Et voici que, après des mois de molle confusion, se met en place un gouvernement issu de partis désavoués par la majorité des électeurs. Nouveau soubresaut d’une Ve République qui montre de plus en plus clairement qu’elle joue le jeu dangereux de l’errance aux lisières de la démocratie. La démocratie – le « pouvoir donné au peuple » – mérite-t-elle encore ce nom lorsque les choix du peuple, si tant est qu’ils existent vraiment, librement, sont bafoués avec indifférence et opiniâtreté ? La notion même de république – régime où la « chose publique », l’intérêt commun, prime – a-t-elle encore un sens lorsque, dans la lignée de ses prédécesseurs, Michel Barnier se propose prioritairement de s’attaquer aux dépenses publiques, c’est-à-dire de détricoter toujours davantage le tissu des services conçus pour l’intérêt commun : santé, éducation, transport, sécurité… ?

L’éducation, disions-nous. Entre autres services publics. On sait que l’Education nationale est à la dérive, nombreux sont les indicateurs qui le montrent, malgré les mensonges répétés du pouvoir : classement PISA, multiplication des démissions d’enseignants et milliers de postes non pourvus aux concours, faits de violence physique et psychologique, perte des repères, etc. Michel Barnier, nouveau Premier ministre, vient de prononcer son discours de politique générale : le remède à l’un de ces graves problèmes, selon lui, est de faire appel aux professeurs retraités pour colmater les brèches qu’on s’est méthodiquement ingénié à créer depuis des lustres. Voici qui en dit long sur la volonté de trouver des solutions durables à même de rassurer les Français quant à l’avenir de leurs enfants et de leur pays.

Michel Barnier, Premier ministre (Photo Parlement européen, licence Creative Commons)

On pourra se dire que, comparativement à la gravité des maux dont nous venons d’effleurer la surface, le sort de notre diversité culturelle et de nos langues dites « régionales » peut paraître bien secondaire, voire dérisoire. Il est pourtant emblématique de ce que sont vraiment les déterminations démocratiques dans notre république. On sait que la France se situe résolument hors du respect des droits culturels et linguistiques reconnus par les institutions internationales. On sait à quel point son acharnement à extirper le breton, les créoles, l’alsacien, les langues d’oc, le corse et tant d’autres du paysage linguistique français a déjà porté ses fruits. Eh bien ne nous faisons aucune illusion : le nouveau gouvernement ne laisse rien présager de bon en la matière. Sa composition même a de quoi nous alarmer.

Bruno Retailleau, ministre de l’Intérieur Michel Barnier, Premier ministre (Photo Olivier Ezratty, licence Creative Commons)

Relevons ainsi, au ministère de l’Intérieur, la nomination de Bruno Retailleau. Ce « libéral-conservateur », outre son idéologie hostile à la justice sociale, s’est fait remarquer dans le passé par ses prises de position farouchement opposées à la ratification par la France de la Charte européenne des langues régionales. « Attention à ne pas créer une fuite en avant identitaire où chaque groupe culturel exigerait d’utiliser dans l’espace public la langue à laquelle il est attaché, plutôt que la langue française. L’unité linguistique a toujours été le socle de l’unité française. Fragiliser la langue française, c’est fragiliser la France. » (Ouest-France, juillet 2015) On le comprend, l’argumentaire, mille fois rebattu, celui de l’unité nationale en danger, ne pouvait qu’être agréable aux oreilles du pouvoir parisien. Là encore, n’ayons pas d’illusions : ni Bruno Retailleau ni les autres tenants du nouveau pouvoir ne donnent aujourd’hui les signes qu’ils envisageraient de renoncer à leur exaltant fantasme, celui de se sentir investis du rôle héroïque de défenseurs de la patrie, du rôle glorieux de grands prêtres du monothéisme linguistique.

Anne Genetet, ministre de l’Éducation nationale Michel Barnier, Premier ministre (Photo Antoine Lamielle, licence Creative Commons)

Quant à Anne Genetet, la ministre de l’Éducation nationale, comme le rappelle notamment le site KelennOmp dans un communiqué cosigné avec le réseau Diwan, elle s’est elle aussi illustrée avec zèle dans ce même combat patriotique. En 2021, lorsque la loi Molac a été soumise au vote de l’Assemblée nationale, elle a fait partie de la minorité de macronistes à avoir rejeté le texte. Son amour inconditionnel pour notre universelle France monolingue l’a guidée aussi avec conviction vers une autre décision capitale pour la Nation : se joindre à la soixantaine de signataires de la saisine du Conseil constitutionnel. Rappelons que celui-ci, officiellement sollicité sur une question de financement, a finalement jugé urgent et vital de dénaturer la loi Molac en s’attaquant au principe de l’enseignement immersif des langues « régionales ». Le Saint-Esprit de la France éternelle, reconnaissable alors sous l’apparence du Sauveur Jean-Michel Blanquer, venait de remporter haut la main une nouvelle victoire. Il est vrai que l’enseignement immersif, c’est bon pour les jeunes Angolais, Mexicains, Allemands ou… Singapouriens, à qui on inculque généreusement le français dans les 566 établissements, à travers le monde, relevant de l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger (AEFE), mais c’est nocif pour les Basques de Biarritz, les Catalans de Perpignan ou les Kanaks de Nouméa qui pourraient y perdre leur âme.


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