Peut-on atteindre un sommet sans renoncer à ce que l’on est ? On a pour habitude d’utiliser l’expression « conquérir un sommet » pour se référer aux exploits des alpinistes. Cette formulation en dit long sur le rapport que l’Occident entretient avec la montagne : un territoire à soumettre, un drapeau à planter. 

Puis il y a ces images qui ont fait le tour du monde. Des glaciers à perte de vue. Un ciel presque noir. Et dans cette immensité blanche, des tâches de couleur : du rouge, du violet et le vert des polleras. Il y a quelque chose d’étrangement poétique dans l’image de ces femmes gravissant les sommets de la Cordillère des Andes, leurs poêleras colorées flottant au milieu des glaciers, leurs aguayos chargés sur le dos, des crampons au pieds et un piolet à la main.

On croirait à une scène sortie d’un rêve. Mais ces femmes existent bel et bien. Elles sont aymaras et boliviennes, et ont décidé depuis 2015 de faire de la montagne leur terrain d’émancipation. Elles gravissent des sommets de plus de 6 000 mètres en jupe à volants. On les appelle les cholitas escaladoras.

La découverte des Cholitas escaladoras vient bouleverser notre conception de ce que signifie « monter au sommet». Dans la cosmovision aymara, la montagne n’est pas un adversaire mais un aïeul, et la pollera ne relève pas du simple apparat mais d’une mémoire.

Photographie : @Todd Antony

Derrière l’exploit sportif se cache une histoire plus ancienne que celle de quelques alpinistes. Car que signifie monter, quand la montagne est aussi un ancêtre ? Que signifie arriver là où l’on vous disait que vous n’aviez pas votre place et y parvenir sans avoir ôté cette jupe qui si longtemps, a servi à vous tenir à distance ?

Pour comprendre les cholitas, il faut peut-être commencer par ne pas regarder immédiatement vers les sommets mais baisser les yeux vers celles qui sont restées en bas.

Qui sont les cholitas ?

Cholita est le diminutif de chola, qui désigne en Bolivie les femmes indigènes des hautes terres, en particulier les aymaras. On les reconnaît à leur tenue : la pollera, jupe ample aux jupons superposés, l’aguayo, tissu coloré noué sur les épaules ou dans le dos, et le chapeau melon. Affectueux en apparence, le terme a longtemps eu une connotation péjorative, que ces femmes ont retourné en signe de fierté.

Les Aymaras vivent sur l’Altiplano (autour du lac Titicaca et de La Paz) et El Alto, la ville qui domine la capitale administrative et aujourd’hui l’un des cœurs battants de leur culture.

Photographie : Andrés McLean

Bien que près de la moitié des Boliviens soient indigènes, une partie de la société continue de mépriser la chola.

Lidia Huayllas, l’une des figures du groupe, occupait en 2021 les fonctions de sous-maire du district 5 d’El Alto : les cholitas ne sont donc pas qu’un décor pittoresque, elles sont aussi des cheffes de cordée politiques.

Une jupe venue de loin

Pour comprendre ce que les cholitas défendent en grimpant en pollera, il faut revenir sur l’histoire de ce vêtement. La pollera a été imposée par les colons espagnols il y a plusieurs siècles, puis retravaillée avec des tissus locaux aux motifs foisonnants, jusqu’à devenir une marque de fierté dans le seul pays de la région à majorité indigène. On notera que le mot lui-même est espagnol : la langue du colonisateur a baptisé le vêtement que l’on porte aujourd’hui pour s’affirmer face à lui.

Cette fierté s’est conquise pas à pas, comme on gravit une pente. Selon un reportage de la revue de Harvard (DRCLAS), jusque dans les années 1990, se présenter en pollera dans un bureau de l’administration relevait de l’impensable. On rapporte qu’une femme pouvait être expulsée d’un lieu public pour la seule raison qu’elle portait cette jupe. Dora Magueño, guide de montagne et figure du groupe, explique que la peur de porter la pollera s’est estompée et que cela ouvre la voie à davantage d’activités (traduction libre de l’espagnol). La jupe qu’on refusait aux guichets gravit aujourd’hui les glaciers.

Aujourd’hui, la pollera est devenue un symbole de revendication, notamment chez les jeunes, et la wiphala, drapeau multicolore des peuples andins, flotte sur des bâtiments officiels du centre de La Paz. La jupe est même devenue à la mode. Reste que ce basculement est récent et que beaucoup de ces femmes se souviennent d’une époque où la porter avait un prix.

De porteuses de sacs à cheffes de cordée

L’histoire des cholitas escaladoras ne commence pas dans une salle d’escalade mais sur les flancs de la Huayna Potosí (6 088 m), à quelques kilomètres de La Paz. Ces femmes y travaillent déjà : elles cuisinent pour les alpinistes et portent leur matériel jusqu’aux camps d’altitude. Lidia Huayllas, cuisinière de haute montagne pendant des années, montait jusqu’au camp de Campo Alto, vers 5 100 mètres, tandis que les autres poursuivaient vers les 6 088 mètres de la Huayna Potosí. 

Le paradoxe est saisissant. Elle connaissait le froid, le vent, l’altitude, la fatigue. Elle montait presque jusqu’au ciel mais devait s’arrêter avant.

Elle raconte qu’elle voyait redescendre les touristes avec un large sourire et qu’elle voulait savoir ce qu’ils avaient vu là-haut. Et la question finit par s’imposer : Et si elle aussi pouvait aller voir ?

En décembre 2015, cette songerie mena à une aventure collective. Onze femmes, en vêtements traditionnels et sans l’expérience technique des guides professionnels, tentent l’ascension de la Huayna Potosí. Elles montent et arrivent au sommet. Pour la première fois, celles qui accompagnaient les expéditions des autres sont les alpinistes. Le campement n’est plus une frontière.

 Les sommets s’enchaînent : l’Acotango, les volcans jumeaux Parinacota et Pomerape, l’Illimani, puis le Sajama, point culminant du pays avec ses 6 542 mètres. Les obstacles viennent moins de la montagne que de ses habitués. Lidia Huayllas rapporte les réticences des hommes du milieu, qui s’interrogeaient : « Comment une femme en pollera peut-elle guider ? » (traduction libre). On devine ce que ces mots disaient d’elles.

D’un point de vue pragmatique, les débuts ne furent pas de tout repos. Les premières sorties ont fait voler en éclats plus d’un jupon sous les crampons, et les femmes ont dû apprendre à maîtriser leur jupe sur la glace. Leur équipement se compose de plusieurs couches de jupons, de gilets, de gants et d’une veste technique. Selon l’UNESCO, certaines ont même commencé avec des casques de moto.

En janvier 2019, cinq d’entre elles (Lidia Huayllas, Dora Magueño, Ana Lía Gonzales, Cecilia Llusco et Elena Quispe) atteignent le sommet de l’Aconcagua à près de 6 960 mètres en Argentine, le toit des Amériques. Le président de l’époque, Evo Morales, les salue sur les réseaux sociaux et la province argentine de Mendoza les honore officiellement. Elles ne sont d’ailleurs pas les premières à avoir osé : Virginia Siñani avait gravi l’Illimani dès 1979. 

Depuis, le mouvement s’est structuré. Grâce à l’appui d’organisations comme le CECI (Centre d’étude et de coopération internationale), des cholitas peuvent se former et obtenir des certifications de guide et de secouriste. L’activité se professionnalise, et certaines rêvent déjà de l’Everest.

Quand la montagne est un grand-père

Pour saisir l’enjeu de ces ascensions, il faut s’arrêter sur un mot aymara : achachila, de achachi, « le vieux », « le grand-père ». Les achachilas sont selon la revue Ciencia y Cultura de l’Université catholique bolivienne, les esprits des ancêtres lointains, protecteurs de la communauté, qui résident dans les montagnes. Avec la Pachamama (déesse de la Terre-Mère dans la cosmologie andine, qui nourrit, protège et donne la vie aux êtres humains en échange de leur respect et d’offrandes), ils forment les êtres surnaturels les plus importants. Les sommets de l’Illimani, l’Illampu, le Sajama et la Huayna Potosí comptent parmi ces grands aïeux.

Cette vision contraste avec l’histoire officielle de l’alpinisme en Bolivie. Une étude parue chez Cambridge rappelle que les communautés aymaras vénéraient les glaciers comme des divinités et évitaient d’ordinaire de marcher sur la glace. À l’inverse, l’alpiniste britannique William Martin Conway, arrivé en 1898 pour gravir l’Illimani et l’Illampu, y fait figure d’étranger peu soucieux des interdits locaux. Les premières histoires de l’alpinisme andin sont d’ailleurs des récits célébratoires écrits par les grimpeurs eux-mêmes. Autrement dit, la montagne a longtemps été racontée par ceux qui n’en étaient pas les gardiens.

Les cholitas, elles, ne montent pas sans demander la permission. Avant chaque ascension, elles allument un petit feu à l’aube et déposent une offrande à la Pachamama pour s’assurer un passage sûr. Un rituel de remerciement à une Terre-Mère considérée comme un être vivant à part entière. Elena Quispe a décrit son arrivée au sommet de la Huayna Potosí comme une sensation de liberté, et l’impression d’être protégée par les achachilas, protégée par la montagne.

Que fait-on alors lorsqu’on monte sur le dos d’un ancêtre ? Les cholitas semblent y répondre par la réciprocité : on ne prend pas la montagne, on la salue et on lui rend quelque chose. 

Pour penser cette figure qui échappe aux cases, la sociologue et historienne aymara Silvia Rivera Cusicanqui offre un outil précieux. Dans Ch’ixinakax utxiwa (2010), elle développe le concept de ch’ixi, mot aymara qui désigne ce qui est et n’est pas en même temps, deux contraires qui coexistent sans que l’un efface l’autre. L’image qu’elle en donne est celle d’une pierre grise qui, vue de près, se révèle composée de multiples couleurs et minéraux. Elle apprend le mot d’un sculpteur aymara, Víctor Zapana, qui lui explique que les êtres ch’ixi sont puissants parce qu’ils sont indéterminés : ni blancs ni noirs, mais les deux à la fois.

Appliquée aux cholitas, cette idée est édifiante. Une femme en pollera qui plante un piolet dans un glacier n’est ni « la tradition figée » ni « la modernité assimilée ». Elle incarne ensemble ce qu’on voudrait nous faire croire incompatible. Lidia Huayllas ne choisit pas entre être aymara et être alpiniste, et c’est précisément pour cela qu’elle suscite à la fois rejet et inspiration. Rivera Cusicanqui se méfie d’ailleurs des discours multiculturalistes de façade : il ne s’agit pas d’être toléré, mais de reconquérir le droit d’habiter ses propres catégories. Les cholitas semblent répondre sans avoir besoin de poser la question. Elles apprennent l’alpinisme, deviennent guides, voyagent, parlent devant l’UNESCO. Et elles gardent la pollera.

Regarder sans exotiser

Il faut aussi regarder en face la manière dont le monde a reçu ces femmes. Lors de l’ascension de l’Aconcagua, le mot « cholitas » suffisait à beaucoup de médias pour désigner ces alpinistes indigènes, jusqu’à en oublier leurs noms. La presse internationale s’est précipitée sur le contraste entre l’apparente humilité de la tenue et le tranchant des piolets, un cliché qui fait de belles images mais réduit ces femmes à leur costume.

On peut alors se demander : salue-t-on l’exploit ou l’étonnement que nous ressentons devant « une femme en jupe sur un glacier » ? Qu’est-ce que cette surprise dit de nos attentes, et de la place que nous laissons aux peuples autochtones dans le récit d’exploits ? Les cholitas organisent aussi des sorties pour des touristes, et leur succès repose en partie sur l’attrait d’une image. 

Il existe aussi des montagnes qu’aucune carte ne mentionne. Les préjugés en font partie. « Ce n’est pas pour toi. » Ce genre de phrases pèsent parfois plus lourd qu’un glacier. Plutôt que de plaider leur cause, les cholitas ont choisi de se dépasser. Un pas. Puis un autre. Jusqu’au toit de leur pays. Chaque sommet est devenu une page de leur propre histoire, enfin racontée par elles-mêmes.

Les cholitas escaladoras ne se contentent pas de gravir des sommets : elles renouent avec une montagne que l’histoire officielle leur avait confisquée, et rappellent qu’une culture ne se protège pas en la mettant sous cloche mais en la portant, jusqu’en haut s’il le faut. Pour de nombreuses jeunes femmes confrontées à des barrières sociales, elles sont devenues une source d’inspiration, comme le souligne le CECI.

Mais leur plus grande victoire tient peut-être à autre chose : avoir regardé une montagne et s’être dit « pourquoi pas moi ? ». Cette question était déjà une première ascension.

À celles et ceux qui pensaient qu’on ne pouvait pas grimper telle qu’elles, elles répondent par le seul argument qui vaille : le sommet. Et leur plus grande leçon est ailleurs : on peut atteindre les sommets sans prétendre les « conquérir », à condition de savoir lever les yeux, et de ne pas oublier de saluer les grands-pères.


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