Le 26 juillet dernier, la planète entière découvrait une ville de Paris sous la pluie, mais une ville de Paris vibrante d’une onde qui a secoué bien des esprits à l’occasion d’une très spectaculaire et impressionnante cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques. Les éloges ont fusé de toute part, même s’il n’a pas manqué non plus de critiques.

     Ce qui est sûr, c’est que cette cérémonie d’ouverture était marquée d’une intention claire, explicitement exprimée par son concepteur et directeur artistique. Thomas Jolly déclarait en effet que l’intention était de transmettre au monde « un message d’amour et d’inclusion ». Il s’agissait donc de donner à la planète l’image d’un pays ouvert, bienveillant, moderne, un pays de partage et de convivialité, un pays où l’on respecte et inclut la diversité.

Un pays d’amour

     Lors de son discours, Thomas Bach, président du CIO, rappelait le cliché de « Paris, Ville de l’amour ». Tony Estanguet, président du comité d’organisation de Paris 2024 déclarait à son tour : « On dit souvent que la France est le pays de l’amour. Ce que je sais, c’est qu’ici, quand on aime, on aime vraiment. Et entre la France et les Jeux, c’est une grande histoire d’amour. Cette histoire d’amour, elle est née il y a 130 ans, à quelques kilomètres d’ici, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, quand Pierre de Coubertin proposa de faire renaître les Jeux Olympiques antiques. Cette histoire d’amour, elle a grandi avec les Jeux de Paris, Chamonix, Grenoble et Albertville. C’est évidemment une immense responsabilité de faire vivre cet héritage. Alors, nous y avons mis tout notre cœur. » Finalement, en guise d’apothéose, Céline Dion faisait étinceler sous les paillettes et les ors olympiques L’Hymne à l’amour d’Edith Piaf.

     La notion et le mot même d’amour se retrouvaient donc délibérément sous les projecteurs, sur la plus haute marche d’un podium où il côtoyait diversité et inclusion. Et il est vrai que le déroulé de la cérémonie se voulait la mise en scène, la mise en image et en musique, de cet amour, cette diversité, cette inclusion.

     Le message : halte aux discriminations ! Ni votre orientation sexuelle, ni votre genre ou votre absence de genre, ni la couleur de votre peau, ni votre handicap, ni votre masse corporelle ou vos audaces vestimentaires… ne doivent être des motifs d’exclusion et d’irrespect. La France et Paris sont par excellence les terres où les valeurs positives et humanistes sont autant de mots d’ordre généreux. Et cela coule de source, comme les délégations de la planète entière au fil de la Seine : dans la « Patrie de Droits de l’Homme » il ne saurait en être autrement.

     L’amour !

     Un mot qui mérite que l’on s’y penche un instant. Et que l’on découvre derrière lui certaines réalités cachées.

     Le mot amour n’est pas français, de naissance… ce français des élites parisiennes qui s’est élaboré dans le sein de la cour royale et autour d’elle au fil du temps, à partir du parler de langue d’oïl pratiqué dans la capitale et sa région.

     La majorité des linguistes rappelle que le mot amour est occitan, et a été adopté par la langue française sous l’influence prestigieuse de ce qui a été la première littérature européenne après le latin : la littérature des troubadours occitans. Premiers utilisateurs du mot et, pour ainsi dire, créateurs de la notion d’amour telle qu’elle se perpétue encore aujourd’hui ! C’était il y a à peu près un millier d’années. Avant que les territoires occitans ne soient envahis et colonisés, comme d’autres, par le pouvoir royal. Avant que la République n’entreprenne méthodiquement l’éradication (toujours en cours) de la langue d’oc, et du breton, du flamand, de l’alsacien, de l’arpitan, du corse, du catalan, du basque, des autres langues de l’Hexagone et des Outre-mer. Il est aussi des linguistes qui préfèrent considérer que le mot amour trouve son origine dans le dialecte d’oïl champenois. Je dirais que cela revient finalement à peu près au même : le dialecte d’oïl champenois, comme les autres (bourguignon, picard, normand, etc.) a bien sûr lui aussi été la cible de la volonté française d’anéantissement des patois, pour reprendre la terminologie de l’abbé Grégoire sous la Terreur.

    Mais Céline Dion la Canadienne francophone du Québec, Thomas Jolly le Normand, et bien sûr Thomas Bach l’Allemand, ne savent très certainement pas quelle est l’origine du mot amour. Ni, probablement, l’Occitan du Béarn qu’est Tony Estanguet. Ni l’immense majorité des Français.

     Ainsi donc, l’ouverture des JO 2024 était bien un éloge grandiose de l’inclusion et de l’amour, à la française, mettant en lumière – et cela est bien une preuve de générosité, il faut le reconnaître – des minorités souvent discriminées. Mais une inclusion sélective. La lumière sur les uns fait peser sur les autres une invisibilité encore plus ténébreuse. Parce que pour se retrouver parmi les heureux élus de l’inclusion, il faut être au moins un peu glamour. Les bouquinistes des quais de Seine ont failli ne pas l’être suffisamment. On a voulu un moment les chasser… mais sans doute en gardant un esprit d’inclusion. Les dispositifs anti-SDF (ah ! le potentiel d’amour des blocs de béton, des grillages et des parkings à vélo !) témoignent gentiment d’une inclusion qui cherche à cacher sous le tapis les indésirables que l’on ne veut pas voir et, surtout, que l’on ne veut pas montrer. Pas beaux, les SDF. Et les migrants expulsés de la capitale ne peuvent s’en prendre eux aussi qu’à ce rédhibitoire manque de glamour.

     Quant aux minorités linguistiques et culturelles, vous savez, ces péquenauds rétrogrades de Brest, de Toulouse, de Strasbourg, de Cayenne, de Nouméa… « Mais, ça existe ? » « Ça existe encore ? » « Ça n’a pas été évacué dans le même égout que toutes ces eaux usées d’une époque obscure, obscurantiste et malodorante ? » « Mais non voyons, ça n’existe pas ! » «Une minorité linguistique en Louisiane, ça ça existe, et c’est beau : pensez-vous, c’est du français ! Mais ces patois-là ! » Et c’est ainsi que les JO de Paris n’ont surtout pas évoqué ces minorités, finalement honteuses. Je suis même à peu près certain qu’aucun des organisateurs et concepteurs de la cérémonie d’ouverture n’a été ne serait-ce qu’effleuré par une pensée pour ces minorités. Pourtant, il existe des organisations internationales, à commencer par les Nations Unies, qui rappellent à la France que pratiquer et faire vivre sa langue originelle est un droit pour chaque être humain. La France appartient à ces organisations, mais en bafoue certains principes sans remords.

     Et dire qu’aux Jeux Olympiques d’hiver de 2006, à Turin, le Se Canto, hymne officieux des Occitans, a été entonné au même titre que l’hymne national italien…

     Et dire que l’anglais s’affiche tranquillement à Paris pour les « Olympic Games », empiétant largement sur le français lui-même, pourtant lui aussi langue officielle des JO depuis leur résurrection.

     Une dernière remarque, anecdotique mais parlante : cet article existe grâce à la suggestion d’un ami, colombien, avec qui nous étions en train de discuter au sujet de la langue occitane et du mot amour… Parce que si la France nourrit indifférence, honte ou phobie, c’est selon, à l’égard de sa propre diversité linguistique et culturelle, il est pas mal d’esprits ouverts, ailleurs dans le monde, qui ne montrent pas la même aversion. Amin Maalouf, désormais secrétaire perpétuel de l’Académie française, mais aussi un peu libanais sur les bords, ne me démentira pas, lui qui a signé le livret d’un opéra en français et langue d’oc, sur une musique de la Finlandaise Kaija Saariaho, créé à Salzbourg, acclamé au Met de New York, un opéra inspiré par un troubadour occitan, Jaufré Rudel, un opéra intitulé… L’Amour de loin.

Une réponse à « Paris 2024 : Inclusion sélective et diversité linguistique en question »

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