Depuis Blanche-Neige et les Sept Nains (1937), premier long-métrage d’animation de l’histoire du cinéma, le studio Disney a placé la musique et les chansons au cœur même de son dispositif narratif. Au cinéma, la musique guide déjà les émotions du spectateur en amplifiant la puissance de l’image. Mais chez Disney, elle remplit bien d’autres fonctions.

Dans ses classiques d’animation, les chansons permettent, à la manière des comédies musicales de Broadway, d’apporter des explications claires et accessibles au jeune public. La psyché complexe et tourmentée de Frollo dans Le Bossu de Notre-Dame (1996) en est l’exemple parfait : ce qui pourrait sembler opaque devient soudain intelligible.

Du reste, avouons-le, une bonne chanson reste aussi un formidable argument marketing pour un film Disney ! Il suffit de se souvenir de l’impact qu’a eu la chanson Libérée, délivrée, présente dans la bande-originale de La Reine des Neiges (2013), ou encore Le Bleu Lumière de Vaiana : La Légende du Bout du Monde (2016). Pour autant, aussi efficaces que soient ces chansons entrainantes, elles sont longtemps demeurées inaccessibles à la communauté sourde.

Depuis quelques années, Walt Disney Animation profite du Mois National de l’Histoire des personnes sourdes pour remédier à ce problème. Ainsi, par le passé, le studio a pu diffuser sur sa chaîne YouTube des chansons de ses plus grands classiques Disney, avec une traduction en ASL (American Sign Language). Cependant, conscient que ce nouveau dispositif peut porter atteinte à l’immersion des jeunes spectateurs, qui regardent de fait l’interprétation plutôt que l’image, Walt Disney Animation a complètement revu sa copie pour 2026.

Le 27 avril dernier, le studio a ainsi ajouté au catalogue de sa plateforme Disney+ le programme Songs in Sign Language, qui revisite trois hits tirés de trois classiques d’animation récents : Tout réparer (La Reine des Neiges 2), Ne parlons pas de Bruno (Encanto) et Aller plus loin (Vaiana 2). Cette fois-ci, pas d’interprétariat : l’animation a été entièrement refaite pour que les personnages puissent signer tout en chantant. Le studio a pu compter sur le soutien et les conseils du Deaf West Theatre, célèbre compagnie sourde de Hollywood.

Attention néanmoins, ce programme n’est disponible que sur le sol américain. Pour l’heure, nous ignorons si Walt Disney France compte adapter le programme en LSF (Langue des Signes Française).

En plus de cent ans d’existence, Walt Disney Animation n’a pour l’instant créé aucun personnage sourd dans ses classiques d’animation. Si un nain de Blanche-Neige et les Sept Nains a bien failli s’appeler Deafy (« Sourd »), il aurait surtout servi de comic relief : les autres personnages auraient été contraints de répéter sans cesse leurs répliques pour qu’il les comprenne.

Notons néanmoins que, dans les années 1990, la série animée La Petite Sirène — lancée pour capitaliser sur le succès du long-métrage de 1989 — a introduit le personnage de Gabriella, une jeune sirène sourde accompagnée d’une pieuvre qui lui sert d’interprète. Mais ce personnage, accueilli avec bienveillance par le public américain, fait office d’exception.

Les personnes sourdes ont longtemps été sous-représentées au cinéma. Si quelques films ont mis en scène des personnages atteints de surdité entre les années 1940 et 1980, comme L’Homme aux mille visages de Joseph Pevney (1957) ou L’Enfant sauvage de François Truffaut (1970), la surdité a mis du temps à devenir un véritable sujet cinématographique.

À partir des années 1990, on observe cependant un nombre croissant de films qui l’abordent. On pense notamment au magnifique A Scene at the Sea de Takeshi Kitano (1991), Le Pays du silence de Caroline Link (1996), Sympathy for Mister Vengeance de Park Chan-wook (2002) ou encore There Will Be Blood de Paul Thomas Anderson (2007).

Bien que leur présence se soit nettement renforcée au cours des années 2010, les studios de cinéma doivent encore relever deux enjeux majeurs pour une représentation plus juste des personnes sourdes à l’écran.

D’abord, confier ces rôles à des acteurs sourds plutôt qu’à des acteurs entendants. Ensuite, produire davantage de films d’animation destinés au jeune public et intégrant des personnages sourds. En effet, hormis le magnifique A Silent Voice (Koe no Katachi) de Naoko Yamada, la surdité reste encore trop peu présente dans ce médium.

Si nous ne sommes pas naïfs au point d’ignorer le caractère opportuniste du programme Songs in Sign Language diffusé sur Disney+, il convient néanmoins de le considérer comme une expérimentation intéressante, qui explore comment intégrer la surdité et la langue des signes au cinéma d’animation, tout en respectant les codes narratifs et esthétiques familiers au public entendant, dans l’objectif de s’adresser à tous.


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