En septembre 2016, alors qu’il était en visite dans le Val d’Oise, l’ancien Président de la République Nicolas Sarkozy a tenu un discours sur l’identité française qui a suscité de nombreux commentaires, notamment à cause d’une phrase : « Dès que vous devenez français, vos ancêtres sont gaulois. » L’ancien chef d’État reprend ainsi à son compte la formule consacrée « Nos ancêtres les gaulois », qui faisait tant rire Henri Salvador : « Nos ancêtres les Gaulois / Cheveux blonds et têtes de bois / Longues moustaches et gros dadas / Ne connaissaient que ce refrain-là : / Faut rigoler / Faut rigoler / Avant qu’le ciel nous tombe sur la tête / Faut rigoler / Faut rigoler / Pour empêcher le ciel de tomber ».

Aujourd’hui très critiquée par les Historiens, l’expression « Nos ancêtres les gaulois » continue d’être très populaire, et très employée dans le champ politique. On se souvient d’Emmanuel Macron qui appelait les français « les Gaulois réfractaires », tandis qu’Éric Zemmour est très attaché à ce slogan, qui « serait le plus anti-raciste qui soit » (débat du 30 mars 2021 face à Aurélien Taché dans Face à l’Info sur CNews). « Je me sentais gaulois, et après je me suis senti français. », continue-t-il. 

Illustration de la pièce Vercingétorix d’Edmond Cottinet (1893)

Mais comment expliquer le succès de cette expression ? L’étude des « Gaulois » connait un essor exceptionnel durant le Second Empire. Grand admirateur de Jules César, Napoléon III ordonne l’exécution de fouilles archéologiques de grande ampleur, ainsi que l’érection d’un Monument à Vercingétorix à Alésia. Si Louis-Napoléon Bonaparte appréciait autant l’auteur de La Guerre des Gaules, c’est parce qu’il aimait cette image de porte-étendard d’une civilisation (Rome) sur des terres barbares. 

Pour renforcer le sentiment national – à une époque où les nationalismes européens atteignaient leur forme paroxystique –, la Troisième République a construit un Roman national[1], continuation du travail de Jules Michelet dans son Histoire de France et des idées de Napoléon III. Ainsi, l’historien positiviste Ernest Lavisse écrit de nombreux manuels scolaires à destination des écoliers, dont il devait assurer la pérennité d’un sentiment patriotique doublé d’une acquisition aux bienfaits supposés de la colonisation, qui devait être perçue comme un devoir civilisateur. (Nous y reviendrons.)

C’est ainsi que dans un manuel destiné au cours élémentaire, on pouvait trouver cette phrase qui allait propager l’expression « Nos ancêtres les Gaulois » : « Autrefois notre pays s’appelait la Gaule et ses habitants s’appelaient les Gaulois. » Ce faisant, Ernest Lavisse et les autres artisans du Roman national ont contribué à propager l’image d’une France toujours unifiée et parlant une seule langue. Les historiens, linguistes et archéologues spécialistes de la Civilisation celtique ont toutefois remis profondément en cause cette vision.

Tout d’abord, les « Gaulois » n’étaient pas un peuple unifié, mais un ensemble de peuples : les Bituriges, les Osismes, les Éduens, les Cénomans, les Sénons, les Séquanes, les Turons, les Vellaves, les Ambarres, et bien d’autres encore, qui s’appelaient entre eux « Celtes » et se faisaient la guerre. Le terme « gaulois » est quant à lui romain. Compte tenu du fait que les Celtes de l’Antiquité n’avaient pas de littérature écrite, les Historiens ont longtemps privilégié les Commentaires sur la Guerre des Gaules de Jules César, dont la fiabilité est sujette à débat, le futur consul étant le principal protagoniste de son ouvrage dont le but premier est de le valoriser aux yeux du Sénat. Considéré (à juste titre) comme un chef-d’œuvre de la littérature antique, Les Commentaires sur la Guerre des Gaules ont contribué à populariser le mot « gaulois » au détriment du mot « celtes ».

Il est intéressant de se plonger dans L’Histoire de France : cours élémentaire d’Ernest Lavisse, et notamment dans la description qu’il fait de « nos Pères les Gaulois ». 

« Vous voyez, à droite, un Gaulois. Il a les cheveux très longs. Sa moustache est très longue aussi. Il est habillé d’une blouse, d’un pantalon et d’un manteau agrafé sur l’épaule. Le manteau est fait d’une peau de bête. Si vous rencontriez un homme comme celui-là dans la rue, vous seriez bien étonnés. Vous croiriez que c’est un sauvage. […] Le garçon suivra son père à la chasse. Il n’ira pas à l’école pour une bonne raison : c’est qu’il n’y avait pas d’écoles en Gaule. Personne n’y apprenait à lire ni à écrire. Vous ne voudriez pas être des ignorants comme ces petits-là. Il vaut mieux être venu au monde en ce temps-ci qu’au temps des Gaulois. »  

Plus loin :

« On s’asseyait par terre pour manger, boire et chanter ; souvent, on buvait trop, et alors on se disputait et on se battait. Les Gaulois aimaient à se disputer et à se battre, comme font les peuples sauvages. »

Après cette description pour le moins négative des peuples Celtes, Ernest Lavisse évoque la défaite de la résistance du chef Vercingétorix contre l’armée romaine de Jules César, et ses conséquences dans le mode de vie des Gaulois. 

« Voici une place d’une ville. Vous y voyez de beaux monuments à colonnes. Une fontaine verse son eau nuit et jour. Cette ville est une ville gauloise. Vous devez être étonnés de voir une si belle ville en Gaule, car vous avez vu l’autre jour une maison gauloise bien misérable. Deux hommes s’arrêtent pour causer. Ils sont habillés d’une robe. Ces hommes sont des Gaulois. Ils ne ressemblent plus du tout à celui que vous avez vu auprès de sa maison, au moment où il allait partir pour la chasse. Des enfants vont à l’école. Ils sont sérieux comme de petits hommes et bien habillés. Ce sont des petits Gaulois, et je vous disais, l’autre jour, que les petits Gaulois n’allaient jamais à l’école. Voilà bien des changements. Qu’est-ce donc qui est arrivé ? Il est arrivé que les Romains sont devenus les maîtres de la Gaule, après les victoires de César. »

En lisant ces deux extraits, on comprend dès lors qu’Ernest Lavisse fait le récit d’une colonisation : celle de la Gaule par les légions romaines. L’Histoire de la Gaule selon Lavisse se résume en trois étapes : un âge sombre, la défaite de Vercingétorix, un âge d’or et civilisé. Si les Gaulois de l’âge sombre ont un clergé selon Lavisse (les Druides), ils n’ont pas d’art ni de mémoire (les Bardes ne sont pas mentionnés). L’armée romaine leur apporte plus que l’école ; ils leur apportent une civilisation. 

La vision des Gaulois de Lavisse a eu bien évidemment une grande influence sur leur perception. Tandis que le chanteur fantaisiste Ricet Barrier nous dépeint un Gaulois presque néolithique, « pren[ant] la route pour chasser le mammouth » (les derniers spécimens ont disparu du continent eurasien il y a 10 000 ans), Astérix de René Goscinny et Albert Uderzo, jouant avec les codes d’Ernest Lavisse, va immortaliser cette image du Gaulois bagarreur et ripailleur. Notons d’ailleurs que chez Goscinny, les Gaulois portent une moustache – une mode attestée chez les Francs (IIIème-IXème siècles), et non chez les Celtes, pour qui le visage glabre a été signe de noblesse. 

Bien évidemment, l’Histoire de la Gaule ne correspond pas au récit de Lavisse, et le premier chef celte connu n’est pas Vercingétorix. Dans le cinquième volume de son Histoire romaine, Tite-Live l’Ancien mentionne trois chefs celtes bituriges : Ambigatus et ses neveux Bellovèse et Ségovèse[2], qui se seraient installés en Italie du Nord au VIème siècle avant J.-C. Notons que Tite-Live fait de la Celtique un autre portrait de la Gaule que celui dressé par Lavisse : 

« Sous le gouvernement d’Ambigatus, que ses vertus, ses richesses et la prospérité de son peuple avaient rendu tout-puissant, la Gaule reçut un tel développement par la fertilité de son sol et le nombre de ses habitants, qu’il sembla impossible de contenir le débordement de sa population. »

On l’a vu plus haut, le Roman national de la Troisième République devait légitimer la colonisation comme un outil civilisationnel de l’Afrique et de l’Asie. Mais pas uniquement ! Cette vision de l’Histoire devait également légitimer la « colonisation » des régions françaises. L’Histoire de France d’Ernest Lavisse devait donner aux Hussards Noirs de la République les armes pour remplacer une France avec plusieurs cultures et plusieurs langues (le Breton, le corse, le basque, l’alsacien, le gascon, le languedocien) par une France « civilisée », c’est-à-dire monoculturelle et monolingue. 

Dans La Civilisation celtique – véritable ouvrage de référence sur l’étude de l’Histoire des cultures et des langues celtiques antiques, médiévales et modernes -, Christian-Joseph Guyonvarc’h et Françoise Roux résument :

« Les Gallo-Romains, c’est-à-dire des Gaulois ayant perdu peu à peu toute conscience de leur celticité, ont cessé de parler gaulois entre le VIème et le VIIème siècles, selon le lieu ou la classe sociale, et ils sont fini par se prendre pour des Latins.« 

Le gaulois habillé d’une blouse et d’un pantalon et ne sachant ni lire ni écrire est l’image même du provincial avant les lois Ferry, et qu’il importe de civiliser coûte que coûte. Cette vision de nos origines a été corrélée d’une politique extrêmement violente à l’égard des locuteurs de langues régionales, avec des punitions humiliantes destinées aux enfants parlant leurs langues maternelles, comme nous vous le rapportions dans notre dossier La France, coupable de linguicide ?.

Dans son ouvrage Comment peut-on être breton ? – Essai sur la Démocratie française, le journaliste Morvan Lebesque revient longuement sur l’expression « Nos ancêtre les gaulois », qu’il a vue dans un manuel des Missions[3]

« Nos ancêtres les Gaulois… Il y a seize ans, à Lambaréné, j’ai vu de mes yeux cette phrase célèbre orner la page d’un manuel des Missions. Bien évidemment, personne, pas même les enfants, n’était dupe ; on a beau croire au « livre du Père », il est difficile de croire qu’un piroguier de l’Ogwé descend en droite ligne de grands guerriers blonds moustachus. Alors, pourquoi ? « Bah, me répondit-on. C’est une clause de style, ça ne veut rien dire. » Il fallait quand même croire que ça voulait dire, puisque ça disait : même une clause de style – non : surtout une clause de style – a sa raison d’être. Celle-ci avait la sienne, d’ordre théologique. Elle projetait le petit Gabonais dans un autre monde, celui du Blanc, le seul valable, le seul historique. Son absurdité fondait un crédo : en établissant une filiation mystique entre cet enfant noir et son impossible Ancêtre, elle sacralisait par une formule hors de la raison ce qu’on lui enseignerait ensuite avec des arguments apparemment raisonnables, à savoir que son pays n’avait jamais existé, qu’il n’avait connu aucune forme de société et a fortiori de civilisation avant la venue providentielle du Blanc, du Gaulois Père et Fondateur. Nos ancêtres les Gaulois équivalait à un baptême : le sacrement qui « blanchit », prélude à la religion d’empire ; et ce, dans un dessein évident, l’anéantissement du passé africain, la destruction des structures africaines. Procédé trop connu pour que j’y insiste sinon pour dire qu’il s’est exercé ici-même. Car l’Histoire dite de France n’a jamais oublié l’une de ses fonctions, l’abolition des structures des nations annexées, ni les moyens d’y parvenir, à commencer par le mensonge de l’origine commune. Ni le but de l’opération : cette formidable clause de style qui fait de tout habitant de l’hexagone un être sans passé, « Français depuis toujours ». Le vocabulaire même renvoie à la colonie. La Bretagne n’était-elle pas hier encore « un pays de sauvages » ? Et dès qu’un Breton réclame pour son pays la plus timide reconnaissance culturelle, ne lui fait-on pas une réponse de Blanc, ne lui rétorque-t-on pas que ce serait un retour au tribalisme, expression spécifiquement colonialiste assimilant à des peuplades barbares un pays structuré, civilisé – un pays, pour tout dire, historique ? »

Répétée jusqu’à l’absurde – puisqu’apprise par coeur par plusieurs générations d’enfants africains et asiatiques sous l’Empire colonial français – cette expression est d’autant plus mensongère pour nous qu’elle est mal formulée. Qui sont vraiment « nos ancêtres les Gaulois » dont parlaient Lavisse, puis Nicolas Sarkozy, Emmanuel Macron et Éric Zemmour ? Des Gallo-Romains, c’est-à-dire un peuple colonisé par une armée plus puissante ; des peuples qui ont perdu toute conscience de ce qui faisait leurs spécificités, linguistiques, culturelles, religieuses. Des Gallo-Romains, donc, plutôt que ce groupement de peuples – les Gaulois qui passionnent les archéologues – dont ils devraient faire l’éloge, dont ils pourraient souligner à la fois la diversité à travers le temps et l’espace, et rappeler la virtuosité dans l’art de la forge, le triomphe lors du sac de Rome par le chef Brennos en -390 av. J.-C., l’inspiration religieuse et militaire chez leurs futurs colonisateurs[4], l’influence dans les littératures médiévales galloises et françaises, ou encore la manière dont les Celtes irlandais ont – toujours selon Guyonvarc’h et Roux – « sauvé la culture classique du néant des temps mérovingiens ».


[1] On peut remarquer que les Romains eux-mêmes ont eu besoin de créer leur « roman national », faisant un complexe face à la prestigieuse culture grecque : c’est ainsi qu’Auguste commanda à Virgile une épopée nationale, qui sera L’Énéide, faisant mythiquement remonter l’origine de Rome à la famille royale troyenne, puisque le héros est fils de Priam. Et rebelote dans la France du XVIe siècle avec La Franciade de Ronsard pour fortifier le pouvoir royal, qui là aussi remonterait à un fils d’Hector (lui-même autre fils de Priam).

[2] Si Ambigatus, Bellovèse et Ségovèse, les trois chefs celtes mentionnés par Tite-Live l’Ancien, vous intéressent, ils sont les personnages principaux du cycle de fantasy historique Rois du monde de Jean-Philippe Jaworski, qui a effectué un incroyable travail de recherches documentaires, dont il nous donne un aperçu dans l’interview passionnante qu’il nous a accordée.

[3] C’est quelque chose que l’on oublie aujourd’hui : pendant la colonisation française, l’expression « Nos ancêtres les Gaulois » était présente dans les manuels à destinations des colonies.

[4] « Inspiration religieuse », puisque certains dieux du panthéon celtique ont rejoint le panthéon romain, comme Épona Rigantona, qui, de déesse de l’abondance associée au cheval chez les Celtes, deviendra la déesse de la cavalerie à Rome ; « inspiration militaire » enfin, les Gaulois étant les astucieux inventeurs de la cotte de mailles et du casque à couvre-joues, utilisés ensuite par les légions romaines. 

3 réponses à « « Nos ancêtres les Gaulois » : ce que cache cette expression mensongère »

  1. Avatar de Geoffrey Roger
    Geoffrey Roger

    Bien parlé !

    À noter : « Le terme « gaulois » est quant à lui romain »… non il vient du francique « walhisc » ; les Romains utilisaient « Galli », d’étymologie celtique selon Jacques Lacroix (« Les noms d’origine gauloise »). « un ensemble de peuples qui s’appelaient entre eux « Celtes » »… pour autant que je sache on n’en a aucun témoignage

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  2. Je pense que c’est juste de la mauvaise foi d’affirmer que nos ancêtre ne sont pas des Gaulois car aucun ne s’est identifié comme tel. Suivant la même logique, on pourrait dire que Socrate n’était pas grec du fait que personne ne se pensait ainsi à l’époque (ce qui est vrai, les Grecs employant alors le terme Hellas, alors que le mot grec vient du romain Graecus.). Bref, c’est juste jouer sur les mots. Tout ça pour nier l’évidence, à savoir que la plupart des français ont une bonne part de leur patrimoine génétique issus des celtes, dans la région que l’on appelle la Gaule.

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    1. Bonjour Marin,

      Il semblerait que vous ayez mal compris notre propos. Notre but n’est pas de nier la moindre évidence mais d’expliquer en quoi l’expression « Nos ancêtres les Gaulois » a servi en premier lieu à uniformiser la culture française à partir de la IIIème République et à propager cette culture uniformisée dans les colonies.

      Bien cordialement,

      La rédaction de Cheminez.

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