Il est des histoires qui se racontent au coin du feu, d’autres qui se murmurent à l’oreille. Et puis il y a celles qui nécessitent une tasse de thé, quelques fantômes et une bonne dose de magie. Avec Du pour les fantômes, paru en 2023 aux éditions Denoël, Chris Vuklisevic nous convie à une étrange cérémonie où le merveilleux devient un moyen d’interroger les blessures les plus ordinaires de l’existence. Car derrière les apparitions spectrales et les pouvoirs surnaturels se cache une question profondément humaine : peut-on véritablement se libérer de son passé sans chercher à le comprendre ?

Une histoire de famille qui ne manque pas de fantômes

Félicité est passeuse de fantômes. Agonie est sorcière. Jumelles, les deux sœurs n’ont pourtant plus rien de complice : trente années de silence les séparent. La mort brutale de leur mère, Carmine, les contraint à se retrouver pour tenter de découvrir ce qu’elle voulait leur révéler avant de disparaître. Mais son spectre demeure introuvable. Pour retrouver sa trace, elles devront reconstituer le puzzle d’une existence dont les différentes pièces semblent parfois raconter des histoires contradictoires.

De Nice aux paysages désertiques d’Andalousie, en passant par les reliefs mystérieux de la vallée des Merveilles, leur enquête les entraîne sur les chemins d’une mémoire familiale fragmentée. À mesure que les témoignages s’accumulent, la figure maternelle se dérobe. Qui était réellement cette femme ? Pourquoi a-t-elle aimé l’une de ses filles tout en rejetant l’autre ? Et que dissimulent les silences qui ont façonné leur enfance ?

Chris Vuklisevic aurait pu faire de cette intrigue le prétexte à un récit fantastique classique, dans lequel les personnages affrontent des forces surnaturelles avant de découvrir une vérité soigneusement dissimulée. Mais l’autrice emprunte un chemin plus sinueux. Ici, l’enquête sur les morts devient une enquête sur les vivants, sur leurs contradictions, leurs rancœurs et leurs attachements.

Car les fantômes ne sont pas seulement des âmes errantes en quête de repos. Ils incarnent aussi ce qui persiste après une rupture, une injustice ou un amour mal exprimé. Une parole jamais prononcée, une affection refusée, un souvenir déformé : autant de présences invisibles qui continuent d’habiter les relations humaines. Et si les morts hantent les vivants, n’est-ce pas parfois parce que ces derniers n’ont jamais réussi à faire la paix avec leur histoire ?

Quand la magie devient une langue à part entière

Il suffit de regarder le titre pour comprendre que Chris Vuklisevic ne souhaite pas nous enfermer dans les codes habituels du roman de fantômes. Pourquoi du thé ? Parce qu’ici, l’extraordinaire s’invite dans les gestes les plus familiers. Les fantômes ont leurs habitudes, les thés leurs propriétés mystérieuses et l’imaginaire se glisse jusque dans les détails les plus anodins du quotidien.

L’autrice cultive un merveilleux qui ne repose pas uniquement sur l’apparition de créatures surnaturelles. Il s’épanouit dans les mots, les associations inattendues et les images insolites qui donnent au monde une texture nouvelle. Les étranges-thés, les théières sauvages et les métiers improbables qui peuplent le récit participent à cette fantaisie singulière. Le langage lui-même semble animé d’une vie secrète.

Cette inventivité lexicale constitue l’une des grandes réussites du roman. Les mots ne servent pas simplement à décrire un univers : ils contribuent à le faire exister. Cette conviction trouve un écho particulièrement lumineux dans cette phrase de Chris Vuklisevic : « Il suffit normalement de croire à la beauté pour qu’elle existe. »

En déplaçant les frontières entre le familier et l’impossible, Chris Vuklisevic nous rappelle que notre manière de nommer les choses transforme aussi notre façon de les percevoir.

Le fantastique devient alors une véritable invitation à regarder autrement. Pourquoi faudrait-il réserver les fantômes aux châteaux lugubres, les sorcières aux forêts obscures et les manifestations de l’invisible aux pénombres ? Sous la plume de l’autrice, le surnaturel s’installe dans le Sud de la France, entre montagnes, villages et ruelles ensoleillées. L’enquête des deux soeurs met en lumière l’histoire de la ville de Nice, faite de multiples héritages, et la relie à celle de la famille de Carmine, elle aussi traversée par les secrets, les transmissions et les identités multiples.

Cette rencontre entre les paysages méditerranéens et l’étrangeté contribue à donner au roman son identité propre. La vallée des Merveilles offre une illustration saisissante de cette poétique du lieu : « Ici, la merveille, la meraviglia, ce n’est pas la féerie : c’est la chose étrange. C’est l’impression que quelqu’un marche derrière vous. C’est la surface du lac du Tremblement qui s’agite sans brise. »

Ici, le merveilleux ne cherche pas tant à nous effrayer qu’à nous accompagner. Il ouvre un espace dans lequel les blessures peuvent enfin être regardées en face, sans que la réalité perde pour autant sa part de mystère.

Derrière les sortilèges, les blessures de l’enfance

Le véritable cœur du roman se trouve peut-être dans la relation entre Agonie et Félicité. Deux sœurs, deux destins, deux manières d’habiter le monde. L’une est devenue sorcière, l’autre passeuse de fantômes. Mais ces identités singulières ne suffisent pas à expliquer ce qui les oppose. Leur fracture prend racine dans une enfance marquée par l’inégalité de l’amour maternel.

Comment grandir lorsqu’on a le sentiment d’être moins aimée que l’autre ? Comment continuer à aimer une sœur qui semble avoir reçu ce qui nous a été refusé ? Et comment se construire lorsque le regard d’un parent devient à la fois une source d’attachement et une blessure durable ?

À travers ces questions, Chris Vuklisevic explore la manière dont les liens familiaux façonnent les individus. La rivalité entre les deux sœurs ne se réduit jamais à une simple opposition entre des caractères différents. Elle révèle les effets d’une affection distribuée de manière inégale, dont les conséquences persistent bien après l’enfance. Cette blessure se prolonge jusque dans les mots hérités de l’enfance. « Notre mère était une grande femme. Mais voilà tout ce qu’elle était : une femme. Pas une déesse. Ses paroles sur toi ne tiennent pas le pouvoir pour t’enchaîner, à moins que tu les laisses en tes poignets. »

Le roman refuse ainsi toute vision simpliste ou idéalisée des relations humaines. Aimer ne signifie pas nécessairement savoir aimer justement. Les parents peuvent être aimants et cruels, les enfants reconnaissants et rancuniers, les souvenirs sincères tout en étant incomplets. Une même histoire familiale peut produire des vérités concurrentes sans que l’une suffise à effacer les autres.

C’est précisément ce qui rend Carmine si fascinante. À mesure que ses filles reconstituent son parcours, leur mère échappe aux contours d’un personnage que l’on pourrait simplement condamner ou absoudre. Elle devient une femme multiple, traversée par des secrets dont les conséquences dépassent sa propre existence.

Derrière l’enquête fantastique se dessine alors une réflexion sur notre besoin de comprendre ceux qui nous ont blessés. Connaître leur histoire ne répare pas automatiquement ce qu’ils ont fait. Mais cela peut déplacer notre regard, faire apparaître de nouvelles nuances et nous aider à distinguer ce que nous avons subi de ce que nous choisissons de transmettre.

Une mémoire qui se transmet autant qu’elle se déforme

Dans Du thé pour les fantômes, la vérité n’apparaît jamais comme une évidence qui attendrait sagement d’être découverte. Elle se construit à partir de témoignages, de souvenirs et de récits qui se complètent autant qu’ils se contredisent. La mémoire devient un territoire mouvant, où chaque voix éclaire une partie de l’histoire sans jamais en épuiser le sens.

Ce dispositif narratif donne toute sa profondeur à l’enquête des deux sœurs. Retrouver leur mère ne consiste pas seulement à localiser son fantôme : il s’agit de reconstituer une existence, de comprendre ce qui a été transmis et de dénouer les fils d’un héritage familial complexe. Chris Vuklisevic donne à cette quête une image particulièrement éloquente : « La mémoire, c’est une théière brisée. Pour la retrouver entière et s’y abreuver, il faut de la patience, des morceaux à rassembler, de l’or pour souligner les failles et, pour réunir les pièces, du temps. » On pourrait penser à la métaphore du kintsugi, cet art japonais qui consiste à réparer les objets brisés en soulignant leurs fissures, éclaire la démarche des deux sœurs. Il ne s’agit pas de reconstituer un passé parfaitement intact, mais d’accepter ses fractures pour tenter d’en comprendre l’histoire.

La démarche possède quelque chose d’universel. Nous héritons tous, à des degrés divers, d’histoires que nous n’avons pas vécues, de blessures dont nous ignorons parfois l’origine et de silences qui finissent par prendre la place des explications. Certaines familles transmettent des récits, d’autres des non-dits. Mais ces absences elles-mêmes deviennent une forme de mémoire.

Le fantastique permet à Chris Vuklisevic de matérialiser ce qui demeure habituellement invisible. Les morts peuvent témoigner, les lieux conserver les traces du passé et les objets devenir les dépositaires d’une histoire oubliée. La magie ne supprime pas les zones d’ombre : elle leur donne une forme que l’on peut enfin approcher.

Cette dimension mémorielle confère au roman une portée qui dépasse le cadre de l’histoire familiale. Elle nous rappelle que comprendre le passé n’est pas forcément parvenir à une vérité définitive. C’est parfois accepter que ceux qui nous ont précédés aient été plus complexes que les images que nous avions construites d’eux.

Une imagination foisonnante

L’originalité de Chris Vuklisevic constitue aussi le principal défi de son roman. L’inventivité de son univers, la multiplicité des personnages et l’enchevêtrement des récits exigent une attention soutenue. Les lecteurs qui recherchent une intrigue fantastique linéaire, portée par un rythme rapide et des repères immédiatement identifiables, pourraient parfois se sentir désorientés.

Le récit privilégie les détours, les révélations progressives et les associations poétiques. Certaines trouvailles séduisent par leur fantaisie, tandis que cette profusion imaginative peut aussi donner le sentiment que l’univers prend parfois le pas sur la progression de l’enquête. La richesse du dispositif demande de se laisser porter plutôt que de vouloir tout comprendre immédiatement.

Mais cette exigence fait également partie de l’expérience proposée. Le roman invite à ralentir, à accepter les incertitudes et à prêter attention aux détails qui semblent d’abord absurdes ou secondaires. Il ne se contente pas de raconter une histoire : il cherche à installer une atmosphère, à faire naître des images et à transformer notre rapport au réel.

Cette singularité explique que le livre puisse susciter des réactions contrastées. On peut être séduit par sa poésie et son imagination tout en trouvant certains passages exigeants. L’essentiel est peut-être de ne pas aborder ce récit comme une simple mécanique à énigmes, mais comme un conte dont les détours participent eux-mêmes au sens.

Faut-il vraiment avoir peur des fantômes ?

En refermant Du thé pour les fantômes, on emporte moins le souvenir d’une histoire de spectres que celui de deux sœurs confrontées à ce que leur famille leur a laissé de plus difficile à porter. Les fantômes, finalement, ne sont peut-être que les messagers d’une vérité plus troublante : les morts ne disparaissent jamais tout à fait tant que les vivants continuent de chercher ce qu’ils n’ont pas pu leur dire. « Quand on est vivant, on occupe les places que les morts ont laissées. C’est la règle. »

Avec ce deuxième roman, Chris Vuklisevic compose une œuvre hors des sentiers battus (pour le plus grand plaisir de Cheminez) où l’imagination sert une réflexion sensible sur l’amour, la transmission et les blessures de l’enfance. Son écriture fait du merveilleux un langage capable de dire autrement ce que les mots ordinaires peinent parfois à exprimer. La magie n’y est ni une fuite hors du réel ni une solution miracle : elle devient une manière de l’habiter avec davantage de nuances.

Et si le véritable enchantement consistait, non pas à faire revenir les morts, mais à apprendre enfin à vivre avec ce qu’ils nous ont laissé ?

Alors n’ayez crainte et osez poussez la porte de cet étrange salon. Laissez infuser quelques feuilles de thé. Vous y rencontrerez peut-être des fantômes, quelques sorcières et des théières indociles. Mais vous y découvrirez surtout que les histoires de famille sont parfois les plus mystérieuses de toutes.

Du thé pour les fantômes, de Chris Vuklisevic, éditions Denoël, 2023. Roman récompensé par le Grand Prix de l’Imaginaire et le prix Imaginales du roman francophone en 2024.


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