« La réconciliation est morte ». C’est par ces mots que Marcia Langton, universitaire et militante aborigène, a accueilli le résultat du référendum qui s’est tenu ce week-end, visant entre autres à reconnaître constitutionnellement les autochtones d’Australie. Décryptage.
L’injustice sociale que subissent les Aborigènes
Lorsque les Britanniques prennent possession de l’Australie en 1770, cette gigantesque île est considérée comme « terra nullius », c’est-à-dire un territoire n’appartenant à personne. Pourtant, l’Australie était loin d’être déserte : deux peuples autochtones, les Aborigènes et les Indigènes du Détroit de Torrès, y résidaient, depuis plus de 60 000 ans, dont les cultures sont aujourd’hui considérées parmi les plus vieilles au monde.
Très rapidement, l’Australie devient un cas à part au sein même de l’Empire colonial britannique ; en effet, malgré l’ordre donné par le roi George III d’Angleterre d’obtenir « le consentement des autochtones », aucun traité ne fut signé entre l’Angleterre coloniale et les premiers habitants de l’Australie. Aujourd’hui encore, 253 ans après l’arrivée de James Cook sur le territoire, les Peuples premiers australiens, qui représentent 3% de la population du pays, continuent de demander la signature d’un traité fédéral.

S’ils sont reconnus comme citoyens australiens depuis 1967, les Aborigènes sont les premières victimes d’un système social inégalitaire. Dans un article intitulé Situation des Aborigènes australiens : inégalités sociales et réponses politiques, Gwenaëlle Hamel, professeur de civilisation britannique à Paris Sorbonne Nouvelle (Paris III), détaille :
En 2010, selon l’Australian Institute of Health and Welfare, l’espérance de vie des Aborigènes était inférieure de 11,5 ans chez les hommes et de 9,7 ans chez les femmes à celle du reste de la population australienne. Cette différence peut s’expliquer par nombre de facteurs, tels que les difficultés d’accès aux soins dues à l’éloignement géographique des communautés aborigènes, les addictions diverses (alcool, stupéfiants), les conditions précaires de logement (surpopulation, insalubrité, absence de sanitaires…), une désocialisation associée au chômage (seulement 46 % des Aborigènes de 15 ans et plus sont dans le monde du travail, contre 62 % pour le reste de la population) et des comportements violents entraînant des démêlés répétés avec la justice.
Les aborigènes veulent faire entendre leur « Voix »
Le 26 mai 2017, 270 chefs aborigènes se réunissent et signent la Déclaration d’Uluru. Demandant « des réformes constitutionnelles conférant un pouvoir à [leur] peuple et la place qui [leur] est due dans [leur] propre pays », la Déclaration a pour objectif « l’instauration d’une Voix des Peuples premiers inscrite dans la Constitution », une commission permanente. Ils désignent en outre comme point culminant de leur agenda la création d’une « relation juste et vraie avec les peuples d’Australie et un avenir meilleur pour [leur] enfants, fondé sur la justice et l’autodétermination ».
Les revendications de la Déclaration d’Uluru, envoyée à tous les habitants d’Australie, ont été au cœur des dernières élections fédérales. Le chef du parti travailliste Anthony Albanese est nommé Premier ministre le 23 mai 2022 et annonce dès son premier discours post-investiture l’organisation d’un référendum constitutionnel sur la création d’un organe consultatif représentant les Peuples Premiers auprès du Parlement et du gouvernement fédéral.

Dans un premier temps, victoire est promise aux défenseurs du « Oui », puisqu’à l’annonce de la tenue du référendum par Anthony Albanese, les sondages indiquent que 70% des australiens seraient en faveur de l’instauration de cet organe consultatif. Toutefois, la progression des débats a vu la courbe s’effondrer considérablement en 2023, avec une chute plus marquée à partir du mois de juillet.
Tout d’abord, dans le sillage du parti libéral et conservateur dirigé par Peter Dutton, une campagne massive sur les réseaux sociaux a convaincu les électeurs de voter « Non », en invoquant des arguments parfois fallacieux. « La Voix » serait tour à tour un complot des Nations Unies pour fragiliser l’Australie, un moyen de confisquer les terres aux australiens pour les rendre aux aborigènes, ou encore aboutirait à un système d’apartheid. Ainsi, le chef du parti conservateur a pastiché La Ferme des animaux de George Orwell, en déclarant : « Tous les Australiens [seront] égaux, mais certains Australiens [seront] plus égaux que d’autres ».
Notons toutefois que la création de la Voix n’a pas fait l’unanimité chez les aborigènes. Ainsi, Lidia Thorpe, militante autochtone et sénatrice indépendante, a été partisane du « non », mettant en avant l’impuissance de cet organe consultatif, dont le véritable objectif serait d’ « apaiser la culpabilité des Blancs dans ce pays ». Même son de cloche chez la sénatrice aborigène Jacinta Nampijinpa Price. A l’occasion d’une interview accordée à SBS News, elle accuse le gouvernement d’Anthony Albanese de ne pas jouer franc jeu, en n’indiquant pas les contours de l’organe consultatif avant le résultat du référendum ; elle explique par ailleurs qu’une Voix au niveau national serait en incapacité de représenter les peuples premiers, et indique préferer des instances locales.
Le 14 octobre 2023, les australiens ont voté majoritairement pour le « non ». Sur les 17 millions d’inscrits, un peu moins de 13 millions d’australiens se sont rendus dans les bureaux de vote, et 60% d’entre eux ont voté contre l’instauration de la Voix. Plus de 250 ans après la colonisation de l’Australie, la question de la reconnaissance du peuple aborigène fait toujours débat.

Dans un communiqué appelant à « une semaine de silence », un groupe d’associations aborigènes militant pour le « oui » déclare : « Maintenant le temps est venu du silence, de faire le deuil et de réfléchir profondément aux conséquences de ce résultat. » Le combat va continuer, d’autant qu’un deuxième référendum a été promis par nul autre que Peter Dutton. Le chef de l’opposition libérale et conservatrice avait en effet créé la surprise en septembre 2023, en annonçant qu’en cas de victoire du « Non » au référendum organisé par le gouvernement travailliste, il demanderait en personne un nouveau référendum autour de la création d’organes représentatifs locaux des aborigènes afin d’assurer la reconnaissance des peuples premiers dans l’Histoire de l’Australie.
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