Parmi toutes les révolutions et insurrections populaires qui ont marqué le XIXème siècle français, la Commune de Paris demeure sans doute la plus belle et la plus émouvante.
Proclamée le 18 mars 1871, elle tissa un lien unique entre socialisme et anarchisme révolutionnaire. Son programme du 19 avril annonçait rien de moins qu’ « une ère nouvelle de politique expérimentale, positive et scientifique », promettant « la fin du vieux monde gouvernemental et clérical, du militarisme, du fonctionnarisme, de l’exploitation, de l’agiotage, des monopoles et des privilèges » auxquels « le prolétariat doit son servage, la Patrie ses malheurs et ses désastres ».

Réprimée dans le sang lors de la Semaine sanglante (du 21 au 28 mai 1871), la Commune n’aura duré que 72 jours. Pourtant, ces quelques semaines suffirent à révéler certains des esprits les plus libres de la fin du XIXème siècle : Eugène Pottier, auteur des paroles de L’Internationale ; le géographe anarchiste et précurseur de l’écologie Élisée Reclus, auteur notamment d’Histoire d’un ruisseau et d’Histoire d’une montagne ; ou encore l’inoubliable Louise Michel.
La Semaine sanglante fit entre 6 000 et 20 000 morts parmi les insurgés, dont un grand nombre furent fusillés sans jugement. Les sévices infligés aux survivants ne s’arrêtèrent pas avec la fin de cette semaine qui, hélas, porte terriblement bien son nom. Dès l’année suivante, la loi du 23 mars 1872 organisa la déportation des Communards en Nouvelle-Calédonie, territoire français depuis 1853, que le gouvernement transforma en bagne.
Louise Michel faisait partie des milliers de déportés. Elle y arriva en 1873, à bord du Virginie. Cette expérience la transfigura profondément : non seulement elle devint anarchiste durant la traversée, au contact de Nathalie Lemel, mais celle qui voyait dans la révolution « la floraison de l’humanité, comme l’amour est la floraison du cœur » s’engagea avec conviction aux côtés des Kanaks.
Ce jeudi 28 mai, alors qu’une grande partie du paysage médiatique et politique français préfère ignorer les massacres de la Semaine sanglante, la rédaction de Cheminez a choisi de rendre hommage à Louise Michel en éclairant ses liens profonds avec les populations kanak.

Par honnêteté intellectuelle, quelques nuances s’imposent toutefois sur la relation qu’entretenait l’anarchiste avec les peuples autochtones de Kanaky. La solidarité qu’elle leur témoignait, réelle et remarquable pour son époque, n’en demeurait pas moins traversée d’ambiguïtés profondes et ne saurait pleinement satisfaire le regard d’un militant du XXIème siècle.
Dans ses Mémoires ou dans La Commune, elle évoque ainsi les Kanaks comme des « peuples enfants », des « sauvages aux yeux brillants, au cœur d’enfant » et des « grands enfants de la nature » — un vocabulaire infantilisant atroce, légitimement choquant aujourd’hui.
Pourtant, rapportée au racisme systémique et à la violence coloniale de la France de la fin du XIXème siècle, la sympathie de Louise Michel à l’égard des populations kanak n’en était pas moins révolutionnaire pour son époque. Il serait à la fois vain et anachronique de juger la militante anarchiste à l’aune des apports ultérieurs de Frantz Fanon (Les Damnés de la Terre) ou d’Albert Memmi (Portrait du colonisé, Portrait du colonisateur) à la pensée anticoloniale.
Cela dit, et c’est à mettre à son crédit, Louise Michel compte parmi les rares Communards à avoir apporté un soutien plein et entier aux peuples opprimés. Dans La Commune, elle saluait une Algérie qui, « ployée sous la conquête », puisait « dans ses souffrances le courage de l’insurrection ».
Elle n’était pas seule : Benoît Malon, dans une tribune consacrée aux soulèvements de Kabylie, dénonçait avec vigueur la politique coloniale française, estimant que les gouvernements successifs avaient « depuis quarante ans développé chez les soldats de la France cette férocité nécessaire pour accomplir ce que les bourreaux des peuples appellent le rétablissement de l’ordre », vouant ainsi « la belle et malheureuse race arabe à la plus révoltante spoliation et la plus odieuse extermination ».
Lorsqu’éclata la Grande révolte kanak de 1878 — en réaction à la création de réserves et au projet d’implantation d’un nouvel établissement pénitentiaire sur l’île —, la majorité des Communards déportés en Nouvelle-Calédonie prirent pourtant fait et cause pour les colons français. Certains allèrent jusqu’à rejoindre les forces de répression.

C’est ce que relate Simon Mayer, ancien chef de bataillon pendant la Commune, dans ses Souvenirs d’un déporté (1880) : bien que conscient que « la situation des Canaques était difficilement tolérable », il évoque une soif de vengeance collective et justifie sa participation à la répression au nom du devoir — « en présence de l’insurrection canaque, il était de notre devoir de ne pas nous endormir dans un lâche sommeil et de défendre le gouvernement français ».
Louise Michel, elle, ne cessa jamais de soutenir la quête des Kanaks pour leur liberté. Son engagement était d’autant plus naturel qu’elle établissait un parallèle entre la répression subie par les Kanaks sous les forces coloniales et celle qui s’était abattue, quelques années plus tôt, sur la Commune de Paris lors de la Semaine sanglante, sous les balles des troupes d’Adolphe Thiers.
Elle interpellait ainsi ses anciens compagnons d’armes : « Comment pouvez-vous ne pas être avec eux, vous, les victimes de la réaction, vous qui avez souffert de l’oppression et de l’injustice ? Ne sont-ils pas nos frères ? Eux aussi luttaient pour leur indépendance, pour leur vie, pour la liberté. Moi, je suis à leurs côtés, comme j’étais aux côtés du peuple de Paris, révolté, écrasé et vaincu. »
Un souvenir relaté dans La Commune renforce ce parallèle entre l’insurrection parisienne de 1871 et la grande révolte kanak de 1878 : « Ils venaient me dire adieu avant de s’en aller à la nage, par la tempête, rejoindre les leurs pour battre les méchants blancs, disaient-ils. Alors cette écharpe rouge de la Commune que j’avais conservée à travers mille difficultés, je la partageais en deux et la leur donnais en souvenir. »

Bien qu’il serait anachronique de parler de psychogéographie à propos de Louise Michel, cette résistante, véritable poète mystique des insurrections, puisait dans les paysages de Nouvelle-Calédonie une puissante source d’inspiration pour les soulèvements populaires. Elle était particulièrement impressionnée par les cyclones, au point d’écrire dans ses Mémoires : « Depuis que j’ai vu les cyclones, je ne regarde plus les orages d’Europe que j’aimais tant autrefois. » Avant d’ajouter ce vœu ardent : « Vienne le cyclone révolutionnaire, le peuple apprendra aussi la vie nouvelle. »
Louise Michel, qui affirmait dans La Commune son soutien total à la cause kanak (« J’étais absolument pour eux »), exprimait dans ses Mémoires une profonde affection pour les autochtones : « Ce sont mes amis noirs surtout que je regrette […]. Oui, je les aimais et je les aime, et ma foi, ceux qui m’accusaient, au temps de la révolte, de leur souhaiter la conquête de leur liberté avaient raison. » Elle concluait par cette formule percutante : « Qu’on en finisse avec la supériorité qui ne se manifeste que par la destruction. »
On l’a vu : sa sympathie profonde pour les Kanaks et leur combat pour l’indépendance restait marquée par un vocabulaire parfois infantilisant, hérité de la mentalité coloniale de l’époque. On perçoit néanmoins chez elle les prémices d’un proto-antiracisme qui annonce celui, plus abouti, des surréalistes.

Pour Louise Michel, la violence de la colonisation et de la répression révélait en effet le caractère arbitraire de « l’échelle des races » : « Devant cette intelligence haute et ferme, devant ce cœur brave et bon, je me demandais : Quel est l’être supérieur, de celui qui s’assimile à travers mille difficultés des connaissances étrangères à sa race, ou de celui qui, bien armé, anéantit ceux qui ne le sont pas ? »
Du reste, si la Nouvelle-Calédonie lui avait permis de renouer avec son métier d’institutrice en enseignant aux enfants kanaks, Louise Michel apprit surtout beaucoup d’eux.
Elle mit à profit son exil pour collecter contes et chants, qu’elle rassembla dans Légendes et chansons de gestes canaques (1875). Dans son avant-propos, elle rapprochait ces récits des chansons de geste médiévales, notamment pour « leur style plein de métaphores » et leur caractère vivant : « on le voit autant qu’on l’écoute, puisqu’il est tout matériel encore. »

C’est peut-être l’un des plus beaux cadeaux que les Kanaks lui aient faits. Institutrice de formation, poétesse depuis l’enfance et profondément attachée à la littérature écrite — on se souvient des vers qu’elle adressa à Victor Hugo —, elle découvrit avec eux la richesse de la littérature orale. Elle qualifia même Daoumi, celui qui lui transmit ces trésors, de « Canaque de génie ».
Dans l’introduction de l’édition de 1878, entièrement réécrite, elle s’adressait ainsi à ses amis d’Europe : « Vous avez l’Edda, les Sagas, le Romancero, les Nibelungen ; nous avons ici des bardes noirs chantant l’épopée de l’âge de pierre. Et comme on disait, comme on dira toujours peut-être, pour exprimer la défaite ou la mort : nos bardes noirs disent comme les vôtres : les chants avaient cessé. »
Louise Michel apprit également une langue créole kanak et en rédigea un glossaire. Malgré quelques inexactitudes, cet ouvrage témoignait de son intérêt pour l’émergence d’une langue universelle capable de faire « dépasser aux peuples leurs identités nationales et de les amener à fraterniser ». Dans la même introduction, elle écrivait : « Vos philosophes discutent la possibilité d’une langue universelle choisie parmi les langues mortes, [les Kanaks] font et vivent cette langue, en prenant chez les Anglais, les Français, les Espagnols, les Chinois, pêcheurs de trépang, leurs mots d’usage, et en leur donnant des leurs. »
Par leurs langues vernaculaires et véhiculaires, les Kanaks devinrent ainsi une source d’inspiration majeure pour son anarchisme. Une dizaine d’années plus tard, à la fin des années 1880, les mouvements anarchistes s’engageraient dans le développement de l’Espéranto.
Il faut certes nuancer l’apport de Louise Michel à la cause kanak : son vocabulaire restait parfois teinté d’un paternalisme hérité du système colonial qu’elle combattait. Elle fut néanmoins l’une de leurs plus sincères et plus grandes alliées — et aujourd’hui encore, elle est célébrée par les indépendantistes kanaks.

En 2006, à l’occasion d’une réédition des Légendes et chansons de gestes canaques, Marie-Claude Tjibaou, militante kanake, femme politique et veuve de Jean-Marie Tjibaou, assassiné en 1989, écrivait dans sa préface que Louise Michel avait « capté la musique de nos langues, composant une sorte de symphonie qui, sans constituer un travail linguistique formel, n’en représente pas moins un magnifique hommage à notre langue. »
Le Centre culturel Tjibaou de Nouméa lui rendit d’ailleurs un vibrant hommage à l’occasion du centenaire de sa mort, en organisant une exposition sur les exilés communards où elle occupait une place centrale.
Louise Michel n’est pas seulement la femme qui nous a appris que « le pouvoir est maudit » — et c’est pour cette raison qu’elle est devenue anarchiste — ; elle est aussi, peut-être, l’un des premiers grains de sable venus enrayer la grande machine coloniale du XIXème siècle.





Votre commentaire