« Dites-nous si vous n’avez pas assez d’hommes, nous vous enverrons des hommes » : c’est ainsi que le calife abbasside al-Musta’sim réagit à l’annonce de l’intronisation de Shajar al-Durr comme souveraine d’Égypte en 1250. On perçoit dans cette formule tout le mépris qu’il éprouvait à son égard.
L’histoire de la nouvelle souveraine d’Égypte est souvent présentée comme une saga politique et romanesque, où la passion se mêle au pouvoir et la stratégie au destin. Cette représentation met l’accent sur sa condition féminine, sans toujours s’interroger sur ce qu’elle incarne au-delà de l’image d’une esclave sur le trône. Longtemps, les chroniques comme une partie de l’historiographie moderne ont ainsi présenté Shajar al-Durr comme une parenthèse politique.
Dès lors, une question s’impose : l’arrivée de Shajar al-Durr au pouvoir dans un contexte géopolitique particulièrement agité de l’Égypte médiévale constitue-t-elle une exception historique ou l’expression d’une transformation sociopolitique plus structurelle ayant traversé le monde arabo-musulman ?
Pour y répondre, nous retracerons le parcours de Shajar al-Durr, depuis son rôle durant la crise politique, son accession au trône et l’exercice du pouvoir, jusqu’à son assassinat.
Contexte géopolitique : un califat en déclin
Pour comprendre Shajar al-Durr, il convient de remonter en arrière. À partir du IXème siècle, le califat abbasside de Bagdad entame lentement mais progressivement son déclin. Trois raisons principales qui s’entremêlent peuvent expliquer cet affaiblissement.
D’abord, les conflits fratricides abbassides ont obligé les antagonistes à s’appuyer sur des forces militaires essentiellement non arabes, ce qui a conduit à une militarisation du pouvoir. Ce recours aux forces militaires non arabes constituées essentiellement des esclaves, s’impose comme une réponse aux crises de pouvoir internes. Le calife abbasside al Mou’tasim (calife entre 833- 842) né d’une mère turque fait appel massivement à ces forces. Il y trouve un instrument de gouvernement qui court-circuite les fidélités tribales arabes, fondant ainsi une loyauté liée directement au souverain. Ainsi, les troupes militaires, très souvent turques, prennent de plus en plus de place au détriment de l’autorité califale dont le pouvoir deviendra au fur et à mesure symbolique.
Ensuite, surviennent des crises financières. La lutte militaire pour le pouvoir fait chuter les recettes fiscales et, par voie de conséquence, le territoire échappe progressivement au contrôle du centre. Dès lors, l’appareil d’État califal s’affaiblit durablement.
Enfin, face à la faiblesse de l’appareil califal, des dynasties non arabes apparaissent et s’autonomisent. Même si elles maintiennent, en façade seulement, leur allégeance à Bagdad, les dynasties régionales gouvernent d’une façon quasi indépendante. Les éléments arabes, qui se considéraient comme les pères fondateurs de l’islam, deviennent de plus en plus minoritaires.
Ainsi, les Bouyides s’imposent en Irak et en Iran à partir du Xème siècle. Les Seldjoukides prennent la réalité du commandement militaire à partir du XIème siècle. D’autres dynasties émergent partout : les Fatimides en Afrique du Nord puis en Égypte, les Ghaznévides en Iran oriental, les Almoravides et les Almohades au Maghreb et en al-Andalus. Malgré tout, la civilisation urbaine reste florissante. Bagdad, Le Caire, Damas deviennent des métropoles cosmopolites. Arabes, Persans, Turcs, Kurdes, musulmans, chrétiens et juifs y cohabitent. Les réseaux commerciaux s’étendent de la Méditerranée à l’Asie centrale.
Mutations dynastiques : Les Ayyoubides et les Mamelouks
C’est dans ce contexte que la dynastie ayyoubide d’origine kurde, fondée par Saladin au XIIe siècle, met fin au califat fatimide en 1171. Elle gouverne l’Égypte et la Syrie jusqu’en 1250, c’est-à-dire en plein temps des croisades.
Afin d’assurer la stabilité d’un pouvoir né dans un contexte de guerre quasi permanent et de rivalités dynastiques, les souverains ayyoubides s’appuient sur une organisation militaire structurée et professionnalisée.
C’est dans ce cadre que se développe et se consolide l’institution mamelouke au sein même de l’appareil d’État ayyoubide. Dès lors, il convient de se demander : qui sont les Mamelouks ?
L’histoire des Mamelouks remonte au IXème siècle dans le monde islamique. Elle commence réellement sous le califat abbasside, en particulier sous le règne d’un calife abbasside d’une mère turque, un dénommé Al-Mu’atasime (833-842). Les mamelouks sont des esclaves militaires d’origine principalement turque ou caucasienne ; ils sont achetés jeunes et convertis à l’islam. Les mamelouks sont formés militairement dans des casernes. Ils suivent une discipline stricte. Elle repose sur l’entraînement équestre et le maniement des armes. Cette formation crée aussi une cohésion du groupe. Ils sont généralement affranchis après leur formation, mais ils demeurent liés par un rapport de loyauté personnelle à leur maître.

Sous le règne d’As-Salih Ayyoub, leur rôle s’amplifie considérablement. Désormais, les Mamelouks constituent une garde rapprochée puissante. Progressivement, ces troupes d’élite ne sont plus seulement un instrument militaire, mais un acteur politique décisif. Trois facteurs permettent aux Mamelouks d’intervenir dans la vie politique et, à terme, de s’emparer du sultanat. Premièrement, leur cohésion interne renforce leur capacité à agir de manière unie. Deuxièmement, leur maîtrise de la force armée leur donne les moyens d’imposer leurs décisions. Troisièmement, leur contrôle des centres stratégiques du pouvoir leur offre un levier décisif dans la compétition politique.
C’est dans cette configuration — avec, d’un côté, un pouvoir califal affaibli et, de l’autre, un pouvoir militaire en pleine ascension — que Shajar al-Durr entre en scène.
C’est dans ce monde de recomposition que le parcours de Shajar al-Durr devient intelligible. La maîtrise du pouvoir militaire prime désormais sur la légitimité de naissance au point que des esclaves affranchis accèdent aux plus hautes fonctions de l’État. La frontière entre l’origine servile et l’autorité souveraine s’est considérablement amincie. Les rapports qu’entretenaient les dynasties naissantes vis-à-vis du calife abbasside (reconnaissance symbolique) s’installent au fur et à mesure entre ces dynasties, en l’occurrence les ayyoubides, et les nouvelles formes des forces montantes que sont les Mamelouks. Le parcours de Shajar al-Durr s’articule donc dans un changement de rapports de forces entre les protagonistes régionaux.
Ce n’est pas « malgré ce contexte de recomposition » que Shajar al-Durr accède au pouvoir — c’est en grande partie grâce à lui.
Shajar al-Durr : origine et ascension
Les sources médiévales sur ce sujet sont discrètes, fragmentaires et parfois contradictoires. Un point fait néanmoins consensus : Shajar al-Durr est une esclave. Elle entre jeune dans le système des concubines de cour.
Son nom ? Ce n’est pas un nom de naissance. « Shajar al-Durr » signifie « Arbre de perles ». C’est un nom d’apparat, typique des surnoms rencontrés au Palais. D’où vient-elle exactement ? Les chroniqueurs évoquent une origine turque, des steppes d’Asie centrale. D’autres parlent d’une origine arménienne ou circassienne.
Ce qui est certain, c’est que Shajar al-Durr appartient à ces femmes captives acheminées par les réseaux commerciaux qui relient la mer Noire, l’Anatolie et le Proche-Orient, avant d’être intégrées aux harems princiers. Ces réseaux participent aux transformations sociologiques du monde arabo-musulman.

Les témoignages les plus fiables la situent clairement dans l’entourage du sultan As-Salih Ayyoub, sultan entre 1240 et 1249, dont elle fut l’épouse et la proche conseillère. Un fils naît de cette union : il s’appelle Khalīl. Il meurt en bas âge.
Peu à peu, Shajar al-Durr s’impose dans le cercle intime du pouvoir ayyoubide. Elle participe à l’administration du palais. Elle coordonne notamment avec les élites militaires mameloukes. Elle intervient donc, concrètement, dans la gestion de l’État.
Originellement esclave, Shajar al-Durr atteint donc les plus hautes sphères du pouvoir, et cela avant même de monter officiellement sur le trône. Un événement dramatique va précipiter son accession.
La crise de 1249 : gouverner dans l’ombre
Nous sommes le 22 novembre 1249. Le sultan As-Salih Ayyoub meurt à al-Mansourah. Le moment est catastrophique, puisque la septième croisade, conduite par Louis IX, roi de France, menace directement l’Égypte. Damiette, port stratégique du delta du Nil et principal point d’entrée vers l’intérieur du pays, vient de tomber aux mains des croisés. L’armée ayyoubide est engagée dans un affrontement décisif. La disparition du souverain risque de tout faire s’effondrer.
Lorsque son mari meurt, Shajar al-Durr gouverne de facto avec une double légitimité, veuve du roi et mère de son fils défunt. Aussi, elle déploie une réponse à deux niveaux : préserver la stabilité du pouvoir et assurer la continuité administrative.
Pour préserver la stabilité du pouvoir, elle choisit de cacher la mort de son mari. Elle informe discrètement les principaux responsables militaires, notamment l’émir Fakhr al-Din ibn Shaykh al-Shuyukh. Le secret doit être absolu. Les croisés ne doivent pas apprendre la mort du sultan. Les rangs de l’armée ne doivent pas se diviser. Cette décision vise un objectif clair : éviter l’effondrement du pouvoir dans un moment de grande fragilité. La dissimulation de la mort du sultan constitue ainsi une véritable opération politique. Le protocole de cour est maintenu comme si rien n’avait changé : les médecins continuent d’entrer et de sortir, laissant croire que le sultan est toujours vivant. Officiellement, la rumeur évoque seulement une maladie. Mais, en même temps, Shajar al-Durr prend soin du corps de son mari. Celui-ci est lavé et préparé par des médecins de confiance, puis transporté de nuit vers la citadelle de Rawda, au Caire.
Pour assurer la continuité administrative, Shajar al-Durr veille à ce que les actes officiels continuent d’être émis au nom du sultan défunt. Certaines sources rapportent que des feuilles déjà revêtues de la marque sultanat étaient utilisées pour préserver l’illusion. D’autres attribuent à un secrétaire la capacité d’imiter fidèlement l’écriture du sultan. Dans tous les cas, l’objectif est clair : il faut préserver la légitimité et empêcher les divisions.
Durant cette phase, Shajar al-Durr ne se contente pas de garder le secret. Elle dirige l’État. En coordination avec les émirs mamlouks, elle supervise la logistique militaire, soutient les chefs de guerre, assure le ravitaillement des troupes et maintient le moral.

Ce moment est fondateur : Shajar al-Durr démontre sa capacité à gouverner et à préserver l’intérêt supérieur de l’État en temps de guerre.
Mais, malgré ces actions organisées, la situation reste critique, voire très instable. En effet, la dissimulation de la mort du sultan ne peut pas durer trop longtemps, car une révélation soudaine de sa mort, sans préparation de la transmission du pouvoir, risquerait d’être fatale à l’État. La question de la succession devient dès lors urgente.
Quoi qu’il en soit, la crise de 1249 montre que la légitimité politique n’était plus uniquement fondée sur la lignée masculine, mais aussi sur la maîtrise effective du pouvoir. L’arrivée de Shajar al-Durr s’inscrit dans une transformation structurelle.
Shajar al-Durr : architecte du pouvoir
Shajar al-Durr comprend qu’il faut assurer immédiatement la continuité dynastique. Pour y parvenir, elle envoie l’un des émirs chercher l’héritier d’As-Salih Ayyub, le prince Turan Shah. Ce dernier est installé dans une ville implantée dans le sud-est de la Turquie actuelle, appelée Housn Kayfa.
Durant plus de trois mois — entre la disparition d’As-Salih Ayyub et l’arrivée de son fils — Shajar al-Durr exerce de facto l’autorité souveraine. Elle agit en étroite coordination avec les chefs militaires mamelouks, assure le soutien logistique et financier de l’armée. Elle parvient à maintenir l’unité du front musulman face aux forces croisées conduites par Louis IX.
Lorsque la mort du sultan commence à se répandre, la menace de désordre politique et de fragmentation militaire devient tangible. Son action s’organise en trois temps. Premièrement, elle officialise le décès afin de couper court aux rumeurs et elle encadre strictement la communication. Deuxièmement, elle fait renouveler le serment d’allégeance à Turan Shah, ce qui réaffirme la continuité dynastique. Enfin, elle exhorte les troupes et la population à la patience et au jihād. Ainsi, la défense du territoire est inscrite dans une perspective à la fois politique et religieuse. C’est pendant cette période que plusieurs affrontements entre les croisés et les musulmans ont lieu, notamment la fameuse bataille de Mansourah (début février 1250).
Parallèlement, elle adresse une lettre aux musulmans qui sera lue du haut du minbar de la mosquée al-Azhar, au Caire.
Lorsque Turan Shah arrive en Égypte, fin février – début mars 1250, il trouve un pouvoir intact, que Shajar al-Durr a joué un rôle crucial pour préserver pendant la crise. Son père, As-Salih Ayyub, avant sa mort, lui avait recommandé d’honorer et d’écouter les conseils de Shajar al-Durr. À son arrivée, Turan Shah ne peut que constater l’immense rôle qu’a joué Shajar al-Durr et ses partisans parmi les chefs militaires mameloukes dans la préservation de l’État.
À son tour, Turan Shah marque aussi des victoires éclatantes, notamment contre les croisés et son armée arrive même à capturer le roi de France Louis IX le 6 avril 1250. Encouragé par ses succès, Turan Shah multiplie les hostilités contre Shajar al-Durr et ses soutiens.
Shajar al-Durr cherche alors des soutiens auprès de ses alliés historiques, les Mamelouks. Ces derniers voyaient d’un très mauvais œil l’écartement des leurs du poste du pouvoir par Turan Shah qui avait exilé certains émirs et remplacé les proches de son père par ses propres fidèles. Selon plusieurs chroniques, il aurait même menacé d’éliminer les Mamelouks. Un épisode célèbre le montre lors d’un banquet : il tranche des bougies avec son épée et déclare : « Voilà ce que je ferai aux Mamelouks ». Dès lors, une action commune entre les Mamelouks et Shajar al-Durr s’impose à nouveau. Certaines sources affirment qu’elle promet même de l’argent aux conjurés : deux cents dinars pour chaque Mamelouk et mille pour chaque émir. Ainsi, la décision est prise : le nouveau sultan doit disparaître. Cette résolution conduit rapidement à une confrontation directe.
Au cours d’une réunion à Mansourah, au mois de mai 1250, un Mamelouk se jette sur Turan Shah et lui tranche les doigts. Le sultan se cache alors dans une tour en bois. Les assaillants y mettent le feu. Il tente de s’enfuir en direction du Nil, mais il est poursuivi, visé par des flèches, puis achevé. Sa mort est d’une extrême violence. Cette élimination physique d’un souverain légitime reste, quoi qu’on en dise, un acte d’une violence politique extrême avec la complicité de Shajar al-Durr.

Un peu moins d’un an après la mort d’As-Salih Ayyoub, son fils le nouveau sultan est donc assassiné. L’Égypte est à nouveau sans sultan. Le moment de Shajar al-Durr semble venu. Après tout, Shajar al-Durr est l’épouse du sultan. Elle a gouverné durant la crise et contribué à la victoire face aux croisés. Elle incarne donc la légitimité et la stabilité. Les Mamelouks soutiennent ce choix, leur calcul est stratégique. Ils veulent préserver une apparence de continuité avec l’ordre ayyoubide. Mais cette solution est aussi un compromis entre émirs. Plusieurs aspirent au trône. Aucun n’accepte la domination d’un autre. Shajar al-Durr apparaît comme une figure d’équilibre.
C’est ainsi que Shajar al-Durr devient la reine de l’Égypte probablement au cours du mois de mai 1250. L’avènement d’une esclave affranchie comme souveraine est un événement exceptionnel. Pour la première fois en Égypte islamique, une femme exerce officiellement la souveraineté. Au-delà de sa condition féminine et de ses origines serviles, Shajar al-Durr représente l’ultime expression d’une transformation sociopolitique fondamentale et durable du monde arabo-musulman.
Gouverner en sultane
Sa politique se déploie sur deux fronts : l’extérieur et l’intérieur.
Dans sa politique extérieure, Shajar al-Durr fixe une priorité, à savoir, mettre fin à la Septième Croisade et récupérer Damiette.
Or, le roi de France, Louis IX, avait été capturé le 6 avril 1250 avant l’intronisation officielle de Shajar al-Durr. Il était donc déjà prisonnier lorsque celle-ci accède au pouvoir. Dans ce contexte, des négociations s’ouvrent avec les croisés. L’émir Husam al-Din représente la sultane et conduit les pourparlers. Finalement, un accord est conclu. Les Francs doivent rendre Damiette, libérer les prisonniers musulmans et s’engager de ne plus attaquer les côtes égyptiennes.

En contrepartie, l’Égypte verse une rançon de 400 000 livres tournois, soit environ un million de dinars : la moitié est payée immédiatement, tandis que le reste doit être acquitté après le départ du roi.
Mais, certains émirs veulent garder le roi en otage pour obtenir davantage. Shajar al-Durr et le chef militaire Aybak défendent une autre position : un État doit respecter sa parole pour rester crédible. Shajar al-Durr finit par imposer cette ligne.
Ainsi, dès la réception du premier paiement, Louis IX est libéré. Les croisés quittent alors l’Égypte. Au cours de la deuxième moitié de l’année 1250, Damiette revient aux musulmans et la Septième Croisade prend fin.
Dans sa politique intérieure, Shajar al-Durr décide de consolider son pouvoir institutionnel sur trois plans.
Premièrement, sur le plan politique intérieur, elle récompense les émirs qui lui sont restés fidèles. Izz al-Din Aybak devient atabeg, c’est-à-dire chef militaire et garant de l’armée. Un autre fidèle, Baha al-Din, prend en charge le vizirat et l’administration.
Deuxièmement, sur le plan social et économique, Shajar al-Durr prend une série de décisions : comme la construction et le financement des œuvres pieuses. L’allégement de certains impôts. Les chroniqueurs rapportent qu’elle intervenait personnellement pour corriger des injustices et affirmer son rôle d’arbitre suprême.
Shajar al-Durr fait également frapper des monnaies à son nom. Aujourd’hui, un dinar en or portant ses titres est conservé au Musée Britannique. Cette pièce confirme l’exercice réel du pouvoir.

Troisièmement, sur le plan institutionnel, la prière du vendredi était prononcée en son nom sur les minbars d’Égypte, immédiatement après celui du calife abbasside. On y invoquait : « Ô Dieu, préserve la Dame salihite, reine des musulmans, protectrice du monde et de la religion, mère de Khalil al-Mustaʿsimiyya, épouse du roi al-Salih. »
Ainsi, le sermon du vendredi est prononcé en son nom après celui du calife abbasside. Elle reçoit des titres honorifiques comme « mère du roi », « protectrice du monde et de la religion ».
Ce règne de 80 jours est révélateur de quelque chose d’essentiel : Shajar al-Durr gouverne selon la même logique que les émirs mamelouks qui l’ont portée au pouvoir — celle de l’efficacité et de la maîtrise institutionnelle. Elle frappe monnaie, elle fait prononcer la prière en son nom, elle négocie la paix. Elle exerce le pouvoir comme on le fait dans ce nouveau monde arabo-musulman : non pas par droit de sang, mais par démonstration de compétence. On ne lui reproche donc pas de gouverner mal mais de gouverner tout court.
Un règne contesté : Si les hommes vous manquent, nous vous en enverrons un
En effet, l’intronisation de Shajar al-Durr provoque une triple opposition : sociale, politique et religieuse. Du point de vue social, il semble que beaucoup d’Égyptiens refusent qu’une femme gouverne. Les chroniqueurs parlent de manifestations au Caire, qui obligent les autorités à fermer les portes de la ville afin d’éviter tout débordement. En même temps, l’opposition s’exprime culturellement. Des poèmes circulent, affirmant que les femmes seraient « déficientes en raison et en religion ».
Du point de vue politique, les princes ayyoubides en Syrie refusent de reconnaître la sultane, pas uniquement car le pouvoir est entre les mains d’une sultane mais surtout car ils se voyaient comme les héritiers légitimes de la dynastie ayyoubide. Al-Mustaʿsim, le calife abbasside de l’époque, quant à lui refuse aussi la légitimité du nouveau pouvoir. Il prononce sa phrase célèbre : « Si les hommes vous manquent, nous vous en enverrons un. » Autrement dit, le pouvoir doit rester masculin. L’opposition des princes ayyoubides et dans une moindre mesure celle du calife abbasside était plutôt motivée par des raisons politiques plus que la condition féminine de Shajar al-Durr.
Du point de vue religieux, la contestation est aussi forte. En effet, les savants critiquent la légitimité du pouvoir féminin. Le plus connu est Izz al-Din ibn Abd al-Salam. Il s’appuie sur un hadith selon lequel un peuple dirigé par une femme ne réussirait pas. Dès lors, la question du pouvoir devient un débat religieux.
Finalement, la pression devient trop forte. D’un côté, il y a l’opposition politique des émirs ; de l’autre, la contestation religieuse et sociale. Shajar al-Durr, très stratège, choisit d’abdiquer après seulement quatre-vingts jours de règne. Toutefois, cette abdication n’est que symbolique, comme nous allons le voir.
Pour conserver le trône, Shajar al-Durr choisit la voie du mariage politique. Elle épouse un chef militaire mamelouk, Aybak au cours du mois d’août 1250. Elle lui cède alors le pouvoir, ainsi, Aybak devient le nouveau sultan. Étant donné qu’Aybak est d’origine mamelouke, des princes ayyoubides et des chefs militaires mamelouks cherchent à renforcer la légitimité du nouveau pouvoir. Ils nomment un garçon ayyoubide âgé de six ans comme partenaire d’Aybak. Le rôle exact de Shajar al-Durr dans cette manœuvre politique reste difficile à établir avec certitude.
Rapidement, les signes de souveraineté changent : la monnaie et la prière du vendredi portant le nom de Shajar al-Durr disparaissent.

Shajar al-Durr fait le pari du mariage. Dans ce mariage, elle et son nouveau mari pensent protéger leurs intérêts.
D’un côté, Shajar al-Durr veut conserver son influence. Elle cède le pouvoir officiellement pour calmer les oppositions, mais elle ne renonce pas au pouvoir réel. Al-Nuwayrī rapporte notamment qu’après le couronnement d’Aybak, les affaires de l’État restent entre ses mains. Elle conseille le nouveau sultan et oriente les décisions. Ainsi, elle gouverne depuis les coulisses. On voit même son nom apparaître sur certains documents, preuve qu’elle conserve une certaine autorité réelle.
De l’autre côté, Aybak cherche à s’affirmer. Au début, il donne l’impression d’accepter de régner sous l’influence de son épouse. Mais bientôt, il cherche à s’affranchir de Shajar al-Durr.
Ainsi, le mariage ne repose pas sur une union personnelle, mais plutôt sur un équilibre de forces.
En passant le pouvoir à Aybak, un mamelouk, Shajar al-Durr ouvre la voie à la fin de la dynastie ayyoubide et scelle la transition vers un régime contrôlé par l’élite militaire mamelouke. Ainsi, Shajar al-Durr inaugure une transformation politique profonde et qui va marquer à jamais l’histoire du monde arabo-musulman. Le mode de gouvernance qui traverse le monde arabo-musulman continue de subir donc des modifications sociopolitiques décisives, continuelles et durables. Cependant, des résistances idéologiques et religieuses demeurent puissantes. Ainsi, la situation de Shajar al-Durr en tant que femme qui exerce le pouvoir, reste politiquement délicate. Elle ne peut pas échapper aux contestations de ceux qui mettent en cause sa condition féminine.
Le meurtre d’Aybak : une femme blessée ou une souveraine menacée
Concilier les intérêts de deux protagonistes semble une mission délicate. Shajar al-Durr cherche à conserver son rôle, Aybak veut s’imposer comme véritable souverain. Les relations entre Shajar al-Durr et Aybak se détériorent progressivement. Le point culminant de leurs désaccords réside dans le projet matrimonial d’Aybak qui envisage d’épouser la fille du souverain de Mossoul. Les sources ne permettent pas vraiment de démêler ce qui relève du calcul politique et ce qui relève de la passion blessée. Mais nous pouvons penser que Shajar al- Durr a été blessée à la fois comme femme et a senti la menace comme une souveraine.
Face à cette double peine, Shajar al-Durr tente de retourner la conjoncture. D’abord, elle contacte le souverain de Damas, Al-Nasir Yusuf, et elle lui propose une alliance : elle éliminerait Aybak et remettrait le contrôle de l’Égypte à Al-Nasir Yusuf. Al-Nasir Yusuf décline l’offre. Le temps passe et le projet de mariage semble se préciser. Il est donc temps d’agir seule.
Shajar al-Durr attire Aybak dans le hammam du palais. Là, il est assassiné. Les récits varient : certains évoquent un complot avec des serviteurs, d’autres un empoisonnement. Quoi qu’il en soit, le résultat est le même : au cours du mois d’avril 1257, Aybak meurt.

La version officielle parle d’une chute accidentelle dans le hammam. Cependant, les Mamelouks n’y croient pas. Ils se rendent alors à la citadelle. Le climat politique se dégrade rapidement. Les alliances se brisent et la méfiance s’installe. Ainsi, Shajar al-Durr se trouve face à une nouvelle crise.
Ce choix — éliminer Aybak plutôt que se retirer — n’est pas seulement celui d’une femme blessée ou d’une souveraine acculée. Il révèle la conception du pouvoir qui a guidé Shajar al-Durr depuis la crise de 1249 : le pouvoir n’est pas une délégation qu’on rend — c’est une maîtrise qu’on exerce ou qu’on perd.
Le dernier acte du règne : une fin tragique
Après avoir tué Aybak, Shajar al-Durr va constater que sa situation personnelle est devenue critique. Elle sait que les Mamelouks vont se retourner contre elle. Pour se protéger, elle tente alors de désigner un nouveau sultan. Elle propose le pouvoir à des princes puissants et ambitieux (l’émir Jamal al-Din Aydughdi, Izz al-Din Aybak al-Halabi). Mais personne ne veut prendre le risque.
Seule et sans alliés, Shajar al-Durr se réfugie dans le palais. Elle s’enferme dans ses appartements à la Citadelle du Caire, entourée de quelques serviteurs. Elle cherche à gagner du temps. Elle espère un retournement de situation.
Mais la pression grandit. Al-Mansur Ali, fils d’Aybak, et sa mère exigent justice. Ils considèrent que le meurtre du sultan ne peut rester impuni. Les Mamelouks hésitent. Certains refusent l’idée d’une exécution. D’autres craignent les conséquences politiques s’ils continuent à protéger Shajar al-Durr. Finalement, la décision est prise : Shajar al-Durr doit être exécutée.
Selon les chroniqueurs médiévaux — notamment Al-Maqrizi — Shajar al-Durr fut arrêtée sur ordre d’Al-Mansur Ali, le jeune fils d’Aybak. Elle fut ensuite livrée aux servantes de la première épouse d’Aybak, qui la battirent à mort dans la Citadelle du Caire. Certaines sources précisent qu’elle fut frappée à coups de sabots ou de bâtons. Son corps aurait été jeté du haut de la forteresse avant d’être récupéré et enterré plus tard dans le mausolée qu’elle avait elle-même fait construire au Caire.

Ainsi s’achève l’histoire d’une figure exceptionnelle. Une femme qui a brisé les conventions de son temps, mais qui a aussi été emportée par les rivalités du pouvoir. Il est vrai que Shajar al-Durr n’est pas la première femme devenue sultane dans le monde arabo-musulman. Radiyya al-Din wa al-Dunya fut déjà sultane entre 1236 et 1240 à Delhi. D’autres figures féminines de son époque furent également très influentes, comme Dayfa Khatoun dans l’Alep ayyoubide. Cependant, Shajar al-Durr est la seule qui a pu être à la fois femme, esclave et sultane.
Malgré la violence des assassinats dont elle porte la responsabilité, on ne peut que constater la finesse politique et sa compréhension des intérêts de sa dynastie. D’ailleurs, ce ne sont pas ses décisions politiques qui lui furent reprochées, mais sa condition. Comme si son assassinat avait été un signe funeste, un an après sa mort, le monde arabo-musulman voit sa capitale, Bagdad, envahie et détruite par les Mongols en 1258. Le calife abbasside al-Mustaʿṣim, quant à lui, aurait été cousu dans un sac puis foulé aux pieds des chevaux.
Shajar al-Durr n’était donc pas la parenthèse politique que les chroniqueurs ont voulu refermer hâtivement sur elle-même. Elle constitue au contraire le moment où une transformation déjà à l’œuvre devient pleinement visible. Même si son règne fut bref et si son expérience — celle d’une femme parvenue au pouvoir — ne constitue pas un précédent durable susceptible de modifier les conceptions musulmanes du rôle politique des femmes, Shajar al-Durr résume néanmoins une double tension : celle de la légitimité de naissance et celle de la légitimité de compétence. Cette légitimité de compétence ne supplante pas la légitimité de naissance — elle la concurrence, la fragilise, et finit par l’emporter dans les faits tout en restant contestée dans les discours. Cette double tension caractérisait les rapports de forces en constante reconfiguration entre dynasties, califat et forces militaires d’origine servile. C’est dans cette recomposition que le parcours de Shajar al-Durr prend tout son sens.
Huit siècles plus tard, la fantasy anglophone a réinventé sans le savoir une trajectoire étonnamment similaire. Daenerys Targaryen — vendue, humiliée, puis souveraine — est invoquée par ses sujets libérés sous le nom de Mhysa, la mère. Shajar al-Durr était invoquée dans la prière du vendredi sous le nom de mère de Khalil. L’une est fiction, l’autre est histoire. Mais toutes deux disent la même chose : certaines structures de pouvoir sont si fondamentales dans l’expérience humaine qu’elles se réinventent à chaque époque, dans des langues et des formes différentes. Que la fantasy contemporaine ait produit, sans le savoir, une figure aussi proche de Shajar al-Durr, dit peut-être mieux que toute démonstration à quel point cette trajectoire — celle d’une femme qui transforme une vulnérabilité extrême en légitimité politique — appartient non pas à une seule civilisation ou à une seule époque, mais à l’histoire humaine tout entière.

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