Promouvoir un long-métrage au cinéma demande souvent des moyens financiers importants, mais certains événements peuvent offrir une campagne marketing inattendue. C’est le cas du film nord-irlandais Kneecap, qui retrace la genèse et l’engagement politique du groupe de hip-hop gaélique du même nom.
Le 5 mai 2025, Valérie Pécresse a appelé sur le réseau social X à l’annulation des concerts de Kneecap au festival Rock en Seine, en réaction à une enquête du parquet antiterroriste britannique visant le trio pour des propos tenus à l’encontre d’un député conservateur britannique. Sans le vouloir, l’ancienne candidate à l’élection présidentielle française a ravivé une scène clé du film : c’est en étant censuré par la radio publique irlandaise RTÉ que le groupe a connu une ascension fulgurante.
Réalisé par le cinéaste anglo-irlandais Rich Peppiatt, Kneecap est sorti au Royaume-Uni en août 2024 et est attendu en France le 18 juin 2025. Souhaitant renouveler les codes du film musical, Peppiatt s’est associé au trio de Belfast pour raconter leur parcours dans un long-métrage mêlant autobiographie et fiction. Les trois membres du groupe, Mo Chara (Liam Óg Ó hAnnaidh), Móglaí Bap (Naoise Ó Caireallain) et DJ Próvai (J.J. Ó Dochartaigh), ont contribué à l’écriture du scénario et incarnent leurs propres rôles à l’écran.
Comparé à la fois à 8 Mile de Curtis Hanson, inspiré de la vie du rappeur américain Eminem, et à Trainspotting de Danny Boyle, le film Kneecap a fait sensation dans les nombreux festivals internationaux où il a été présenté, notamment au Festival du Film indépendant de Sundance qui l’a récompensé du NEXT Audience Award. Si sa double qualité de biopic musical et de comédie grinçante font de Kneecap un objet pop-culturel efficace, le film est surtout un brûlot politique qui met le doigt dans la plaie !
Au début du film, la voix off de Mo Chara lance : « Vous savez quoi ? Toutes les histoires sur Belfast commencent comme ça. », avant de montrer des images d’archives de la période que les Britanniques désignent sous le terme « The Troubles » : échanges de tirs, explosions de bombes, voitures en feu. En quelques images à peine, toute la violence du conflit nord-irlandais est résumée.
Compte tenu de son importance, le cinéma irlandais et nord-irlandais a régulièrement abordé cette période de turbulences et de violences, qui se sont intensifiées entre 1968 et 1998. Des films tels que The Boxer et Au nom du Père de Jim Sheridan, mais aussi Hunger de Steve McQueen et Hidden Agenda de Ken Loach, ont ainsi abordé le conflit et ses conséquences en adoptant le point de vue de membres de l’Irish Republican Army emprisonnés ou de personnes accusées à tort d’avoir fait partie de l’organisation.

L’originalité du film Kneecap – basé sur des faits réels – est de se concentrer sur la jeunesse nord-irlandaise née après la signature du Traité du Vendredi Saint en avril 1998. Marie-Claire Considère-Charon rappelle dans son article L’Irlande du Nord, entre apaisement et retranchement que « Gerry Adams s’est converti en conférencier de stature internationale avec pour mission de promouvoir le modèle nord-irlandais de résolution du conflit ». Toutefois, la situation en Irlande du Nord, et plus particulièrement au sein de la communauté catholique, nous pousse à poser un regard plus contrasté sur les bénéfices de l’accord du Vendredi Saint.
En effet, comme le signalait un rapport publié en janvier 2016 dans The Irish News, le sentiment d’insécurité au sein de la population catholique a engendré une explosion de la consommation d’alcool et de drogues, ainsi que du taux de suicides, notamment parmi les plus jeunes. Dans une scène hilarante du film Kneecap, durant laquelle Mo Chara et Moglaí Bap font la tournée des médecins afin de se faire prescrire plusieurs médicaments qu’ils revendent comme drogues récréatives, les deux jeunes hommes justifient leurs demandes à l’aide d’un argumentaire appris par cœur détaillant les symptômes des « traumatismes transgénérationnels ».

Du reste, les relations entre catholiques et protestants sont loin d’être apaisées. C’est d’ailleurs ce qu’illustre parfaitement la voix-off de Mo Chara au début du film : « [Ça commence] avec mon meilleur pote Naoise quand il était bébé avec sa mère Dolorès, dans Mère Nature. […] Son père Arló voulait que son premier-né soit baptisé sur ce Mass Rock secret en hommage aux catholiques irlandais qui, quelques générations avant avaient fait un doigt aux Anglais en continuant leurs rites ici en douce et en parlant leur langue. Sauf que les keufs ont cru avoir découvert un camp d’entrainement de l’IRA. Alors, le jour où bébé Naoise devait recevoir la lumière du Christ, il s’est pris à la place les rayons d’un hélico. Le gosse partait mal dans la vie, non ? »
Les tensions entre les communautés catholique et protestante sont arbitrées par une police partisane et du côté des dominants. Le personnage de la Détective Ellis (Josie Walker) incarne cette institution policière qui n’hésite pas à utiliser la brutalité sur la minorité catholique. À plusieurs reprises, Mo Chara est en garde à vue et subit les insultes, les brimades et les coups de matraque. Mais le jeune homme utilise le prétexte de cette violence systémique pour forcer un débat sur la reconnaissance du gaélique irlandais en refusant de parler anglais aux enquêteurs, forcés de faire appel à un interprète.

L’homme qui se présente pour se faire l’intermédiaire entre le prévenu et la police s’avère être un professeur de musique et militant pour les droits civiques et linguistiques irlandais : J.J. Ó Dochartaigh, qui deviendra DJ Provaí au sein du trio Kneecap. L’enseignant, qui trouve le matériel pédagogique pour l’apprentissage du gaélique complètement daté, découvre un carnet dans lequel le jeune homme inscrit des textes de rap, qui mêle l’irlandais et l’anglais, et en perçoit tout de suite le potentiel ; ces vers incisifs, moqueurs, trash, politiques, poétiques, bref actuels, sont en mesure de donner un second souffle à une langue parlée couramment par seulement 3,7% de la population nord-irlandaise (selon un recensement daté de 2011).
Cette rencontre marque la naissance du groupe Kneecap. Leurs morceaux enregistrés clandestinement parlent des préoccupations de la jeunesse nord-irlandaise, mais sont également des manifestes politiques pour la reconnaissance des droits civiques irlandais et la réunification de l’Irlande. À ce titre, la chanson C.E.A.R.T.A. – dont le titre signifie « droits » en gaélique et qui est inspirée de l’expérience qu’a vécue Moglaí Bap en garde à vue – illustre parfaitement ce mélange des genres. On aurait pu aussi citer la chanson H.O.O.D., qui accompagne le générique de fin, et dans lequel Mo Chara scande : « Notre jour viendra, virez les Britanniques, mec / Un aller simple s’il vous plaît, j’ai perdu mon pass de bus » (« Tiocfaidh ár lá, get the Brits out, lad / A one-way ticket please, I’ve lost my bus pass »).
Bien que le film Kneecap puisse parfois ressembler à une publicité pour leur excellent premier album, Fine Art, sorti la même année, sa bande originale joue également un rôle dans la promotion de la réunification de l’Irlande. Parmi les artistes présents, on retrouve notamment Bicep, duo électro originaire de Belfast, Fontaines D.C., figure de proue du renouveau post-punk irlandais, et le duo Absolute Lilt.
Composé de deux amies proches, Lisa Canny et Niamh Hinchy, originaires du comté de Mayo, dans le nord-ouest de la République d’Irlande, Absolute Lilt s’est spécialisé dans le lilting, une forme de chant traditionnel propre aux régions gaélophones. Cette pratique se caractérise par l’utilisation d’onomatopées rythmiques qui imitent les mélodies instrumentales. Gagnant en notoriété grâce à leur contribution au film Kneecap, le duo prévoit de sortir son premier album, Criostal, en septembre 2025.
La présence d’Absolute Lilt dans la bande originale ne se limite pas à illustrer la diversité de la nouvelle scène musicale irlandaise. Conscient des débats suscités par son approche provocatrice, qui divise aussi bien les autorités britanniques et leurs représentants institutionnels que certains défenseurs plus traditionnels de la cause irlandaise, Kneecap semble vouloir affirmer que toutes les voix ont leur place dans la réflexion sur l’identité irlandaise et la question linguistique, de part et d’autre de la frontière.
Les deux formes de lutte – l’approche académique et celle, plus radicale, des révolutionnaires – doivent coexister et se compléter. Kneecap rend d’ailleurs régulièrement hommage à la musique traditionnelle irlandaise. Des instruments comme la tin whistle apparaissent dans des titres tels que Ceacht Mo Chara et Drug Dealin Pagans, tandis que le trio profite des interludes humoristiques pour reprendre des classiques comme Amhrán na Scadán, renforçant ainsi leur lien avec l’héritage culturel irlandais.
Car, quelle que soit la voie choisie, le principal est résumé dans cette réplique que répète régulièrement Arló Ó Caireallain (Michael Fassbender) à son fils : « Chaque mot prononcé en irlandais est une balle tirée pour la liberté de l’Irlande. »

Article écrit par Lamia DIAB EL HARAKE et Gaëtan DESROIS






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