La mythologie celtique nous dit que très loin à l’Ouest de l’Irlande se trouve une île, qui n’est accessible qu’après un voyage long et périlleux, ou sur l’invitation d’une Banshee – une messagère de l’Autre Monde. C’est une île où le Temps, la mort et la maladie n’existent pas ; c’est la raison pour laquelle les Irlandais l’appellent Tir na nÓg, « la Terre de l’Éternelle jeunesse » en gaélique. Tir na nÓg, c’est aussi le titre qu’a donné le chanteur et musicien breton Alan Stivell à sa Symphonie celtique, dont il a commencé la composition en 1959 avant de l’enregistrer sur disque en 1979.
Acclamée à sa sortie, la Symphonie Celtique – Tir na nÓg est l’un des projets les plus ambitieux d’Alan Stivell. Jouée par 75 musiciens et choristes, cette Symphonie est composée de trois mouvements appelés « cercles », chacun symbolisant les trois grandes tensions présentes en chaque individu : « la tension individuelle du dépassement de soi, la tension communautaire vers un monde meilleur, sinon parfait, la tension universelle vers l’Absolu, l’Infini, Dieu ».

Dans le texte accompagnant sa Symphonie celtique, Alan Stivell présente sa recherche métaphysique, mais aussi comment la conception de ce grand œuvre est l’aboutissement de ses combats militants : « Dans cette symphonie, j’ai voulu aussi faire appel aux cultures minoritaires qui sont proches des Celtes par l’antiquité, par nos intervalles de son, nos gammes, nos modes de pensée, par nos rapports entre personnes, nos rapports avec la nature et le cosmos, par notre haine pour l’État. Leur cohabitation dans ce disque émet des parfums de paradis perdu. »
Dans sa volonté d’exprimer « un monde sans frontières, mais divers ethnoculturellement, un monde d’échanges, de frottements et de métissages, mais sans domination ni uniformisation », Alan Stivell chante en breton, en gallois, en gaélique, et psalmodie en tibétain, en sanskrit, en quechua et en algonquin, fait appel aux chanteuses du groupe amazigh DjurDjura, et fait dialoguer la bombarde, le sitar et la tamboura, fait la fusion du rock, du jazz et du kan ha diskan. « Des pays de Bretagne et de tous les pays, venez / Main dans la main, accourez, dans la ronde / La ronde du peuple de la Terre » chante en breton Stivell dans l’introduction de Gouel Hollvedel (« Fête Universelle »).
Pourtant, malgré des critiques dithyrambiques, Alan Stivell n’est pas entièrement satisfait de sa Symphonie Celtique. Connu pour son perfectionnisme, le chanteur et musicien expliquait en 2012 à nos confrères de Ouest-France son « rêve de réenregistrer la Symphonie celtique en live pour l’amener plus loin ». La pandémie de Covid-19 lui a donné l’occasion de la réécrire, de proposer de nouveaux arrangements en vue d’un nouvel enregistrement. Il profite également du confinement pour travailler sur certains classiques de son répertoire.
Le 7 avril 2022, Alan Stivell donne un grand spectacle au Liberté de Rennes. Accompagné de l’Orchestre National de Bretagne, de sonneurs de cornemuses et de bombardes, de la chanteuse Juliette Chevalier et de sa propre équipe musicale, Stivell interprète plusieurs morceaux de sa Symphonie celtique réarrangée et renommée pour l’occasion Symphonie celtique n°2. Généreux, il joue également une douzaine de chansons de son immense discographie dans des versions orchestrales, dont Brian Boru, Tri Martelod et Ys.

Immortalisé dans un double album + DVD intitulé Liberté – Roazhon, ce live est une nouvelle occasion offerte par Alan Stivell à ses fans de se rendre compte de l’immense cohérence de sa carrière artistique depuis la fin des années 1950. Il reprend et réécrit son manifeste Délivrance, dans lequel il appelle les Bretons à « faire tomber la pluie sur le monde meurtri, laver le sang graisseux dont se nourrissent les soi-disant puissants et donner à boire aux assoiffés de justice. Et les feuilles repousseront ! »
En 1975, celui qui appelait à garder « notre amitié avec le peuple de France » tout en faisant la promesse d’abattre « les murailles honteuses qui nous empêchent de regarder la mer, les miradors qui nous interdisent nos plus proches frères », se permet un geste éminemment symbolique : rajouter deux couplets au Bro Gozh ma Zadoù, l’hymne national de la Bretagne qui clôture chacun de ses concerts, appelant à nouveau à l’amitié entre Bretons et Français, et à l’ouverture vers l’autre : « Nantes et Rennes, face aux frontières ouvertes / Aux vents d’Est, vers les voisins de France / Et à Brest l’honneur de regarder vers l’Archipel des Celtes / Frères et sœurs de tous les peuples ».
La quête métaphysique de Stivell, qui se laisse emporter « malgré les vents contraires vers l’harmonie de l’ordre cosmique » (Beaj), ne peut être accomplie s’il ne brandit pas comme un étendard son pacifisme et son humanisme sincères, qu’il a chevillés à l’âme. C’est son billet d’entrée pour le Tir na nÓg, la Terre de l’éternelle jeunesse. Et c’est sans doute la raison pour laquelle il désire ardemment qu’elle soit la plus accomplie possible. Et comme les Banshees, les messagères de l’Autre Monde de la mythologie celtique irlandaise, Alan Stivell nous invite à le suivre dans ce voyage.






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