La taille impressionnante de l’aire linguistique occitane est perçue par de nombreux observateurs comme sa plus grande faiblesse, en ce sens qu’elle rend très difficile toute unification réelle. Alors que Josiane Ubaud s’attristait, dans nos colonnes, de ces « divisions infinies » autour des deux graphies de l’occitan, il semble pourtant que cette grande famille soit capable de se réunir à l’occasion – comme à un repas de Noël.

Fondé au début des années 1970 à Tarbes, Nadau (« Noël » en occitan, gascon et béarnais) occupe, par sa longévité et sa notoriété, une place à part dans les milieux occitanistes. La formation, née de la rencontre entre Michel Maffrand (dit Joan de Nadau), Ninon Paloumet et Jacques Roth, publie son premier album, Mossur lo regent (« Monsieur l’instituteur »), en 1975, sous le nom « Los De Nadau » (« Ceux de Noël »).

S’il contient quelques chansons d’amour comme La Nòvia (« la fiancée »), ce premier disque est également très politique. Los De Nadau s’en prennent vertement à la politique d’assimilation et d’imposition du français par l’école de la République, et dont les méthodes ont suscité de grandes souffrances, comme le rappelle l’historienne Rozenn Milin dans son essai La Honte et le Châtiment (2025).Ainsi, dans la chanson éponyme Mossur lo regent, Joan de Nadau chante :

« Lo bonet d’ase / Regent te’u hicarèi suu cap / L’arròda vira / Que’t tornarèi pesas au sac / N’èi pas vergonha / Lhèu qu’anerèi en transicion / Mes parlarèi tostemps Gascon« . (« Le bonnet d’âne / Maître, moi je t’en coifferai / La roue tourne / Je te rendrai la monnaie de ta pièce / Je n’ai pas honte / Peut-être j’irai en transition / Mais je parlerai toujours le Gascon« )

Dans Qui m’a tuat mon vilatge, le groupe pointe les différentes responsables de l’exil rural qui dépeuple les villages occitans. Parmi la quête de confort et d’une vie soi-disant meilleure, il cible également le tourisme : « Qui l’a tuat ? es-tu, torista ? / Qui non pensas qu’a’t divertir / Dab l’escarni deu folclorista / E m’as pres mon arma en partir ? » (« Qui l’a tué ? Est-ce toi, touriste ? Qui ne penses qu’à te divertir / Avec les singeries des folkloristes / N’as-tu pris mon âme en partant ?« ) Des questions qui ne sont pas sans rappeler celles que pose l’écrivain corse Jérôme Ferrari dans Nord Sentinelle (2024).

À la fin de la chanson, Joan de Nadau et ses compères se placent dans une quête de reconquête de leur territoire culturel et linguistique : « Uei que me’n torni tau vilatge / Que’u voi har víver e pè-hremar / Voi audir lo crit deu mainatge / Voli cantar, arríder, aimar. » (« Aujourd’hui, je reviens au village / Je veux le faire vivre et résister / Je veux entendre le cri des enfants / Je veux chanter, je veux vivre, je veux aimer. »)

Après l’album Loteria (1976), dans lequel Los De Nadau évoquaient notamment les espoirs de la communauté maghrébine et le racisme qu’elle subissait (dans la chanson « Sonque un òmi« , « Rien qu’un homme« )1, la popularité du groupe explose avec son troisième album, L’immortèla (1978) qui contient sa chanson la plus connue : De cap tà l’immortèla. Écrite en langue béarnaise, elle est devenue un hymne dans toute l’Occitanie célébrant l’amour du pays.

« Haut, Peiròt, vam caminar, vam caminar, / De cap tà l’immortèla, / Haut, Peiròt, vam caminar, vam caminar, / Lo país vam cercar. » (« Viens, Petit Pierre, on va marcher, on va marcher / Vers l’immortelle, / Vient Petit Pierre, on va marcher, on va marcher, / On va se chercher le pays« ).

Fort de cette notoriété qui ne cesse de s’étendre, le groupe Los De Nadau peut se permettre des projets de plus en plus ambitieux, comme l’album Qu’èm çò qui èm (« Nous sommes ce que nous sommes« ), enregistré avec 400 choristes. Dans la chanson éponyme, Joan de Nadau chante, accompagné au piano : « Si n’i a qui an çò qui an, / Qu’èm çò qui èm. / Aimar sa tèrra dinc au mau d’amor, / I créder enqüèra dinc a la dolor, / Espiar cada matin com si èra lo purmèr matin. » (« S’il y en a qui ont ce qu’ils ont / Nous sommes ce que nous sommes. / Aimer sa terre jusqu’au mal d’amour, / Y croire encore jusqu’à la douleur, / Regarder chaque matin comme si c’était le premier matin.« )

Au fil des disques, Los De Nadau change, s’ouvre à de nouveaux musiciens et se réinvente en faisant se répondre la cornemuse landaise et la guitare électrique. Ces mutations appellent à un changement de nom ; l’album De cuu au vent (1991) sort sous le nom de Nadau. Applaudi dans toute l’Occitanie, Nadau se produit dans les Zénith et quatre fois à l’Olympia de Paris.

L’engagement de Nadau pour la langue et la culture occitanes ne se limite pas à la musique. Dès 1980, le groupe apporte son soutien à l’ouverture de la première école Calandreta, située à Pau. Dans une interview accordée à La République des Pyrénées publiée en 2015, Joan de Nadau revient sur cet engagement pour l’enseignement immersif de l’occitan : « Nous soutenons les calandretas depuis la création de la première école à Pau, en 1980. Aujourd’hui, nous croisons de plus en plus d’adultes et d’enfants qui parlent occitan et sommes fiers du chemin parcouru depuis plus de 40 ans.« 

Alors que le groupe fêtait en 2025 le cinquantième anniversaire de son premier album, la journaliste Renée Mourgues (La République des Pyrénées, L’Éclair) rend hommage à la formation béarnaise dans le livre Nadau réenchante l’occitan, publié en août dernier aux Éditions Sud Ouest.

Dans ce beau-livre, l’autrice revient sur toute la carrière de Nadau, de ses débuts à nos jours, avec notamment des portraits (Ninon Paloumet), des interviews de musiciens (Jean-Pierre Médou, Serge Cabos) et un entretien passionnant avec l’ethnomusicologue occitan Jean-Jacques Castéret. Une belle occasion de se (re)plonger dans la carrière passionnante de ce groupe hors-normes !

  1. Joan de Nadau y chante : « Puta de vita, puta de temps / Segur doman serà primtemps » (« Putain de vie, putain de temps, c’est sûr demain sera le printemps« ). ↩︎

Du 1er au 24 décembre 2025, Cheminez vous propose son Calendrier de l’Avent : chaque jour paraîtra un article mettant en avant un livre, un disque, un film ou un jeu vidéo que nous avons apprécié, afin de vous aider dans vos achats de Noël.


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