“Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu”, écrit Jean en ouverture de son Évangile. Si certaines traditions chrétiennes identifient immédiatement ce Verbe au Christ, le choix du terme grec Λόγος (Lógos), qui signifie à la fois “parole”, “raison”, “principe” et “verbe”, nous invite plus largement à méditer sur la puissance créatrice et ordonnatrice des mots.
Matière brute du langage humain, les mots ne sont pas seulement un outil de communication. Ils sont surtout cette pierre philosophale capable de transmuer le primate en alchimiste, en être apte à agir sur le réel comme sur le spirituel, sur le concret comme sur l’abstrait.
Par le pouvoir des mots, Victor Hugo a métamorphosé son deuil déchirant en méditation universelle sur l’existence et la foi ; par le pouvoir des mots, Rosa Parks, Martin Luther King et Malcolm X ont changé le cours de l’histoire des Afro-Américains ; par le pouvoir des mots, J.R.R. Tolkien a fait surgir un monde entier.

Compte tenu de l’immense puissance de la parole et des mots, nous vouons une admiration fascinée à l’égard des grands orateurs. À côté de ces alchimistes de la parole, ceux qui souffrent de troubles du langage et de l’élocution, et plus particulièrement les bègues, suscitent souvent le malaise et la moquerie.
À ce titre, le cinéma, la télévision et le théâtre ont indéniablement contribué à consacrer le bégaiement comme une matière humoristique privilégiée. Ce trouble permet de caractériser instantanément un personnage comique : généralement sympathique, peureux et maladroit.
Du reste, si, comme l’exprimait le philosophe Léon Dumont dans Les Causes du rire, « nous rions toutes les fois que nous voyons un individu se croire capable de faire une chose et ne pouvoir y réussir », assister à l’échec d’un personnage dans l’acte pourtant si simple (en apparence) de la communication constitue une source inépuisable de comédie.
Aussi, on ne peut que se réjouir de la parution en 2021 de l’album-jeunesse autobiographique Je parle comme une rivière de Jordan Scott, qui par sa poésie, est venu bousculer cette représentation traditionnelle du bégaiement.

L’ouvrage raconte l’histoire d’un jeune garçon souffrant de son trouble, qui le condamne à la solitude et à l’inconfort.
« Quand le maître m’interroge, tout le monde se retourne et me regarde. Ils ne voient pas le pin qui prend racine et pétrifie ma langue. Ils n’entendent pas le corbeau croasser dans ma gorge. Ils ne se cachent pas les yeux devant le clair de lune qui jaillit de ma bouche. Tout ce qu’ils entendent, c’est que je ne parle pas comme eux. »
Après une journée d’école peut-être plus difficile à vivre que les autres, le père de l’enfant, constatant sa détresse, décide de l’emmener faire une balade sur les bords de la rivière. « Tu vois l’eau qui bouge ? C’est comme ça que tu parles. » L’enfant regarde l’eau. « Elle bouillonne, tournoie, gicle et se brise. Papa dit que je parle comme une rivière. »

D’une tendresse infinie et magnifié par les illustrations de Sydney Smith, Je parle comme une rivière est un poème qui vient révéler la beauté cachée du bégaiement. Les paroles retenues au plus profond de soi comme une eau souterraine, de peur qu’elle n’obstrue la gorge ou la bouche, finiront bien par jaillir. Qu’elles surgissent au goutte-à-goutte ou en cascade, ce sera toujours la même eau, portant en elle, roulant sous sa surface, ces pierres philosophales que l’on appelle plus communément les mots.
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