Jeudi 5 septembre, je vais au cinéma pour voir A son image, le dernier film de Thierry de Peretti. A la séance de 13h50, beaucoup de retraités viennent profiter d’une salle peu fréquentée et calme. A ma gauche, une femme explose de rire devant son téléphone et me dit : « On a UN premier ministre ! » ; une autre au bout de la salle lui répond « Ah ! ça y est ? ». Une discussion commence dans la salle de cinéma et les commentaires vont bon train sur l’âge du NOUVEAU premier ministre ainsi que son passé d’homme politique, l’attente et le suspens entretenus depuis le 7 juillet, une impression de réchauffé ; « Tout ça pour ça ? » lance la femme devant son téléphone, qui rajoute aussitôt « Franchement, Michel Barnier ? à son âge il ferait mieux d’aller au cinéma ! » Ne connaissant pas Michel Barnier, je fais de mon côté une petite recherche et je découvre qu’il est âgé de 73 ans. Je comprends mieux les commentaires et repense à la rentrée de ma fille en 4eme qui m’annonçait quelques jours plus tôt ne pas avoir de professeur de français pour le moment… Rapportant cette anecdote à mon père, il m’avait répondu « Nous n’avons pas de ministre de l’Education nationale alors pas de prof non plus ! ».

Dans un contexte politique pour le moins chaotique, la circulaire de rentrée 2024 a tout de même été publiée au bulletin officiel du 27 juin et détaille les priorités de l’année scolaire 2024/2025. Après plusieurs discussions au sein de l’équipe de rédaction de Cheminez et dans un élan de participation citoyenne, nous proposons quelques pistes de réflexions qui découlent de nos rencontres, de nos articles ainsi que de nos lectures. Et contrairement au prestigieux et très onéreux cabinet McKinsey, tout ceci est offert gracieusement à nos lecteurs de plus en plus nombreux ! 

Mon père, à qui je rapportais la rentrée de sa petite fille, a trouvé une brèche pour se plaindre du niveau des élèves aujourd’hui. Lorsqu’il se retrouve au café avec ses amis et que les discussions sur l’avenir des petits enfants commencent, c’est toujours un constat sans appel : les jeunes passent trop de temps devant leurs écrans, ils ne savent plus écrire, ils ne lisent plus… pour finir sur l’évocation nostalgique de L’Ecole du passé, soi-disant beaucoup plus efficace, républicaine et égalitaire.

On ne peut pas réfuter toutes ces affirmations appuyées par des spécialistes mais on ne peut pas non plus regarder inlassablement vers le passé pour penser l’avenir. La jeunesse et l’école forment un défi qui nous poussent à les inscrire dans une réalité mouvante avec une place incontestablement plus importante de la technologie. Pour autant, il ne s’agit pas non plus de se détacher de sa langue, de sa culture ou même de son territoire pour vivre dans un monde virtuel. Penser l’école de demain, c’est arriver à un équilibre entre les réussites de l’école d’hier et la construction de l’école d’aujourd’hui. Toutes ces mutations nous demandent un regard neuf, à l’écoute des Hommes, de la nature et de la technologie.

Le téléphone portable étant l’outil numérique préféré de nos ados, il s’invite à l’école pour rassurer les parents que leurs jolies têtes blondes ou brunes sont arrivées à bon port. « Comment faisait-on avant ? », me souffle mon père chaque fois que la conversation est abordée.  « Oui, mais pourquoi se priver d’un outil qui me rassure ? » Le gouvernement a tranché puisqu’il se range plutôt de l’avis de mon père et expérimente la pause numérique au collège à la rentrée 2024. Les élèves pourront ainsi « pleinement bénéficier de la richesse de la vie collective » (sic) après avoir été méticuleusement séparés pendant les années Covid. 

A la question du rapport au numérique, Alain Damasio – auteur de science-fiction et père de deux adolescentes – milite pour l’enseignement de la culture numérique aux enfants dès le plus jeune âge, afin de les sensibiliser aux bienfaits et aux dangers de ces outils. Dans Vallée du Silicium, son dernier essai, l’écrivain préconise également la co-création d’une éthique des outils numériques. Plutôt que d’interdire et punir, pourquoi ne pas explorer ensemble ? Il rappelle une évidence : dans un monde de plus en plus imprégné par l’Intelligence Artificielle qui bouleverse le monde du travail, comment l’école peut-elle préparer les jeunes générations aux emplois de demain en excluant le numérique ?

Dans la continuité de cette réflexion, la rédaction de Cheminez propose aux collèges de mettre en place des ateliers pendant la pause méridienne. On peut imaginer un groupe d’élèves qui se réunit sous l’autorité d’un adulte pour gérer les réseaux sociaux du collège. Poster des publications sur Facebook, alimenter une page Instagram ou même un réseau social interne et ad hoc, peuvent montrer l’utilité de ces outils employés dans le monde de l’entreprise. Ainsi, nos jeunes pourraient être, d’une part, préparés à la sécurité numérique, et, d’autre part, éduqués à l’utilisation de la photo, de Photoshop, des hashtags, des mots-clés, des légendes ; bref, réaliser qu’il existe un monde en dehors des selfies. Bien sûr, nous avons plein d’autres idées d’ateliers numériques mais nous attendons des sollicitations officielles pour les dévoiler !

Mon père me demandait si pour cette rentrée ma fille allait enfin porter l’uniforme au collège. Je lui ai répondu qu’il n’y en avait pas. Il en était désolé puisqu’il permet d’échapper à la tyrannie des marques, qui crée une discrimination par le vêtement. Bon, peut-être, pourquoi pas ? Mais les marques sont les représentants d’une autre tyrannie, culturelle. Je lui faisais remarquer que l’enseignement des littératures régionales est un bon moyen de lutter contre ces diktats. Dans Quand on avait tant de racines, Adrienne Cazailles évoque les histoires que lui racontait sa grand-mère catalane comme L’Alouette et le Pinson. Ces histoires qu’elle adorait n’étaient pas racontées à l’école.

Adrienne Cazeilles

Le temps, qui oubliera sans aucun doute l’iPhone 32 et les chaussures Converses modèle Chuck Taylor, n’oubliera pas l’histoire de cette alouette et de ce pinson qui désiraient se marier mais qui le jour de leurs noces n’avaient pas de quoi manger, tant qu’il y aura des mamies qui raconteront ces histoires au moment du goûter, et des enfants pour les répéter dans les cours de récré. Il semblerait que l’Académie Nobel éprouve plus d’intérêt à l’égard des littératures régionales françaises que notre Education nationale, puisqu’elle a récompensé d’un Prix Nobel de littérature l’écrivain occitan Frédéric Mistral, qui devint le deuxième français à recevoir le prix tant convoité. Nous rappelons que Cheminez soutient le Collectif pour les littératures en langues régionales à l’école. A l’image d’Adrienne Cazeilles, chaque enfant devrait rapporter à l’école ses héros dans son sac.  

Par ailleurs, comment la jeunesse peut-elle ignorer les langues régionales et s’inscrire dans le même temps dans la préservation de la nature ? En vacances dans les Pyrénées cet été, le guide de montagne expliquait à ma fille de 13 ans, qui ne comprenait pas pourquoi il disait « Adissiatz » au lieu d’Au revoir, combien il était important de préserver l’usage des langues régionales. Au-delà de la beauté de la langue occitane, le guide insistait sur la perte des connaissances liées à l’environnement quand une langue meurt. Lorsqu’on ne sait plus nommer une plante, elle disparait. Tandis que ses professeurs sensibilisent ma fille à la préservation de l’Amazonie et des banquises, l’utilisation des langues régionales ne peut-elle pas être un outil pour inscrire nos enfants dans la défense de la nature? Cette nature que symbolise l’arbre sans feuilles dans la cour de recréation et que ma fille a défense de regarder pendant les cours sous peine d’être qualifiée de « rêveuse » ? Cet arbre que ma fille ne sait même pas nommer, qui me fait penser à notre amie Josiane Ubaud qui s’interrogeait sur le peu de connaissances botaniques des jeunes générations incapables de nommer les trente arbres fondamentaux. S’ils ne savent pas les nommer c’est certainement qu’ils ne les regardent pas suffisamment. Savent-ils au moins les dessiner ? Francis Hallé, le grand botaniste français, nous répond que non. Alors peut être qu’au lieu de passer de longues heures en permanence à gribouiller sans cesse les coins des cahiers comme le fait ma fille, les élèves pourraient se voir distribuer les dessins des arbres de Francis Hallé à colorier ou reproduire. Ça serait un bon début.

Mon père m’a appris que des cours d’empathie étaient à l’essai dans plus de mille écoles depuis janvier 2024. Lui qui trouve les enfants trop impolis parce qu’ils écoutent des chansons aux textes trop grossiers ne s’étonne pas du développement du harcèlement. Peu convaincu par la proposition, il s’interroge sur sa faisabilité : comment apprend-t-on aux enfants à être empathiques ? Et puis, peut-on vraiment être tous empathiques au même degré ? Avec quels supports inculque-t-on l’empathie ? Un Power Point ? Des groupes de paroles qui mélangeraient les harcelés et leurs harceleurs, en espérant que les premiers tirent quelques larmes aux seconds ?

Je lui réponds que dans une interview que Jean-Philippe Jaworski nous a accordée, l’auteur de Fantasy expliquait que le jeu de rôle pouvait à la fois améliorer la sociabilité mais également l’ouverture d’esprit et l’empathie : « À partir du moment où on essaie de se couler dans la peau de différents personnages, il y a un apprentissage de la tolérance à la façon de jouer d’autrui, mais aussi aux valeurs représentées par les personnages que jouent les autres joueurs, je pense que cela développe l’ouverture d’esprit ». Les jeux de rôle sont par ailleurs un formidable outil d’apprentissage. On peut acquérir des connaissances historiques, littéraires, architecturales… selon les envies et les curiosités de chacun. A bon entendeur !

Te Deum pour un Massacre, jeu de rôle créé par Jean-Philippe Jaworski sur les Guerres de Religion

La veille de la rentrée en 4eme de ma fille, mon père m’a envoyé une vidéo d’elle alors qu’elle était âgée de 4 ans chantant une comptine apprise à l’école. La vidéo était accompagnée d’un commentaire « Ca passe trop viiiite ! ». Les années défilent, c’est vrai. En observant de plus près je vois que la comptine est presque signée (langage des signes) et je me dis que les enfants ont une faculté très naturelle à bouger les mains, les doigts, la tête, en somme tout le corps pour parler. Quel dommage que nous n’ayons pas pu leur apprendre la langue des signes ! C’est une porte d’entrée sur une autre langue, une autre culture, un autre monde : ceux des sourds. On dit souvent que les enfants ont une incroyable capacité à apprendre les langues dès leur plus jeune âge mais on ne cite quasiment jamais la langue des signes ! Qu’on ne se trompe pas, la langue des signes est une langue à part entière avec son vocabulaire, sa syntaxe et sa poésie. Apprendre tout cela aux enfants permet cette « inclusion » si chère aux ministres de l’Education nationale.

Ma fille est enfin en week-end ; la première semaine de cours est terminée et elle s’empresse de tout raconter à son grand-père : les profs trop sévères, les copains qui ne sont pas dans sa classe et la cantine trop dégeu, bref, une ado qui se plaint ouvertement mais qui adore son collège. A la rédaction de Cheminez, nous sommes aussi très attentifs à l’évolution de notre école. Nous espérons que la jeunesse de demain sera sensible aux langues et aux cultures d’ici et d’ailleurs pour enfin sortir des sentiers battus !

Pour nous aider dans ce projet et permettre que cet édito arrive aux oreilles du ministère, n’hésitez pas à partager en masse nos propositions citoyennes pour construire l’école de demain.

Une réponse à « L’école de demain : éducation numérique, multiculturalisme et jeux de rôle (EDITO) »

  1. Beaucoup de bonnes et belles idées… Et merci pour le soutien à notre Collectif pour les littératures en langues régionales à l’école.
    Je crains hélas que les urgences pour notre système éducatif ne soient plus, désormais, dans l’innovation pédagogique, mais tout simplement dans un combat politique et social, et un combat de terrain, pour sauvegarder une école démocratique, humaniste et de qualité. La logique de ceux qui nous gouvernent, à l’échelle nationale mais aussi au-delà, est celle de la marchandisation de la chose éducative. Cela passe par une recherche de « rentabilité », une concurrence entre établissements, une prolétarisation et une contractualisation des personnels (enseignants notamment), qui ne doivent être que des outils les moins coûteux possible, facilement jetables, une inégalité croissante entre des établissement privés d’élite (on a constaté récemment les choix de ministres de l’EN ayant choisi de scolariser leurs enfants dans de tels établissements) et un système public en chute libre, etc.
    Il serait bon que les citoyens soucieux de valeurs précieuses concernant nos enfants et notre avenir en général, prennent conscience de cette situation, tandis que les médias les plus populaires soufflent dans le sens du vent néolibéral et se gardent de dénoncer l’inadmissible, préférant pratiquer démagogiquement le « prof bashing »…

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