La commission d’enquête sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public, créée le 28 octobre 2025 à la demande de l’UDR a achevé ses travaux le 27 avril 2026. Une commission qui a largement occupé l’actualité, marquée par de vives tensions lors des auditions et par les montages souvent orientés que le rapporteur Charles Alloncle diffusait sur ses réseaux sociaux.

Cette semaine, le rapport rédigé par le député a enfin été publié sur le site de l’Assemblée nationale. L’occasion pour la presse et les citoyens de découvrir ses 69 recommandations.

Bien que nos confrères aient largement décortiqué le rapport et souligné combien certaines propositions (notamment les n°15 et 19) risqueraient d’assujettir davantage le service public aux narratifs présidentiels tout en affaiblissant l’audiovisuel public au profit du privé, nous souhaitons chez Cheminez nous concentrer sur l’une d’entre elles en particulier : la proposition n°46, qui préconise de « fusionner totalement les réseaux France 3 Régions et ICI (ex-France Bleu) pour créer une chaîne unifiée de l’information et de la vie locale ».    

Si une telle recommandation était adoptée, elle mettrait en péril la représentation — déjà trop limitée — des langues régionales au sein du service public audiovisuel. 

Aujourd’hui, France 3 Régions propose environ douze heures par semaine de programmes en langues régionales. De son côté, le réseau ICI diffuse des contenus réguliers dans ces langues, avec des volumes allant généralement de 7 à 12 heures par semaine selon les territoires — et parfois bien davantage sur certaines stations phares. Ensemble, ces deux réseaux assurent également une présence plus forte dans les Outre-mer.

La complémentarité de ces deux entités permet à la fois une plus grande proximité dans les régions et une offre plus riche et diversifiée dans les différentes langues régionales historiquement parlées sur le territoire français. Or, la fusion totale préconisée par le rapporteur menace directement cette diversité qui fait la force du service public de proximité, à la télévision comme à la radio.    

Cette proposition contredit d’ailleurs l’esprit de la loi Léotard, pourtant citée par le député d’extrême-droite en préambule de son rapport. Adoptée en 1986, cette loi qui structure encore l’audiovisuel français vise notamment à « assurer une meilleure représentation de la diversité de la société française, en particulier d’outre-mer », ainsi qu’à « promouvoir la langue française et, le cas échéant, les langues régionales, tout en mettant en valeur la diversité du patrimoine culturel et linguistique de la France ».     

Selon Charles Alloncle, la fusion des réseaux France 3 et ICI permettrait des économies annuelles de 138,6 millions d’euros à l’horizon 2028. Un montant qui correspondrait à un cinquième du coût cumulé des deux réseaux, estimés par la Cour des comptes à 439 millions d’euros pour France 3 Régions et 254 millions d’euros pour ICI (ex-France Bleu). Une telle amputation budgétaire, représentant près de 20 % des moyens des deux entités, aboutirait à un plan social de grande ampleur et menacerait directement l’information régionale et ultramarine.    

Pour justifier sa proposition, le député ciottiste s’appuie sur un rapport de la Cour des comptes qui pointe « la diminution préoccupante des audiences du réseau France Bleu, devenu ICI, et de France 3, de 28 % depuis 2017 ». Une citation qu’il ne donne toutefois pas dans son intégralité.

Ce rapport, publié le 14 octobre 2024, ne porte que sur Radio France et n’inclut donc aucune donnée sur les audiences de France 3, qui relève de France Télévisions. Si la Cour des comptes constate effectivement « un tassement sensible des audiences linéaires » de France Bleu, avec une baisse de près de 28 % depuis 2017, elle précise dans la même phrase que celles-ci « se redressent légèrement au premier trimestre 2024 ».

Par ailleurs, le rapport met en avant « la progression remarquable du site de France Bleu et de l’application ICI », dont la fréquentation a été multipliée par quatre entre 2017 et 2023, passant de 9,9 millions à 42,6 millions d’utilisateurs. Une croissance bien supérieure à celle des autres sites de Radio France.

Cette évolution révèle surtout un changement profond des habitudes de consommation plutôt qu’un abandon du média par les auditeurs. Elle s’explique notamment par une transformation de la sociologie du public : avec le renouvellement des générations et le vide laissé par les politiques éducatives passées en matière de langues régionales, les locuteurs et les auditeurs de ces langues tendent à devenir de plus en plus jeunes

Cette nouvelle génération, plus active et bien plus familiarisée avec les outils numériques, consomme désormais les programmes de France 3 Régions et d’ICI en replay sur internet ou via les applications de podcast.

Autre cible de Charles Alloncle : le financement du cinéma français par le service public. Le rapporteur, qui souhaite « enclencher une réflexion sur le positionnement de France Télévisions quant au financement d’œuvres cinématographiques et faire preuve de transparence sur les critères de sélection » (recommandation n°36), souligne que sa commission a démontré que les films préfinancés par France Télévisions « ont réalisé en moyenne moitié moins d’entrées au box-office que ceux préfinancés par TF1 ou M6 »,sans que ce constat n’ait suscité « la moindre remise en cause visible de la politique de sélection des projets ».

On pourrait longuement discuter de l’absurdité d’un tel raisonnement : outre le fait que même les majors hollywoodiennes comme The Walt Disney Company ou Warner Bros. Discovery n’ont jamais aucune certitude quant au succès d’un film en salles, le service public n’est pas une entreprise ; sa vocation va donc bien au-delà des questions de rentabilité. Mais cette proposition représente surtout une nouvelle menace pour la production d’œuvres en langues régionales.    

En effet, il est heureux que le service public audiovisuel ait soutenu des projets tels que Lann Vraz de Soazig Daniellou (2015), premier long-métrage de fiction entièrement en breton, La Seria (2023), première série de fiction en occitan, ou encore Zion de Nelson Foix (2025), qui nous plonge dans la Guadeloupe contemporaine. Sans le soutien financier des différentes antennes de France 3, ces œuvres n’auraient tout simplement pas vu le jour. France Télévisions permet l’émergence, certes difficile, d’un cinéma de fiction régional de qualité.    

Il faut par ailleurs rappeler que France Télévisions ne finance pas seule ces œuvres. Il s’agit en réalité de coproductions associant des studios indépendants et le CNC, dont les fonds ne proviennent pas de l’impôt des contribuables, mais de taxes affectées prélevées directement sur le secteur audiovisuel et cinématographique. 

Dans son rapport, Charles Alloncle indique vouloir « réaffecter les économies réalisées à la rénovation du patrimoine ». Cette déclaration en dit long sur la vision de la droite conservatrice et de l’extrême droite, pour qui le patrimoine se résume principalement aux pierres anciennes, plutôt qu’aux cultures et aux langues vivantes. Rappelons d’ailleurs que le Rassemblement National, auquel Charles Alloncle est allié, s’est abstenu lors du vote de la loi Molac.

La proposition n°46 a rencontré une vive opposition à gauche et auprès de la droite républicaine. Ainsi, le groupe Écologiste et Social souligne dans sa contribution que « la fusion de France 3 et ICI serait […] très dommageable d’un point de vue de la mission d’intérêt général d’information de proximité qui guide le service public de l’audiovisuel et qui permet à la France, pays centralisé s’il en est, de valoriser l’actualité politique, culturelle, sportive et économique de ses territoires ».

De même le député François-Xavier Ceccoli (Droite Républicaine), membre de la commission, assure que « les antennes régionales [du service de l’audiovisuel public] jouent un rôle irremplaçable, au service, notamment, de la promotion et de la transmission de nos langues régionales et de notre culture. »

On espère que les députés se souviendront de ces principes au moment où les propositions de Charles Alloncle seront soumises au vote de l’Assemblée nationale.


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