Dans son ouvrage Sur le concept d’histoire (1940), le philosophe allemand Walter Benjamin écrivait : « Entre les générations passées et la nôtre existe un rendez-vous mystérieux : le passé réclame une rédemption, il exige que nous répondions à cette attente. »

Le 28 mai 2026, l’Assemblée nationale a répondu — insuffisamment, sans doute — à cette exigence du passé, en abrogeant à l’issue d’un vote unanime le Code noir, c’est-à-dire l’ensemble des textes juridiques qui réduisaient une partie de l’humanité à l’état de biens meubles.

Vingt-cinq ans après la reconnaissance officielle par l’État français de l’esclavage comme crime contre l’humanité, ce vote, porté par le groupe LIOT et cosigné par plusieurs groupes parlementaires, marque une nouvelle date historique dans la reconnaissance des crimes commis par la France lors de la traite transatlantique et de la colonisation.

Dans un discours empreint d’émotion prononcé dans l’hémicycle, le député du groupe écologiste et social Steevy Gustave a martelé qu’« aucun vote ne pourra réparer à lui seul des siècles de vies brisées », avant d’ajouter : « La grandeur d’une république ne se mesure pas seulement à ce qu’elle commémore. Elle se mesure aussi à la manière dont elle protège, aujourd’hui encore, la dignité humaine. »

À ce titre, les plages de Guadeloupe nous disent quelque chose de notre conception de la dignité humaine. À quelques centimètres à peine sous le sable des Caraïbes — là où les touristes étendent leurs serviettes pour profiter du soleil et de l’eau turquoise — affleurent les ossements d’hommes, de femmes et d’enfants réduits en esclavage, tués à l’effort ou sous le coup de sentences inhumaines, avant d’être enterrés pêle-mêle dans des fosses communes que l’érosion de la côte met aujourd’hui au jour.

Cette dichotomie — le bronzage et les ossements, le tourisme et la traite — dit à elle seule quelque chose d’essentiel sur la manière dont la France enterre ses crimes, au sens propre comme au figuré. Mais la mise au jour de ces ossements représente aussi une double opportunité.

D’une part, l’étude menée par les ethnoarchéologues de l’Inrap permet un bond considérable dans la compréhension de l’esclavage : la lecture des traces osseuses révèle les traitements odieux auxquels ces hommes et ces femmes ont été soumis, tandis que l’épigénétique restitue enfin des individualités, en livrant des données biologiques telles que leur âge, leur origine et leur état de santé.

D’autre part, la collaboration entre scientifiques et collectifs militants locaux a permis d’obtenir de l’État une autorisation exceptionnelle : offrir une sépulture digne aux individus dont les ossements ont été analysés, contribuant ainsi au travail de mémoire des descendants de ces « hommes et femmes nés libres puis réduits en esclavage », pour reprendre la formule du député Steevy Gustave.

Ce travail conjoint de l’Inrap et des militants guadeloupéens a fait l’objet d’un documentaire essentiel, Mémoires enfouies, réalisé par Claire Perdrix. Diffusé le 2 juin 2026, le film est disponible sur le site de France Télévisions jusqu’au 5 décembre prochain.


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