Genre littéraire appartenant au groupe des littératures de l’imaginaire, la Fantasy est née en Angleterre au milieu du XIXe siècle, en pleine Révolution Industrielle. Face à un monde qui s’industrialise de plus en plus, où les fumées des usines ternissent la beauté des villes en même temps qu’elles rendent malades les populations, la volonté de s’évader dans un monde merveilleux et bucolique est née. Ainsi, le Britannique William Morris devient avec La Source au bout du monde (1896) le père fondateur de la Fantasy. Dans la seconde moitié du XXe siècle, la Fantasy gagne en popularité : des écrivains tels que J.R.R. Tolkien (Le Seigneur des Anneaux, 1954-1955), C.S. Lewis (Le Monde de Narnia, 1950-1956), Michael Moorcock (Elric le Nécromancien, 1961-…) ou encore George R.R. Martin (Le trône de fer, 1996-…) deviennent des grands noms de la littérature de l’imaginaire, avec des best-sellers qui bénéficient au fil du temps de toute l’attention d’Hollywood. 

Elrond, Celeborn et Galadriel, trois Elfes dans Le Seigneur des Anneaux : Le Retour du Roi, de Peter Jackson

S’il existe une Fantasy orientale, le genre semble au premier abord occidental : les romans les plus connus sont écrits par des auteurs européens (anglais, irlandais, français) et américains, et mettent souvent en avant des inspirations européennes. J.R.R. Tolkien s’est inspiré des mythologies nordiques pour la rédaction du Seigneur des Anneaux, George R.R. Martin de la Guerre des Deux-Roses pour Le Trône de Fer, C.S. Lewis invoque tout un imaginaire hérité du christianisme dans Le Monde de Narnia. Pour autant, la Fantasy occidentale n’ignore pas l’Orient, bien au contraire. Nous nous poserons en conséquence la question suivante : quelle place occupe l’Orient, et plus particulièrement le monde arabo-musulman, dans la Fantasy occidentale ? 

RAPPORTS COLONIAUX DANS LA FANTASY OCCIDENTALE ?

Comme dit dans l’introduction, l’œuvre de J.R.R. Tolkien est profondément inspirée des mythologies nordiques. Philologue et professeur d’université, l’écrivain britannique a voulu, de son propre aveu, offrir une mythologie propre à l’Angleterre, pays où se sont entrecroisés Celtes, Saxons, Scandinaves et chrétiens. Ainsi, dans Le Hobbit, son premier roman destiné à la jeunesse, trouve-t-on des références évidentes à Beowulf (poème anglo-saxon écrit entre le VIIe siècle et le premier millénaire) et aux deux Eddas (récits scandinaves médiévaux). L’action des romans de Tolkien se déroule donc dans un monde imaginaire, Arda, et plus particulièrement dans Les Terres du Milieu, dans lesquelles évoluent entre autres Elfes, Nains et Humains. 

Une région des Terres du Milieu évoque l’Orient : il s’agit de l’Harad[1], dont la population s’appelle les Haradrim. La région est divisée en deux : le Proche-Harad et l’Extrême-Harad (ou Harad Lointain, selon les traductions), qui ne sont pas sans rappeler les notions de Proche-Orient et d’Extrême-Orient que nous utilisons pour subdiviser l’Orient. Les Haradrim ont la peau brune ou noire selon leur provenance, sont habillés avec des costumes dorés, se battent avec des arcs et des cimeterres[2], et tirent leur force de leur cavalerie puissante et des oliphants de guerre (des éléphants géants). 

Des Haradrim dans Le Seigneur des Anneaux : Les Deux Tours de Peter Jackson

Dans Le Silmarillion et dans Le Seigneur des Anneaux, les Haradrim prêtent allégeance à Morgoth, premier Seigneur du Mal de l’œuvre de Tolkien, puis à son successeur, Sauron. Une caractéristique qui a participé à ternir l’image de Tolkien auprès de certains universitaires qui l’accusent de racisme, à l’image d’Isabelle Smadja, dans Le Seigneur des Anneaux ou la tentation du mal (2002). Notons que l’ouvrage a été vivement critiqué pour son manque de rigueur et pour ne prendre en compte qu’une partie de l’œuvre de l’écrivain britannique. 

Si le discours d’adieu de Tolkien à l’Université d’Oxford en 1959, dans lequel il critique la politique d’apartheid en Afrique du Sud[3], devait convaincre de l’humanisme de l’écrivain du Seigneur des Anneaux, la question des Haradrim est énormément discutée, même parmi les fans de Tolkien. L’auteur était-il raciste ou eurocentriste ? Ou, au-delà du commentaire politique, son œuvre est-elle finalement moins manichéenne qu’il n’y paraît ? 

Les Haradrim sont victimes des mensonges de Sauron, le principal antagoniste du Seigneur des Anneaux. De la même façon que les Numénoréens (peuple humain inspiré des pays d’Europe de l’Ouest, vivant sur l’île de Numenor)[4] ont été bernés avant eux par ce Seigneur du Mal. Par ailleurs, plusieurs éléments laissent supposer que la relation qu’entretiennent les hommes du Gondor (les descendants des Numénoréens) et les Haradrim est une retranscription des tensions entre Occident et Orient. En effet, le Gondor a occupé le Harad pendant de nombreux siècles, et le soutien des Haradrim envers Sauron (connu pour son aptitude à manipuler) est peut-être une réaction à cette occupation. On peut ainsi y lire une critique de l’extrême violence de certaines guerres d’indépendance, perçues du côté britannique[5].

Des Haradrim et des Oliphants dans Le Seigneur des Anneaux : Le Retour du Roi de Peter Jackson

Ensuite, à la différence des Hobbits (qui vivent au Nord, et qui sont inspirés des habitants des campagnes anglaises), et qui sont considérés comme des gens simples, les Haradrim sont connus pour leur sophistication. Autrement dit, au contraire de certains discours coloniaux, qui méconsidéraient les cultures orientales, quand elles ne niaient pas leur existence, Tolkien reconnait leur grande beauté. Enfin, un passage du Seigneur des Anneaux nous montre que, contrairement aux études que nous avons citées plus haut, on ne peut établir une véritable géographie morale dans l’œuvre de Tolkien, dans lesquels les Haradrim seraient univoquement mauvais. Samwise Gamgee, l’un des principaux protagonistes du roman, s’interroge en voyant un Haradrim mort : 

« Il se demanda comment s’appelait l’Homme et d’où il venait ; s’il avait vraiment le cœur mauvais ou quelles menaces ou mensonges l’avaient entraîné dans la longue marche hors de son pays ; et s’il n’avait pas vraiment préféré y rester en paix. » [6]

DU MÉDIÉVALISME AU NOUVEL ORIENTALISME 

Si certaines œuvres de Fantasy traitent d’époques contemporaines (la Fantasy urbaine, d’American Gods de Neil Gaiman à Harry Potter de J.K. Rowling), la majeure partie évoque des périodes d’inspiration médiévale, antique ou Renaissance.  Le Moyen-Âge est d’ailleurs la période privilégiée des auteurs de Fantasy. Période reculée dont l’imaginaire passionne, l’époque médiévale est un formidable terrain de jeu, avec ses preux chevaliers, ses rois majestueux ou décadents, ses châteaux forts à défendre ou à attaquer. Le but n’est pas nécessairement de coller à la réalité médiévale, mais plutôt de jouer avec les connaissances et les clichés que le lecteur a de cette période. Le médiévalisme – la réécriture contemporaine du Moyen-Âge – utilise tout un tas d’outils qui donnent envie au lecteur de se plonger dans le monde de fantasy, d’y vivre aux côtés des héros dont il suit les aventures : de l’invocation d’images d’Épinal, héritée des romans de chevalerie du Moyen-Âge, résulte un sentiment, à cheval entre l’exotisme et la nostalgie. On revient à l’essence même de la Fantasy, ce genre littéraire né en pleine Révolution Industrielle, porte d’entrée vers un autre monde, refuge où l’on peut se protéger de la laideur du présent.  

Si on a tendance (davantage pour des raisons géopolitiques que culturelles) à séparer l’Orient de l’Occident, rappelons que ces deux régions du monde partagent une histoire commune, composée de rencontres, d’échanges commerciaux et culturels, de guerres et d’alliances, de colonisations et d’indépendances. L’universitaire américano-palestinien Edward W. Said, connu pour être très critique vis-à-vis de l’orientalisme écrit dans son livre L’Orientalisme : l’Orient créé par l’Occident que « L’Orient est partie intégrante de la civilisation et de la culturelle matérielles de l’Europe ».  

Aussi, dès lors où l’on recrée un Moyen-Âge, aussi imaginaire soit-il, il n’est pas étonnant que ce dernier prenne en compte l’Orient. Comme l’écrit l’historien William Blanc dans l’article « Orientalisme » du Dictionnaire du Moyen-Âge imaginaire : le médiévalisme, hier et aujourd’hui : « Sans une part d’Orient, le voyage vers le Moyen-Âge rêvé ne semble pas être complet. »  . Le médiévalisme reprend à sa façon l’image de l’Orient créé par les Orientalistes notamment durant les XVIIIème et XIXème siècles. Les sciences occultes et ésotériques orientales sont donc à l’œuvre. L’image de l’homme oriental « gras, concupiscent, incapable de la moindre virilité » décrit par l’historien William Blanc dans son article « La fantasy ou le fantasme de l’Orient, violent et lascif », est également présente. L’Orient comme espace géographique reste aussi en état de bouillonnement permanent, il est donc, souvent représenté comme vaste territoire ingouvernable. Même quand il s’agit d’une discipline commune pratiquée en Orient et Occident comme la magie, la fantasy prend le soin de marquer une différence notable entre les deux magies.   

Ainsi, nous retrouvons cette différence entre le traitement de la magie dans les régions d’inspiration médiévale occidentale et dans les régions d’inspiration médiévale-orientale. En effet, dans le premier cas, la magie est l’affaire d’élus : celle de groupes (personnages définis par le fait qu’ils sont d’abord des magiciens)[7] et des espèces (les Elfes), hérités du genre merveilleux ; dans le second cas, la magie est l’affaire de personnes aux pouvoirs occultes – une magie qui s’accompagne d’une part de mysticisme. 

Citons par exemple le roman Gagner la Guerre (2009) de l’écrivain français Jean-Philippe Jaworski (dont notre interview en deux parties est à retrouver ici et ), appartenant au cycle du Vieux Royaume (2007-…). Le personnage de Don Benvenuto vit dans un monde de Fantasy où existent des Elfes, mais la magie qu’il craint le plus est celle des sorciers de Ressine, un empire inspiré de la Perse. Les sorciers de Ressine pratiquent une magie faite à partir de rites et de sacrifices, c’est une magie d’initiés. Le Chah Eurymaxas de Ressine a à son service plusieurs sorciers, et le Podestat Leonide Ducatore, l’autorité la plus puissante de la République de Ciudalia, a parmi ses bras droits, un sorcier Ressinien. C’est un type de magie occulte, qui se distingue donc d’un type de magie plus merveilleux, procurant chez le lecteur à la fois un sentiment de danger possible et de fascination. 

L’Orient occulte, ésotérique et irrationnel, crée une fascination, qui s’exprime également par la présence, et parfois l’exagération, d’éléments clairement identifiables pour le lecteur-spectateur : la topographie des rues de certaines cités, l’architecture en arabesque, l’onomastique, les sonorités linguistiques, des cultes religieux différents de ceux inspirés du catholicisme, les musiques. Dans l’article « Musique Savante » du Dictionnaire du Moyen-Âge imaginaire : le médiévalisme, hier et aujourd’hui », l’historien William Blanc explique : « Les thèmes assimilés à l’orient fantasmé, particulièrement liés au Moyen-Âge imaginaire, sont ainsi souvent présents pour renforcer l’impression de voyage vers un ailleurs, bien connu et balisé, que doit ressentir l’auditoire. On les retrouve dans la bande-originale du Seigneur des Anneaux (2001-2003) de Peter Jackson, composée par Howard Shore, où par exemple le morceau Lothlórien[8] associé aux Elfes est inspiré d’un système musical arabe traditionnel, le maqam hijaz, afin de donner une impression d’ancienneté ». On peut aussi citer l’utilisation du duduk[9] par le compositeur allemand d’origine iranienne Ramin Djawadi pour la bande-originale de la série Game of Thrones, adaptant la saga du Trône de Fer de George R.R. Martin, pour les scènes se déroulant à Essos.

Au-delà de l’extrapolation de certains éléments qu’on vient de citer, la fantasy exagère également dans la récupération des évènements historiques. Mais cette exagération dépasse largement le cadre du genre fantasy, et est visible notamment dans de nombreux comics de super-héros. Ainsi, on peut prendre en exemple la Ligue des Assassins, qui apparait dans des comics (La Résurrection de Ra’s al Ghul, 2007-2008, La Ligue des Ombre, 2017), des séries (Arrow, 2012, Legends of Tomorrow, 2016-2022) et des films (notamment dans la trilogie de The Dark Knight de Christopher Nolan, 2005-2012) . La Ligue des Assassins est représentée comme une organisation criminelle présidée par un certain Ras al-Ghul.  Le nom est d’origine arabe, « Ras » signifie « tête » et « al-Ghul » désigne une entité mythique diabolique créée des ténèbres.  Cette organisation recrute et forme des assassins prêts à mourir pour une cause déterminée et décidée par Ras al-Ghul. Ce dernier qui habite avec ses fidèles dans une forteresse bien protégée est entouré par de belles femmes comme entre autres sa fille.

Ras al-Ghul dans Batman, inspiré par Hassan al Sabah

Bien sûr on peut que faire le parallèle entre la Ligue des Assassins et la faction chiite ismaélite nizarit qui a gouverné la forteresse d’Alamout et sa région en Iran entre 1090 et 1256. Ras al-Ghul n’est que le très fameux chef nizarite Hassan al Sabah, à qui des sources historiques attribuent, entre autres, des assassinats politiques. Sauf que selon ces sources, le Vieux de la Montagne – l’un des surnoms de Hassan al Sabah – était aussi un homme religieux, architecte, mathématicien et astrologue.  Sa forteresse Alamout était une œuvre architecturelle dotée d’un système de défense très sophistiqué qui lui a permis de rester inexpugnable (nous publierons bientôt un article dédié à cette forteresse).  La bibliothèque d’Alamout fondée par Hassan al Sabah était connue comme un haut lieu de savoir de l’époque. La cause des assassinats politiques qui auraient été commis par Hassan al Sabah était essentiellement la corruption qui caractérisait les hauts responsables politiques de l’époque.  

Enfin, notons que la Fantasy a parfois « recyclé » certains récits fondateurs de la littérature orientale. Dans son article « Orient » pour le Dictionnaire de la Fantasy, Camille Mathieu dresse une liste non-exhaustive d’œuvres inspirées des Mille et une nuits. Une œuvre qui continue aujourd’hui d’inspirer de nombreux écrivains et réalisateurs, à la manière du cinéaste George Miller, pour son avant-dernier film en date, 3000 ans à t’attendre (2022). Les Mille et une nuits ont également inspiré Neil Gaiman, qui leur a dédié plusieurs chapitres de son comics The Sandman (1989-1993). 

Trois Mille ans à t’attendre de George Miller

OCCIDENT vs ORIENT, UNE HISTOIRE COMMUNE 

   La fantasy médiévaliste crée donc nécessairement des rencontres entre l’Occident et l’Orient. Ces « rencontres » entre l’Occident et l’Orient sont notamment présentes dans la saga Le Trône de Fer (1996-…) de George R.R. Martin, adaptée en série par HBO sous le titre de Game of Thrones (2011-2019). L’action se déroule sur deux continents : Westeros, à l’ouest, d’inspiration médiévale occidentale, et Essos, à l’est, d’inspirations diverses : orientales, eurasiennes, antiques, etc. Le continent d’Essos figure plusieurs visions de l’Orient, à des époques diverses. Ainsi, les Dothrakis, ce peuple nomade de cavaliers guerriers, évoquent bien évidemment les peuples turco-mongols de l’Eurasie ; les Immaculés, ces soldats esclaves qu’achète la prétendante au trône Daenerys Targaryen, sont inspirés des Mamelouks selon Carolyne Larrington, spécialiste des contes et légendes, qui enseigne la littérature anglaise médiévale à l’université d’Oxford. Dans son livre Winter Is Coming : les racines médiévales de Game of Thrones (2015), elle écrit :

« Les Mamelouks sont des soldats esclaves nés en Crimée et dans les territoires au nord de la Mer Noire. […] Ce sont les Mamelouks qui ont arrêté les incursions des Mongols vers le sud du Proche-Orient à la bataille d’Aïn Jalut en Galilée en 1260. La première bataille d’Homs, l’année suivante, voit les Mongols chassés de Syrie. Il est tentant de voir dans la confrontation entre les Mamelouks et les Mongols la préfiguration de la victoire légendaire des Immaculés sur les Dothrakis lors de la Bataille de Qohorn, où 3000 Immaculés font face à un khalasar de 50 000 Dothrakis. »

Les Immaculés dans la série Game of Thrones

Carolyne Larrington explique également que les difficultés que rencontre une Daenerys Targaryen conquérante à maintenir son contrôle dans La Baie des Serfs (les cités de Meereen, Yunkai et Astapor) rappellent celles qu’ont rencontrées les Croisés pour maintenir les états conquis, appelés États Latins, du fait des forces musulmanes présentes à Alep et Damas, et des victoires des Turcs seldjoukides 1071 et de Saladin en 1187. 

À Westeros, l’Orient (Essos) est également source de fascination. Ainsi, la cité libre de Lys est connue pour ses mets délicats, ses parfums, ses soieries et ses tapisseries. Certains tapis sont même présents au Donjon Rouge, où demeure la famille royale de Port-Réal, la capitale des Sept Couronnes de Westeros. Lys est également la cité de l’érotisme (et de l’esclavage sexuel). Dans les maisons closes de Westeros, les femmes originaires de Lys rencontrent un vif succès… 

Intérieur de Lancehélion, le palais de Dorne, dans la série Game of Thrones

Il en va de même pour Dorne, royaume le plus méridional du continent de Westeros, inspiré de l’Espagne sous occupation islamique. L’Alcazar de Seville a d’ailleurs servi de décors pour les besoins de la série Game of Thrones. Le royaume a été le seul à parvenir à résister à Aegon I Targaryen, le Conquérant. Une résistance qui a duré 150 ans. Même après son annexion, Dorne a réussi à garder ses spécificités politiques et culturelles, et continue d’avoir une certaine défiance vis-à-vis des Sept Couronnes. Les Dorniens sont également plus libérés sexuellement que les autres royaumes de Westeros, et leur beauté est louée sur tout le Continent.[10]

Il apparait dès lors que dans Game of Thrones, l’Orient apparaît à la fois comme ce vaste territoire qu’on ne conquiert pas facilement, ce territoire toujours rétif à l’hégémonie occidentale, qui parvient à garder ses particularismes culturels et politiques. 

Le manga The Heroic Legend of Arlsan (2013-…) de Hiromu Arakawa – inspiré d’un light novel de Yoshiki Tanaka – évoque encore plus frontalement la résistance du Proche et Moyen-Orient à l’Occident chrétien. Ainsi, le royaume occidental et monothéiste de Lusitania envahit le royaume de Maryam, dans le but d’imposer à l’Orient la foi en son dieu unique, Yaldabôth. Il est mis en échec par Andragoras III, roi de Parse, qui écrasera l’armée lusinienne. Trois ans après cette bataille, Lusitania relance une attaque contre Parse, victorieuse cette fois. L’avenir de Parse repose alors sur les frêles épaules d’Arslân, le fils du roi Andragoras III. 

Ici, l’onomastique permet bien évidemment de trouver tous les parallèles entre cet univers de Fantasy et les tensions entre l’Orient et l’Occident pendant les croisades. En effet, le Royaume de Parse rappelle bien évidemment la Perse (ancien nom de l’Iran) ; le Royaume de Maryam évoque la mère d’Issâ (Jésus) dans la tradition islamique ; « Arslân » signifie lion en arabe et rappelle « Aslan », qui signifie « lion » en turc ottoman ; et Yaldabôth est bien évidemment un ersatz du Ialdabôth des gnostiques Nicolaïtes et Séthiens, cette « divinité archangélique têtue, irascible, émanée du vrai Dieu, cause du Mal par sa création désastreuse qui mêla la matière à l’étincelle divine ».  

UNE VISION POLITIQUE DE L’ORIENT DANS LA FANTASY OCCIDENTALE

La représentation de l’Orient dans la Fantasy occidentale ne passe pas nécessairement par une confrontation plus ou moins directe avec l’Occident. Il n’en demeure pas moins que ces représentations peuvent s’avérer très politiques.

Ainsi, dans la saga de space-fantasy[11] Star Wars (1977-…) de George Lucas, la planète Tatooine, dont sont originaires Anakin Skywalker et Luke Skywalker, est d’inspiration orientale. D’ailleurs, le nom de cette planète de sable est inspiré de la ville tunisienne Tataouine, et la ville de Matmata en Tunisie a servi de décors pour les films de George Lucas. 

Luke Skywalker sur Tatooine dans Star Wars (1977)

La planète Tatooine est intéressante à plus d’un titre, en ce sens qu’elle représente une certaine vision de l’Orient qui a été très longtemps dominante sur le continent américain. Rappelons que le premier film, Star Wars, épisode IV : Un Nouvel Espoir, est sorti en 1977. Simon Pierre, doctorant en Histoire de l’Islam médiéval, à l’Université Sorbonne, rappelle dans un article pour Orient XXI, intitulé « Star Wars. La galaxie occidentale et les Bédouins de Tatooine », que la date de sortie n’est pas à prendre à la légère : « Quatre ans après le choc pétrolier… ».

Ainsi, si Tatooine a tout de la ville-monde orientale telle que sa la représente l’Occident, avec ses bazars que traversent plusieurs communautés qui cohabitent, tandis que les déserts sont arpentés par des peuples nomades (les Tuskens, qui rappellent les Bédouins), la planète échappe pour partie, comme nombre de planètes de la Bordure Extérieure, au contrôle total de l’Empire Intergalactique, forcé de prendre en compte la sphère d’influence locale pour mener à bien sa propre domination. Ceci rappelle bien évidemment la politique des ex-puissances coloniales qui s’appuyaient sur des forces locales afin de gérer des territoires fraichement acquis.   

Les rues de la planète Tatooine dans Star Wars

Parce que l’Empire n’a qu’une vision utilitariste de Tatooine, il tolère ce qu’il ne tolérerait pas sur ses propres terres : la légalisation de l’esclavage, le contrôle de la planète par le chef de gang Jabba le Hutt, etc, à la manière de la politique internationale des États-Unis, qui n’hésitent pas à soutenir ou accepter des régimes dictatoriaux, en contrepartie de matières premières.

Une autre œuvre de Fantasy, française cette fois-ci, témoigne de l’intérêt que porte la fantasy occidentale pour l’actualité de la politique au Moyen-Orient : il s’agit de la bande-dessinée en quatre tomes Alim le Tanneur (2004-2009) de Lupano. Si une lecture de l’Empire de Jésameth (lieu d’action principal de la série), uniquement sous le prisme du monde arabo-musulman serait une erreur (Jesameth étant la contraction de Jésus et de Mahomet), la bande-dessinée critique la violence à laquelle peuvent avoir recours certaines théocraties. Là encore, la date de parution du premier tome de la bande-dessinée n’est pas anodine, puisqu’il est sorti en 2004, soit trois ans après les événements du 11 septembre 2001. 

CONCLUSION 

On l’a vu, l’Orient a une place importante dans la littérature de Fantasy occidentale. Parce que la Fantasy consiste à (re)créer des mondes imaginaires, cette recréation de l’Orient aux côtés d’un Occident médiéval fantasmé témoigne de la manière dont l’Europe et les États-Unis appréhendent cette région du monde. L’Orient est donc toujours créé comme un ailleurs, à la fois exotique et très proche, car s’appuyant sur ce que le lecteur occidental croit savoir à son propos. 

Nous n’attendons certainement pas de la fantasy de recréer les faits historiques conformément aux sources, puisqu’après tout, la fantasy est née pour créer un monde imaginal dans lequel l’irréel est omniprésent. Le monde imaginal s’impose donc, comme un refuge dans un monde réel, industrialisé, laid et pollué. Dans ce sens, l’Orient dans sa dimension ésotérique décrit par les orientalistes comme entre autres les travaux de Louis Massignon sur le grand mystique musulman al-Halage constitue une source inépuisable qui nourrit le monde imaginal. Mais nous constatons une différence de traitement à l’intérieur du monde imaginal. Cette différence trouve essentiellement son origine dans la littérature orientaliste qui est selon Edward Saiid « un style de pensée fondé sur la distinction ontologique et épistémologique entre l’Orient et (le plus souvent) l’Occident ». 

Toutefois, on peut s’interroger sur l’avenir des représentations orientales dans la Fantasy occidentale. En effet, les auteurs de fantasy européens et américains font face à deux phénomènes : l’émergence d’une scène fantasy originaire d’Orient, avec des auteurs comme Tahir Shah (In Arabian Knights) ou Saladin Ahmed (Throne of the Crescent Moon) ; et l’exigence des lecteurs européens, à l’égard des représentations orientales, résultant des études et des revendications post-colonialistes.

Ainsi, le film de space-fantasy Dune de Denis Villeneuve (2021), adaptant le cycle littéraire éponyme de Frank Herbert (1965-1986) a fait l’objet d’une analyse pour le moins détaillée par le critique de cinéma égyptien Joseph Fahim, co-auteur de plusieurs livres sur le cinéma arabe. Dans un article intitulé « Dune et le monde arabe : comment l’épopée interstellaire évite les clichés sur le Moyen-Orient », Fahim rappelle que le roman de Frank Herbert a été à la fois analysé comme « une critique incisive de l’impérialisme occidental et une célébration de l’esprit résilient du Moyen-Orient, tandis que d’autres dénoncent une énième approbation stéréotypée du mythe du sauveur blanc. » Se souvenant que les thèmes liés au Moyen-Orient ne sont pas étrangers au réalisateur canadien Denis Villeneuve, qui a adapté en 2010 la pièce de théâtre Incendies de l’écrivain libanais Wajdi Mouawad, Fahim note que Villeneuve « est trop malin pour livrer un énième conte du messie blanc », et que son personnage (Paul Atréides) « n’est plus le sauveur des habitants du désert », mais « un outil, un instrument permettant aux Fremen d’obtenir ce qui leur revient ». 

Paul Atréides dans Dune de Denis Villeneuve

[1] En sindarin (langue elfique inventée par Tolkien), « Harad » signifie « sud ».

[2] Un cimeterre est un sabre oriental.

[3] « J’ai dans le sang la haine de l’Apartheid. »

[4] Voir le chapitre Akallabêth dans Le Silmarillion (1977).

[5] Rappelons que J.R.R. Tolkien est né en Afrique du Sud.

[6] Dans Le Seigneur des Anneaux : Les Deux Tours.

[7] Par exemple, les Istari du Seigneur des Anneaux (Gandalf, Saruman, Radagast, etc).

[8] Présent sur le disque Lord of the Rings : The Fellowship of the Ring. Attention toutefois, sur le disque de la version longue, le morceau est appelé Caras Galadhon / « Lament for Gandalf ». 

[9] Instrument de musique arménien, ressemblant à un hautbois.

[10] Une scène du premier épisode de la série House of the Dragon (2022), premier spin-off de Game of Thrones, revient sur la beauté des Dorniens.

[11] Autre nom du Space Opera.


Votre commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Tendances