RENTRÉE LITTÉRAIRE – Dans son dernier album, Gaël Faye chante « Le soleil se couche, Dieu rentre au Rwanda / Le ciel a des teintes mauve jacaranda ». C’est le même mauve que l’on retrouve sur la couverture de Jacaranda, son deuxième roman paru le 21 août dernier, huit ans après le succès retentissant de Petit Pays, écoulé à 1,5 millions d’exemplaires et qui lui avait permis de décrocher le Prix Goncourt des Lycéens. 

Fils d’une mère rwandaise et d’un père français, Gaël Faye est né au Burundi, où il a passé une enfance aventureuse jusqu’à ce que sa famille soit forcée de fuir son pays natal pour la France, suite au déclenchement de la guerre civile burundaise en 1993 et au génocide des Tutsi au Rwanda en 1994. Gabriel, le personnage principal de Petit Pays, partageait de nombreux points communs avec l’auteur du roman.

Dans Jacaranda, Gaël Faye nous raconte l’histoire de Milan. Le jeune garçon est né en France, d’un père français et d’une mère rwandaise, qui refuse d’évoquer son pays natal. Le Rwanda, Milan le découvre à la télévision en 1994, lorsque le journal de 20 heures évoque les terribles événements qui s’y déroulent. À chacune de ses sollicitations, sa mère Venancia lui répond par un silence réprobateur. « Elle vient d’une histoire qui lui a appris à avaler ses émotions, à faire couler ses larmes dans son ventre. »

En 1998, sa mère est contrainte de se rendre au Rwanda pendant l’été pour des régler des problèmes administratifs et consent à l’amener avec elle. Milan y fait la connaissance de nombreuses personnes : sa grand-mère, très pieuse et toujours inquiète de la flambée du prix du sucre ; la joviale Tante Eusébie, la meilleure amie de Venancia, et son adorable fille de huit jours, Stella ; la vieille Rosalie, âgée de plus de 100 ans, née un an après la mort du Mwami Rwabugiri, roi légendaire du Rwanda, et dont la mémoire remonte aux premiers temps de la colonisation par la Belgique ; son oncle Claude, qui a son âge et qui a été marqué dans sa chair par le génocide des Tutsi. 

Milan accompagne Claude chaque jour dans le sud de la capitale Kigali, dans le quartier de Nyamirambo, qui signifie en langue kinyarwanda « Le lieu où l’enterre les morts ». Un nom ô combien cynique pour cet ancien cimetière transformé en cité des Mayibobo, les enfants des rues Kigali, des orphelins qui ensevelissent le souvenir de leurs morts sous des litres de bière de banane.

« L’ alcool déliait le mal-être, adoucissait les souffrances. Si placides le jour, les gens devenaient déraisonnables la nuit venue, buvant jusqu’à la folie, jusqu’à l’indécence, pour s’oublier, pour se fuir, pour s’échapper quelques heures de leur tête et de leur quotidien, pour écoper la tristesse et faire taire les souvenirs qui perturbaient leurs consciences. La conscience des bourreaux, la conscience des victimes. La conscience d’un peuple, inguérissable. » 

Claude lui donne une grande leçon : « On ne vient pas en vacances sur une terre de souffrances. » Qu’à cela ne tienne, en grandissant, Milan fait plusieurs allers-retours au Rwanda, et finit par y demeurer. Contre l’avis de sa mère, il demande la nationalité rwandaise, apprend le kinyarwanda, et assiste aux procès gacaca – prononcez gatchatcha –, ces tribunaux communautaires traditionnels se déroulant en plein air et réactivés au cours des années 2000 pour juger les 2 millions de rwandais suspectés d’avoir participé au génocide. 

La plus grande force de Jacaranda, c’est sa galerie de personnages terriblement touchants, et qui semble si réels. À l’image de Sartre, jeune hutu qui doit son nom à son strabisme et qui a sauvé de nombreux Mayibobo, empêchant le meurtre des réseaux de solidarité. Ou encore la jeune Stella, qui voue un amour profond pour son arrière-grand-mère Rosalie, dont elle ne veut surtout pas perdre l’héritage. Ces nombreux personnages permettent à Gaël Faye de nous raconter le portrait du Rwanda contemporain de 1994 au début des années 2020, à travers les yeux de cinq générations, dont il évoque les craintes et les aspirations dans un pays qui change à toute vitesse. Jacaranda est le portrait d’une jeunesse que l’on destine « à n’être que la cheville ouvrière du miracle économique rwandais », et ce alors que les plaies n’ont pas toutes été pansées. 

Enfin, le nouveau roman de Gaël Faye est aussi un magnifique roman sur l’identité. Une identité reconquise de haute lutte et sur le long terme par le narrateur du roman. Ayant grandi en France, il éprouve au Rwanda « le trouble des origines ». On ne peut pas comprendre qui on est si on ignore d’où l’on vient, nous souffle Gaël Faye. Considéré comme un métis en France et dans un premier temps comme un Muzungu (un blanc, un européen) au Rwanda, Milan est devenu le récipiendaire de l’histoire du pays de sa mère. C’est ainsi qu’il est devenu pleinement rwandais. 

Une réponse à « Jacaranda : Gaël Faye photographie le Rwanda contemporain dans son formidable nouveau roman »

  1. Merci pour cette critique qui donne envie de lire ce roman 🙂

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