En 2017, à l’occasion de la parution française de son roman-fleuve Jérusalem, l’écrivain britannique Alan Moore faisait l’objet d’une web-série documentaire diffusée sur Arte, intitulée Dans la tête d’Alan Moore. Dans l’un des épisodes, l’artiste faisait cette étonnante révélation : « Il y a quelques années, j’ai quitté cette ville [Northampton] pour un week-end, et il y a eu une tornade qui s’est abattue dessus. Donc maintenant, je ne bouge plus d’ici car sans moi, cette ville va être détruite. C’est une énorme responsabilité, mais je suis très content de l’assumer. » 

Le 26 juillet 2020, une nouvelle tornade s’abat sur cette ville ouvrière du nord de Londres. Si The Telegraph et The Independant ont dédié des articles à cet événement météorologique qui a causé des « dégâts mineurs », aucun de ces deux journaux pourtant très sérieux n’indique si le légendaire écrivain de Northampton avait quitté sa ville natale, dérogeant ainsi à la mission qu’il s’était donnée. 

Bien évidemment, l’application du principe du Rasoir d’Ockham, qui encourage à éliminer les explications les moins nécessaires à un phénomène pour ne garder que la plus simple, nous pousse à penser que la responsabilité qu’évoquait Alan Moore était un trait d’humour mettant en avant son attachement profond à Northampton. Mais quelle que soit l’explication, la plus raisonnable ou la plus magique, elle porte en creux une question encore plus intéressante : la nature des liens entre une ville et ses habitants. Et cette question est centrale dans l’œuvre d’Alan Moore. 

Déjà auréolé de gloire avec les comics V pour VendettaWatchmen et The Killing Joke, Alan Moore se lance à la fin des années 1980 dans l’écriture d’une nouvelle bande-dessinée qui va bouleverser le cours de sa carrière. Publiée dans le magazine Taboo entre 1989 et 1998 et dessinée par Eddie Campbell, From Hell raconte l’histoire de Jack L’Éventreur

Se basant sur la théorie du journaliste et essayiste anglais Stephen Knight (Jack The Ripper: The Final Solution, 1976), From Hell raconte que les meurtres toujours irrésolus du plus célèbre des tueurs en série seraient une conspiration maçonnique qu’il attribue à sir William Gull, médecin et homme de confiance de la Reine Victoria, dans le but de cacher un enfant illégitime au sein de la famille royale. 

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Que les théories de Stephen Knight aient été accueillies avec un certain scepticisme par la presse et les historiens britanniques n’intéresse pas Alan Moore. L’histoire de Jack l’Éventreur n’est qu’un prétexte pour brosser une peinture sociale de l’Angleterre à l’époque Victorienne, un portrait du district miséreux de Whitechapel et proposer une réflexion autour des relations entre les hommes et les femmes à travers les âges. 

Dans le monumental chapitre 4 de From Hell, intitulé Que te demande le Seigneur ?, sir William Gull expose ses plans machiavéliques à son cocher au cours d’une balade dans Londres. Très haut placé dans la loge maçonnique, le médecin royal connait les grands secrets architecturaux de la capitale de l’empire britannique : l’architecture londonienne porte les symboles de la guerre entre le Soleil et la Lune, entre les hommes et les femmes. À son cocher effrayé qui tente de le fuir, Gull déclare : « Votre destinée est inscrite sur les rues où vous avez grandi, sur les chevaux que vous conduisez chaque jour. Vous ne POUVEZ PAS changer d’avis ! Notre histoire est déjà écrite à l’encre de sang séchée depuis longtemps, gravée dans la pierre. » 

Pour Alan Moore, l’identité de Jack L’Éventreur et ses motivations sont finalement secondaires ; la symbolique qu’il attribue à Londres est si forte qu’elle ne pouvait de toute façon qu’aboutir à des meurtres aussi effroyables commis sur des femmes

Avec From Hell, Alan Moore développe un intérêt de plus en plus croissant pour la « psychogéographie ». Ce concept, forgé en 1955 par le poète situationniste français Guy Debord, est « l’étude des lois exactes, et des effets précis du milieu géographique, consciemment aménagé ou non, agissant directement sur les émotions et le comportement des individus. » 

Alan Moore, qui n’a jamais tu ses idées anarchistes, ne pouvait être que séduit par les idées développées par l’International Situationniste, qui accuse l’urbanisme fonctionnaliste d’organiser l’aliénation des habitants pour maintenir une société de classe et la « dictature de la marchandise ». Pour y résister, les situationnistes militent pour une « réappropriation de l’espace urbain par l’imaginaire ».

À l’instar de son ami psychogéographe Iain Sainclair, poète anglais qui a fait de Londres son objet d’étude, Alan Moore n’appartient pas à l’International Situationniste ; si les thématiques sociales sont très présentes dans son œuvre, sa conception de la psychogéographie s’inscrit plutôt dans une tradition littéraire britannique, remontant au poète romantique William Blake (qu’il cite abondamment dans From Hell). Comme Blake, il développe une approche symbolique, spirituelle et mystique aux lieux. 

C’est ce mysticisme qui l’habite dans Serpents et échelles, un spectacle de magie (adapté en bande-dessinée) dont la représentation a eu lieu à Red Lion Square à Londres et dans lequel Alan Moore nous invite à revisiter notre conception du monde et de l’Art à travers les portraits des personnalités marquantes de la culture et de la politique anglaises : « Nous sommes une contingence aveugle, un tortillement sans importance de la poussière, et pourtant Rossetti peint son Elizabeth morte, la tête en arrière au bout de son cou d’une longueur impossible, les yeux clos pour se protéger de la lumière dorée qui la nimbe. L’argile regarde l’argile et comprend qu’elle est belle. À travers nous, le cosmos se contemple, est en adoration devant lui-même, brise son propre cœur. »

Dans La Coiffe de naissance, un autre spectacle de magie dont la seule représentation a été donnée au tribunal de comté de Newcastle-upon-Tyne le 18 novembre 1995[1], Alan Moore raconte l’histoire de Newcastle et de son tribunal, de la patrie des Votadini, qui «  soufflaient sur les flammes et faisaient pleurer aux rochers des larmes de fer, huit cents ans avant que le bracelet doré de Rome ne fonde sur [eux] » jusqu’au « grand retapissage final de l’Angleterre ». 

Naturellement, la ville de Northampton occupe une grande place dans les travaux d’Alan Moore. En 1996, il publie son premier roman, La Voix du Feu, qui raconte à travers douze récits l’Histoire de Northampton de -40 000 ans av. J.-C. à nos jours. Si chacun des récits raconte une histoire indépendante – un simple d’esprit du Néolithique découvre l’amour, un envoyé de Rome se rend compte de l’imminence de la chute de l’Empire romain en découvrant une fausse pièce de monnaie, une nonne revit la mort d’un martyr, un chevalier de retour de Terre Sainte fait ériger une église dans son village, une sorcière évoque son parcours avant de mourir sur le bucher –, ils sont tous liés par le feu, omniprésent, qui forge les métaux et fait fondre les corps, qui érige et balaye les civilisations

Donnant également la parole à des personnages historiques du Northamptonshire, comme le catholique Francis Tresham (1567-1605), qui a participé à la Conspiration des Poudres de Guy Fawkes visant à tuer le roi Jacques Ier d’Angleterre, et le poète John Clare (1793-1864), Alan Moore est le narrateur du douzième et dernier récit, dans lequel il invite le lecteur dans une balade à travers Northampton, explique comment la ville l’inspire et la complexité de son projet littéraire. 

À son frère qui lui demande ce que raconte le livre qu’il est en train d’écrire, Alan Moore a envie de répondre : « Ça parle du message vital que les lèvres raidies des décapités articulent encore ; du testament de chiens noirs et spectraux écrit à la pisse à travers nos mauvais rêves. Ça parle d’invoquer les morts pour qu’ils nous disent ce qu’ils savent. C’est un pont, un carrefour, un point d’usure dans le rideau qui sépare notre monde du monde souterrain, entre le mortier et le mythe, les faits et la fiction, une gaze élimée, épaisse à peine comme une page. Il parle de la puissante glossolalie des sorcières et de leur révision magique des textes dans lesquels nous vivons. Rien de cela n’est exprimable. »

En bon psychogéographe, Alan Moore veut « enchainer le lieu par le mot ou le symbole ». Il poursuit : « Le Temps du Rêve de chaque ville ou bourgade est une essence qui précède la forme. La toile de la plaisanterie, du souvenir et de l’histoire est une infrastructure vitale sur lequel se fonde le plan matériel et concret. Une ville d’idée pure, uniquement érigée dans la tête de la population. Et cependant, c’est notre seule fondation authentique. Que la vision s’efface, dépérisse ou tombe en désuétude, et les briques et le mortier réels ne tardent pas à se désagréger. » 

Dans son deuxième roman, l’imposant Jérusalem – dont le titre est emprunté à un poème de William Blake –, Alan Moore se montre encore plus ambitieux : l’écrivain anglais nous invite dans le quartier des Boroughs, le quartier populaire de Northampton ; mais cette fois-ci, Northampton est la somme de toutes les villes qu’elle a été depuis sa fondation. Dans ce monument de 1266 pages, chaque geste et pensée laissent dans les Boroughs une trace indélébile et perceptible. 

Véritable geste oulipien, Jérusalem est l’œuvre la plus démesurée de Moore à ce jour : non content d’imbriquer sur plus de mille ans le destin d’un grand nombre de personnages, dont William Blake, Lady Di, Cromwell, Lucia Joyce – la fille de l’écrivain irlandais James Joyce, enfermée à l’asile psychiatrique de Northampton –, Alan Moore mélange les genres littéraires, passant d’un hommage au Finnegans Wake de Joyce à un conte gothique pour enfants écrit à la manière de Charles Dickens – le Gang des Enfantomes, qui joue des tours aux fantômes adultes et au Diable –, pour aboutir à une pièce de théâtre inspirée par l’œuvre du dramaturge Samuel Beckett. 

Le 9 octobre 2024, Alan Moore est revenu avec un troisième roman, Le Grand Quand, le premier volet de la pentalogie Long London. Tout aussi ambitieux, ce roman – qui fera prochainement l’objet d’une chronique sur Cheminez – raconte l’histoire de Dennis Knuckleyard, qui découvre en 1949 l’existence de l’autre Londres, une version de la ville située au-delà du Temps où les aspects de son histoire, depuis ses origines jusqu’à sa disparition, se manifestent. 

Peut-être est-il temps que nous vous fassions part d’une explication magique concernant la tornade qui s’est abattue sur Northampton le 26 juillet 2020. Dans Jérusalem, Alan Moore a écrit : « Tôt ou tard les gens et les endroits que nous aimons disparaissent, et la seule façon de les sauvegarder c’est l’art. C’est à ça que sert l’art. Ça sauve toutes choses du temps. » En mettant de côté (j’ai failli dire en sacrifiant) Northampton pour Londres dans Le Grand Quand, Alan Moore a inconsciemment livré sa ville natale à la morsure du temps et des intempéries. Fort heureusement pour elle, on ne doute pas que l’auteur de La Voix du Feu et de Jérusalem se rappellera son immense responsabilité et lui dédiera une nouvelle œuvre dans les années à venir, une fois la saga Long London achevée. Northampton en a grand besoin !


[1] Autre nom donné à la coiffe céphalique, la coiffe de naissance est la partie de la poche des eaux qui recouvre la tête du fœtus pendant l’accouchement. Pendant longtemps, les coiffes de naissance étaient gardées comme des talismans en Europe occidentale.


2 réponses à « Alan Moore : la psychogéographie dans l’oeuvre de l’auteur de From Hell »

  1. Merci, cette ligne de force psychogéographique dans l’oeuvre de Moore est très intéressante. Peut-être pourriez-vous ajouter dans votre corpus « Big Numbers » (du moins, les trois numéros connus sur douze prévus à l’origine…), où l’ancrage dans le génie des lieux est important : l’histoire tourne autour des effets de la greffe d’un élément extérieur moderne, un centre commercial, dans un cadre traditionnel, une petite ville anglaise.

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    1. Bonjour Fabrice,
      Merci beaucoup pour votre commentaire. Je vois que nous avons à faire à un passionné de l’oeuvre de Moore.
      Nous avions pensé inclure Big Numbers, mais comme ne nous l’avions pas lu, nous avions finalement décidé de ne pas l’inclure.
      Toutefois, vous avez raison, cette oeuvre aurait eu sa place dans notre corpus.
      D’ailleurs, nous sommes curieux, quelles sont les oeuvres de Moore qui vous ont le plus marqué ?
      En espérant que vous continuerez à nous lire,

      Gaëtan de la rédaction de Cheminez

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