migration aisée des expatriés, souvent considérés comme des privilégiés et qui s’insèrent aisément dans les réseaux diplomatiques et économiques.

Sorogoyen et Ferrari interrogent tous deux cette relation profondément déséquilibrée, et souvent vouée à l’échec, entre « indigènes » et « voyageurs », dès lors que ces derniers s’attribuent une supériorité à la fois sociale et morale.

On ne saurait trop vous recommander de découvrir As Bestas de Rodrigo Sorogoyen, ainsi que son nouveau long-métrage L’Être aimé, toujours en salles. On ignore pour l’instant quel sera son prochain projet, mais on espère vivement qu’il parviendra à concrétiser son ambitieuse série sur la guerre civile espagnole, annulée en 2022.


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