Parce que les membres de Cheminez sont convaincus de l’importance de la sauvegarde des langues et des cultures d’ici et d’ailleurs, nous avons dès notre premier dossier évoqué le danger que fait peser l’État français sur les langues régionales, dont certaines sont considérées comme sérieusement menacées.
Avant même son lancement en octobre 2023, nous avions pour ambition que Cheminez puisse devenir un relai utile pour toutes les personnes se mobilisant pour défendre leurs langues et leurs cultures. Nous sommes donc très heureux de laisser la possibilité au Collectif pour les littératures en langues régionales à l’école de publier cette tribune dans nos colonnes.
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TRIBUNE
En raison des crispations centralisatrices d’un État français toujours prêt à monter sur ses ergots, la volonté de défendre et de promouvoir la diversité culturelle et linguistique de la France fait tache. Parler alsacien ou créole, lire Frédéric Mistral ou Naïg Rozmor, cela fait passer, au milieu des Valeurs Sacrées de la Nation Une et Indivisible, comme un vent diabolique de supposées et sournoises menaces séparatistes. Bref – sauf à être récupérées, en version sociopolitiquement aseptisée et commercialement user friendly, pour faire de l’audimat un ou deux soirs par an, pour titiller la pulsion d’achat grâce au packaging d’un ossau-iraty ou pour attirer le touriste chez les commerçants authentiques du « Pays Cathare » – les cultures dites « régionales » ne semblent guère avoir de perspectives d’avenir.
Et pourtant nous sommes plusieurs millions à nous battre toujours contre ces moulins à vent du centralisme parisien, aux meules insatiables. Ainsi, il y a tous ceux qui luttent pour la sauvegarde de nos langues, nos dizaines de langues, de l’Hexagone et de l’Outre-mer, dont la plupart sont en danger, voire en situation désespérée. Parce que la langue est, bien sûr, au cœur même d’une culture. Et tous ceux, anonymes, artistes, chercheurs, militants, souvent dispersés dans leurs revendications culturelles, qui refusent de courber l’échine et s’activent pour que vive ce que tant d’autres regardent mourir, d’un regard indifférent, voire goguenard… Le combat est rude, il relève de la résistance avant tout, face à des forces apparemment très supérieures. Mais notre espoir est d’autant plus grand que la population souhaite très majoritairement que la France défende sa diversité culturelle. Selon un récent sondage, 62 % d’entre eux se déclarent favorables « au développement de l’enseignement des langues régionales dans les écoles publiques » (question 3). Un plébiscite est encore plus marqué chez les jeunes (86 % y sont favorables).
Cette tribune va évoquer un infime épisode de cette résistance, de cette lutte. Il va aussi, à travers cette évocation, porter l’espoir que nous serons plus nombreux, au terme de sa lecture, à participer à la lutte de sauvegarde de notre diversité culturelle.
Le mardi 15 novembre 2022, Michel Feltin-Palas, rédacteur en chef à l’hebdomadaire L’Express, publiait comme chaque semaine un nouveau numéro de sa lettre d’information « Sur le bout des langues ». Il y déplorait le fait que notre système éducatif français fasse régner une sorte de loi du silence au sujet des littératures en langues dites « régionales ». En faisant le parallèle avec le peu de place accordée aux autrices dans les programmes scolaires, et avec la démarche d’une enseignante qui venait de lancer une pétition à ce sujet, Michel Feltin-Palas concluait sa lettre par ce paragraphe : « Dès lors, pourquoi ne pas s’inspirer de cette enseignante du Val-de-Marne et lancer une pétition demandant que tous les enfants de France apprennent cette vérité : il existe dans notre pays des écrivains qui ont employé et emploient encore d’autres langues que le français et il est du devoir de l’Education nationale de diffuser ce savoir ? Une manière comme une autre de nous réconcilier avec l’intégralité de notre patrimoine national. »

Il n’en fallait pas plus pour que se constitue un petit collectif de personnes motivées et compétentes afin de rédiger le texte de la pétition appelée de ses vœux par Michel Feltin-Palas. Passé le temps des concertations et de la recherche de soutiens, celle-ci fut mise en ligne dès décembre 2022. Ce collectif rassembla ainsi, au fil du temps :
Hélène Biu – Maîtresse de conférences en linguistique médiévale et philologie romane à l’université Paris-Sorbonne
Philippe Blanchet Lunati – Professeur de sociolinguistique à l’université Rennes 2
Eugène Green – Cinéaste, romancier
Philippe Martel – Historien, professeur des universités émérite, Montpellier
Christiane Metzger – Présidente du Filal à l’origine de la première crèche en immersion en langue alsacienne
Pascal Ottavi – Sociolinguiste, ancien professeur des universités, Corse
Céline Piot – Maîtresse de conférences en histoire et didactique de l’histoire à l’université de Bordeaux (INSPÉ) ; militante associative
Philippe Pratx – Écrivain, coordinateur du collectif ; rédacteur pour Cheminez
Jean-Régis Ramsamy – Journaliste, auteur, La Réunion
Marie-Jeanne Verny – Professeure émérite des Universités en occitan ; militante associative
Le texte issu de nos travaux est toujours en ligne et peut toujours être signé.
Sur quoi insiste-t-il ? D’abord sur la constatation de ce que dénonçait Michel Feltin-Palas dans sa lettre : cette ignorance où sont maintenus les Français dès leur passage dans notre système scolaire, concernant les littératures écrites dans nos langues « régionales », alors que ces œuvres sont réputées et étudiées dans d’autres pays. Et ce en contradiction avec des principes que la France se vante de défendre et de promouvoir : culture, diversité, respect, liberté, égalité… Ensuite sur la manière de remédier à cette injustice, en expliquant comment intégrer l’enseignement de ces œuvres littéraires dans les programmes officiels du cursus scolaire, et ce sans préjudice aucun pour la langue française – que certains craindraient « menacée » par de vulgaires « patois ». Mais le mieux est encore de lire l’intégralité du texte, en suivant ce lien : Pétition : Pour une vraie place des littératures en langues régionales dans les programmes scolaires ! (mesopinions.com).
Si vous le faites, vous constaterez que suit une longue liste de personnalités ayant apporté leur soutien à cette cause. À celles-ci, de la première heure, d’autres sont venues s’ajouter semaine après semaine. Des personnalités telles que les historiens Mona Ozouf et Rémy Pech ; les écrivains Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant, Didier Daeninckx, Ananda Devi, David Diop, Axel Gauvin et Jonas Rano ; le romancier et cinéaste Gérard Mordillat ; les chanteurs Francis Cabrel, Alan Stivell, Jocelyne Beroard, Éric Fraj, Goulamas’K, La Féline, Yannick Jaulin, HK (Kaddour Hadadi), I Muvrini, Joan de Nadau, Manu Théron et Dan ar Braz ; le linguiste Bernard Cerquiglini ; le député Paul Molac, la présidente de la région Réunion Huguette Bello, la présidente de la région Occitanie, Carole Delga la vice-présidente de la région Nouvelle-Aquitaine Charline Claveau ainsi que les anciens ministres Marie-Noëlle Lienemann et Azouz Begag ; les juristes Véronique Bertile et Wanda Mastor… ainsi que par de très nombreux responsables syndicaux, des associations, des universitaires, français et étrangers.
Nous avons eu l’opportunité de pouvoir nous exprimer dans divers médias, notamment plusieurs journaux régionaux, des radios locales, mais aussi sur les sites de grands hebdomadaires : L’Obs et L’Express, qui nous ont ouvert leurs colonnes. Le journal télévisé de France 2 a même consacré un reportage à notre pétition… il est vrai en déformant notre propos et sans nous avoir approchés, mais cela lui a donné une visibilité appréciable.
Lorsque, en mars 2023, nous avons atteint les 10 000 signatures, il a été décidé de transmettre la pétition à son destinataire : le Ministre de l’Éducation nationale alors en poste, monsieur Pap Ndiaye. Nous n’avons jamais obtenu de réponse de sa part ni de son cabinet. À la rentrée scolaire, nous avons également procédé à un envoi au Conseil Supérieur des Programmes, qui est en charge des contenus de l’enseignement dans l’ensemble de notre système éducatif jusqu’au secondaire. Sans plus de succès. Ce silence des instances concernées est finalement très éloquent sur l’intérêt que les autorités françaises accordent à ce que pourtant, officiellement et constitutionnellement – mais non sans hypocrisie –, elles considèrent comme faisant partie du patrimoine national.

Nous ne baissons pas les bras pour autant. Notre texte a reçu maintenant plus de 14 000 signatures et, répétons-le, la vôtre sera appréciée si vous souhaitez l’ajouter à cette longue liste de « résistants ». Notre action, loin de correspondre à un repli frileux dans l’obscurité d’un chauvinisme régional, s’inscrit dans une démarche humaniste d’ouverture sur l’autre, dans le respect des racines de chacun et de la convivialité de tous, y compris au-delà de quelque frontière que ce soit. Par dizaines de millions désormais se comptent ceux qui ont été sensibilisés à l’importance considérable, vitale, de la biodiversité, la diversité de la vie naturelle. Nous sommes engagés dans une lutte pour sauvegarder la diversité féconde de la vie culturelle. Elle peut paraître, à certains, moins essentielle. Et pourtant si nous réfléchissons, ne serait-ce qu’un instant, à ce qu’elle représente dans ce qui fait de nous des humains, nous comprenons à quel point sa préservation est nécessaire.
Collectif pour les littératures en langues régionales à l’école






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