Ce vendredi 8 mai 2026, la France toute entière célèbre l’armistice du 8 mai 1945. Si cette capitulation allemande ne marque pas la fin définitive de la Seconde Guerre mondiale — il faudra attendre le 2 septembre 1945 et la reddition du Japon, consécutive aux bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki dont l’effroyable bilan humain a fait l’objet d’un article dans nos colonnes —, elle met toutefois un terme au front européen du conflit et consacre la défaite totale de l’Allemagne nazie d’Adolf Hitler.
Le 8 mai est devenu la célébration nationale de la victoire de la démocratie sur le totalitarisme. Cette date porte pourtant sa part d’ombre, trop souvent occultée par le roman national français. L’historien Johann Chapoutot, spécialiste de l’Allemagne contemporaine et des fascismes, auteur notamment de Les Irresponsables, le rappelait dans son Abécédaire diffusé sur le média indépendant Blast : « Le 8 mai 1945, c’est aussi le plus grand massacre colonial de l’Histoire — pas seulement de l’histoire française, mais de toute l’histoire des colonisations —, avec les massacres de Sétif et Guelma. […] Les nazis ont, hélas, beaucoup à nous apprendre sur nous-mêmes. »

Avec cet article, nous poursuivons un double objectif. D’abord, rapporter les faits avec rigueur. Que s’est-il passé ce 8 mai 1945, à quelque 1 400 kilomètres de la liesse parisienne, dans ces deux villes de taille moyenne de l’est de l’Algérie coloniale, pour que le sang coule à nouveau et révèle sur le sol le visage le plus hideux de la barbarie coloniale ?
Dans un article intitulé L’Algérie d’une libération à l’autre, publié en août 1973 dans Le Monde diplomatique, le poète algérien Jean Sénac qualifiait les massacres de Sétif de « point de rupture, de suture ». Là où il y avait point de suture, il reste aujourd’hui une cicatrice. Nous voulons également restituer ce que la mémoire collective algérienne a conservé de ces massacres, en nous plongeant dans la poésie du Cœur du Maghreb, à travers l’oeuvre poétique, romanesque et théâtrale de l’un de ses plus beaux représentants : Kateb Yacine.
Il faut rappeler les enjeux entourant la présence française parmi les vainqueurs lors de la reddition de l’Allemagne nazie pour saisir pleinement la violence sanglante qui s’abattit, le 8 mai 1945, sur Sétif, Guelma et Kherrata, dans cette province de l’est de l’Algérie que l’empire colonial français appelait le Constantinois.
Le 7 mai 1945, 2h41. Reims. Le Großadmiral Karl Dönitz, président du Reich depuis le suicide d’Adolf Hitler, signe la reddition sans condition des forces allemandes, au grand contentement du général Dwight D. Eisenhower. L’acte est écrit en quatre langues : en allemand, bien entendu, mais aussi dans les langues des vainqueurs, l’anglais, le russe et… le français.

Du fait de la collaboration entre 1940 et 1944 avec le régime nazi pendant l’Occupation d’une part, et de sa contribution militaire tardive et limitée à la victoire par rapport aux forces américaines, anglaises et soviétiques d’autre part, la place de la France dans le camp des vainqueurs de la Seconde Guerre Mondiale est loin d’être une évidence. Cependant, le fait qu’elle reste un empire colonial lui permet de demeurer parmi « les grandes nations » de la première moitié du XXème siècle.
Voilà résumé tout le cynisme d’un monde qui, après avoir triomphé du totalitarisme nazi, érige les empires coloniaux — fondés sur la domination d’un groupe sur l’ensemble des autres peuples — en modèle civilisationnel…
Le lourd tribu qu’a payé la légion étrangère durant les deux conflits mondiaux qui ont ensanglanté la première moitié du XXème siècle a nourri le sentiment nationaliste algérien. Le PPA (Parti du Peuple Algérien), fondé en 1943, profite des festivités du 8 mai 1945 pour organiser un mouvement de revendication nationale. Les autorités coloniales autorisent la manifestation, à une condition : que seul le drapeau français soit brandi !
Dans un chapitre de Guelma, 1945, l’historien Jean-Pierre Peyroulou rappelle que le Constantinois est « le foyer du nationalisme algérien » : « C’est dans cette région que les problèmes politiques se posèrent avec le plus de force et que la mobilisation fut la plus intense à la fin de la guerre ».
Le jour de l’armistice, le cortège s’élance à 8 h 30 depuis la mosquée de Sétif. Entre six et dix mille personnes défilent dans les rues dans une atmosphère calme, précédées par deux cents Scouts musulmans.
Bientôt, cependant, des banderoles surgissent au milieu des rangs, portant des slogans tels que « Vive l’Algérie libre et indépendante » ou « Nous voulons être vos égaux », tandis qu’une première ébauche du drapeau algérien est brandie. Le cortège est arrêté devant le Café de France, avenue Georges Clemenceau. Le commissaire de police Olivieri tente de s’emparer du drapeau, mais échoue.

Les récits divergent ensuite mais se rejoignent sur un point essentiel: l’assassinat de sang-froid de Bouzid Saâl, jeune scout musulman de 26 ans, après qu’il eut ramassé le drapeau et refusé de le remettre aux forces de l’ordre coloniales. En réaction, des colons sont pris pour cible ; on dénombre une vingtaine de victimes européennes. Du côté des Algériens, c’est le même triste bilan : une vingtaine de morts.
La grogne s’étend aux zones rurales, où les tribus se soulèvent en masse. De leur côté, des civils européens se joignent aux forces de police pour mener des exécutions massives et des représailles collectives, notamment à Guelma et à Kherrata.
Dans un article intitulé La Guerre d’Algérie a commencé à Sétif, publié dans Le Monde diplomatique en mai 2005, l’historien algérien Mohammed Harbi affirme que, « pour empêcher toute enquête, [l’ordre colonial] rouvrait les charniers et incinérait les cadavres dans les fours à chaux d’Héliopolis ».
Le 11 mai 1945, Charles De Gaulle envoie un télégramme : « Veuillez prendre toutes les mesures nécessaires pour réprimer tous les agissements antifrançais d’une minorité d’agitateurs ». L’historien Fabrice Riceputi, spécialiste des questions coloniales en France, écrit dans un article intitulé L’autre 8 mai 1945 publié dans les colonnes de L’Anticapitaliste : « C’est une véritable opération de guerre contre des civils pour la plupart désarmés qui est menée quasi exclusivement par l’armée, sous la direction du général Duval et sur ordre de De Gaulle. »

Un constat partagé par l’historien Jean-Pierre Jauffret, qui estime dans La Guerre d’Algérie par les documents (1990), que l’action de l’armée française à Sétif, Guelma et Kherrata « se rapproche plus des opérations de guerre en Europe que des guerres coloniales traditionnelles ». Les massacres, désignés comme une opération de « pacification » par l’ordre colonial — « La Guerre c’est la Paix » écrira George Orwell deux ans plus tard dans 1984 —, dureront jusqu’au 26 juin 1945.
Depuis, le bilan des massacres de Sétif, Guelma et Kherrata continue de faire débat parmi les historiens. Fabrice Riceputi explique : « Seul le nombre de morts « européens » est connu avec précision : 102. Comme dans tous les massacres coloniaux, le nombre de victimes « indigènes » reste impossible à établir avec précision. La dissimulation ou la destruction des corps des colonisés fut aisée. S’y ajoute le fait que les tribus bombardées n’ont pas déclaré leurs morts aux autorités françaises. […] La fourchette admise par nombre d’historiens est de 15 à 30 000 morts. »
Mohammed Harbi pointe la responsabilité du gouvernement français dans l’impossibilité d’établir un bilan précis. « Le gouvernement a mis un terme à la commission d’enquête présidée par le général Tubert et accordé l’impunité aux tueurs. »
Si, le 27 février 2005, l’ambassadeur de France à Alger, Hubert Colin de Verdière, qualifie ces massacres atroces de « tragédie inexcusable », la parole présidentielle et gouvernementale française demeure timide et empreinte d’euphémismes.

Ainsi, le 20 décembre 2012, François Hollande déclare devant les deux chambres du Parlement algérien : « À Sétif, le 8 mai 1945, le jour même où le monde triomphait de la barbarie, la France manquait à ses valeurs universelles. » Mais face à un bilan aussi sanglant, peut-on parler d’un simple manquement aux valeurs universalistes de la France ?
En avril 2015, le secrétaire d’État Jean-Marc Todeschini écrit dans le livre d’or du musée national de Sétif : « En me rendant à Sétif, je dis la reconnaissance par la France des souffrances endurées et rends hommage aux victimes algériennes et européennes de Sétif, de Guelma et de Kherrata », sans toutefois préciser qui sont les auteurs de ces « souffrances endurées », pourtant officiellement reconnues, désormais, par la France.
Même démarche de la part d’Emmanuel Macron lors d’un discours prononcé le 8 mai 2020 : « Des peuples colonisés accédaient à la liberté, affirmant le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, mais là aussi, en mai 1945, des violences et des massacres venaient préfigurer l’histoire : Sétif, Béjaïa, la région de Kherrata, Guelma, en Algérie, en Syrie aussi. » Là encore, les massacres sont reconnus ; leurs auteurs demeurent absents du récit officiel.
Bien que la gauche radicale contemporaine ait largement révisé sa position en se faisant aujourd’hui le relais institutionnel des discours décoloniaux, il n’en a pas toujours été ainsi. Dans son article publié par Le Monde diplomatique, Mohammed Harbi rappelle que le PCF qualifiait alors les leaders nationalistes de « provocateurs à gages hitlériens » et réclamait que « les meneurs soient passés par les armes ».
Alors que les relations entre la France et l’Algérie se sont profondément dégradées, notamment sous l’impulsion de l’ancien ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau, et que des logiques similaires semblent se reproduire actuellement avec des conséquences comparables, il nous paraît nécessaire d’analyser cette brûlure inscrite dans la mémoire nationale algérienne afin de poser un diagnostic définitif sur les effets de la violence coloniale sur la psyché des colonisés.
Pour cela, la littérature algérienne de langue française est riche d’enseignement. Quand on évoque le massacre de Sétif, on songe forcément à l’écrivain Kateb Yacine.

Né en 1929 près de Sétif, Kateb Yacine a 16 ans le 8 mai 1945. Comme de nombreux Algériens, le jeune homme participe à la manifestation et il est un témoin direct des massacres. Plus encore, il est victime de la répression violente de l’ordre colonial : quatorze membres de sa famille sont tués, sa mère devient folle et il est arrêté et détenu pendant deux mois.
Il écrit : « Je suis né quand j’avais seize ans, le 8 mai 1945. Puis, je fus tué fictivement, les yeux ouverts, auprès de vrais cadavres et loin de ma mère qui s’est enfuie pour se cacher, sans retour, dans une cellule d’hôpital psychiatrique. Elle vivait dans une parenthèse, qui, jamais plus, ne s’ouvrira. Ma mère, lumière voilée, perdue dans l’infini de son silence. »
Les massacres du printemps 1945 dans le Constantinois ont complètement acquis Kateb Yacine à la cause du nationalisme algérien. « C’est à ce moment-là que j’ai accumulé ma première réserve poétique. […] J’ai découvert les deux choses qui me sont les plus chères : la poésie et la révolution. »
En 1946, à peine exclu du lycée après son passage en prison, Kateb publie son premier recueil de poésie, Soliloques. Un titre qui peut étonner au premier abord, compte tenu du fait que le soliloque est un procédé théâtral qui consiste en un dialogue intérieur ; et pourtant cela fait sens. La poésie permet à Kateb Yacine detransformer alchimiquement son chagrin intérieur en révolution. « Il est de jeunes bras / Qui sont morts tendus / Vers une mère. »
Oeuvre centrale de l’oeuvre de Kateb Yacine, le roman Nedjma est considéré comme « le texte fondamental de la littérature algérienne de langue française » (Tahar Djalout). Publié pour la première fois en 1956, le roman porte le nom de la cousine de Kateb Yacine, dont il était amoureux. Mais au-delà de cette dimension toute personnelle, ce personnage porte également une forte charge symbolique. En effet, Nedjma est une allégorie de l’Algérie.

Dans le roman, Kateb Yacine évoque à plusieurs reprises les événements du 8 mai 1945. Le deuxième chapitre du sixième segment en propose une description particulièrement précise. La longue succession de phrases nominales et de phrases simples, tranchant avec la prosodie habituelle de l’écrivain, renforce par sa sécheresse l’impression de reconstituer un puzzle autrefois brisé. Un puzzle ou une scène de crime.
« Ouvriers agricoles, ouvriers, commerçants. Soleil. Beaucoup de monde. L’Allemagne a capitulé.
Couples. Brasseries bondées.
Les cloches.
Cérémonie officielle ; monument aux morts.
La police se tient à distance.
Contre-manifestation populaire.
Assez de promesses. 1870. 1918. 1945.
Aujourd’hui, 8 mai, est-ce vraiment la victoire ?
Les scouts défilent à l’avant, puis les étudiants.
Lakhdar et Mustapha marchent côte à côte.
La foule grossit.
Quatre par quatre.
Aucun passant ne résiste aux banderoles.
Les Cadres sont bousculés.
L’hymne commence sur les lèvres d’enfants :
De nos montagnes s’élève
La voix des hommes libres.
Mustapha se voit au coeur d’un mille-pattes inattaquable.
On peut, fort de tant de moustaches, de pieds cornus, toiser les colons, la police, la basse-cour qui prend la fuite.
Un agent de la sûreté, dissimulé à l’ombre d’une arcade, tire sur le drapeau.
Mitraille.
Les Cadres flottent.
Ils ont laissé désarmer les manifestants à la mosquée, par le commissaire, aidé du mufti.
Chaises.
Bouteilles.
Branches d’arbres taillées en chemin.
Les Cadres sont enfoncés.
Contenir le peuple à sa première manifestation massive ?
Le porte-drapeau s’écroule.
Un ancien combattant empoigne son clairon.
Est-ce la diane ou la guerre sainte ?
Un paysan tranche d’un coup de sabre l’épaule d’un étudiant sans coiffure qu’il a pris pour un Européen.
Mustapha jette sa cravate. »
L’étudiant Lakhdar, double littéraire de l’écrivain, participe à la manifestation par accident. « Le printemps était avancé. Il y a un peu plus d’un an, mais c’était la même lumière ; le jour même, le 8 mai, je suis parti à pied. Quel besoin de partir ? J’étais d’abord revenu au collège, après la manifestation ; les trois cours étaient vides. Je ne voulais pas le croire. J’avais les oreilles semblables à des tamis engorgés de détonations. Je ne voulais pas le croire. Je ne croyais pas qu’il s’était passé tant et tant de choses. »
Comme Kateb, Lakhdar est exclu de l’école, fait prisonnier et torturé. Dans son article Le tragique dans le cycle Nedjma de Kateb Yacine, Sabiha Boukhelouf analyse : « Il en résultera une grande insatisfaction poussant Lakhdar à la contestation. Il fera l’objet d’une série de captures se traduisant par une sorte de récit de l’échec parsemé de révoltes. »

Les images de villes assiégées et en ruines, omniprésentes dans l’œuvre romanesque, poétique et théâtrale de Kateb Yacine, portent clairement la marque des massacres dont il fut témoin et qui le firent naître une seconde fois. La force poétique et révolutionnaire de l’auteur puise ainsi sa source dans la matérialité métaphysique des villes, où tout reste irrésistiblement présent : ce que l’on voit comme ce que l’on ne voit plus, chargé d’« une violence d’atomes au bord de l’explosion ». Dans Le Cercle des représailles (1959), il écrit :
« Ici est la rue des Vandales, des fantômes, des militants, de la marmaille circoncise et des nouvelles mariées ; ici est notre rue. Pour la première fois je la sens palpiter comme la seule artère en crue où je puisse rendre l’âme sans la perdre. Je ne suis plus un corps, mais je suis une rue. C’est un canon qu’il faut désormais pour m’abattre. Si le canon m’abat je serai encore là, lueur d’astre glorifiant les ruines, et nulle fusée n’atteindra plus mon foyer. »
Voilà une leçon que la France, ancien empire colonial, doit apprendre pour de bon. On n’éteint pas les revendications légitimes d’un peuple soufflant le feu et en faisant couler le sang. Sous peine de voir « soulever toujours le poing du peuple / Dans le crépitement du brasier souterrain ».





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