Eugène Green – Photographie par Federico Francioni

Cheminez : Eugène Green, vous êtes connu comme écrivain et cinéaste, et vous avez commencé votre carrière en tant qu’homme de théâtre. Laquelle de ces formes artistiques vous semble la plus importante dans votre démarche ? Lecteur de vos livres, on a assez souvent l’impression d’y trouver le mouvement et l’esprit du cinéma et, spectateur de vos films, on est frappé par une certaine littérarité…

Eugène Green : Je crois qu’il y a une certaine unité dans mon œuvre.  C’est une question qui ne me préoccupe pas consciemment, et je vous laisse en juger.  La parole est au centre de mon travail, mais dans mon esprit elle fonctionne différemment dans le cinéma et dans des textes littéraires, car dans le premier cas, son rôle, c’est avant tout de rendre apparente l’intériorité de la personne qui l’incarne, tandis que dans le second, elle est la matière qui sert à évoquer une réalité que le lecteur doit reconstituer dans son esprit.

Cheminez : Quels ont été les jalons les plus marquants de votre parcours, les moments, les œuvres qui ont pu marquer des évolutions décisives, ou constituer les réussites artistiques les plus satisfaisantes à vos yeux ?

Eugène Green : J’ai du mal à juger mes propres travaux.  J’ai de l’affection pour tous mes films, mais peut-être, pour des raisons diverses, Toutes les nuits, La Religieuse portugaise, et Le Mur des morts représentent, pour moi, des réussites particulières par rapport à ce que j’essaie de faire.  Parmi mes romans il est encore plus difficile de choisir, mais je suis particulièrement content du choix de poèmes qui a été publié récemment chez Champ Vallon, En glanant dans les champs désolés.

Le Mur des morts, photogramme

Cheminez : Votre œuvre est singulière et très personnelle, vous reconnaissez-vous cependant des maîtres, ou du moins des inspirateurs, dans les domaines de la littérature comme du cinéma, voire au-delà ?

Eugène Green : Pour le cinéma, je cite toujours, parmi les grands réalisateurs, trois « phares », qui sont Bresson, Antonioni, et Ozu, parce que je reconnais chez eux quelque chose de ce que je recherche dans l’expression cinématographique, mais il y a beaucoup d’autres cinéastes que j’admire, comme Rohmer, Rossellini, Fellini, Bergman dans une certaine période (des Fraises sauvages au Silence), Mizoguchi.  Pour la littérature, je n’ai pas l’impression de m’inscrire dans une « tradition » particulière.  Mes références sont surtout dans la poésie, de plusieurs cultures et langues européennes.

Cheminez : Vous êtes à la fois théoricien du cinéma (on pense en particulier à vos publications Présences, essai sur la nature du cinéma et Poétique du cinématographe) en même temps que pratiquant du septième art. Votre conception de celui-ci est fondée sur la notion de « présence(s) », et vous déclarez par exemple à ce sujet : « L’essence du cinématographe, c’est la captation de l’énergie du monde, à la fois matière et esprit. » Pouvez-vous nous en dire davantage sur ces « présences » ?

Eugène Green : La « présence » est, pour moi, l’énergie spirituelle qui se trouve dans les êtres et les choses, et dont, dans la vie quotidienne, surtout à notre époque, on n’est pas, en général, conscient, mais que le cinéma peut rendre apparente.  C’est vrai aussi pour la littérature, mais c’est moins direct, car la matière brute d’un film, c’est ce que nous appelons « la réalité », mais dont, dans la vie, on ne voit qu’une partie.  Dans la littérature, il faut faire ressentir cet aspect du monde dans une évocation de la réalité que l’esprit du lecteur construit à partir des mots du texte.

Cheminez : On le comprend, ce concept de « présence(s) » va bien au-delà du cinéma et participe d’une vision du monde, d’une façon d’être au monde : s’agit-il d’une forme de spiritualisme ? En lisant certains de vos livres[1], on a envie aussi de faire le rapprochement avec les présences fantomatiques (réelles ? fictionnelles ?) : serait-ce pertinent ?

Eugène Green : Oui, il est évident que dans ma vision du monde, l’élément spirituel occupe une place importante.  Les « présences » que vous avez évoquées sont l’énergie spirituelle, et une des formes que peut prendre celle-ci, ce sont les fantômes, qui sont des vestiges spirituels d’un être qui, pour une raison ou pour une autre, n’ont pas pu rentrer dans le mouvement du monde.  Dans Les voix de la nuit, un roman pour lequel j’ai une certaine affection, le cycle de violence au Pays basque a créé des tourments à la fois pour les morts et pour leur descendance vivante, et seul un acte de charité peut apporter la paix aux unes et aux autres.


[1] Pensons à la femme du salon de musique dans la maison de Brook Street (La Communauté universelle), les fantômes évoqués dans Les Voix de la nuit

Cheminez : Dans votre roman La communauté universelle, le personnage d’Émile déclare : « Je crois qu’on était mieux avant. Partout en Europe. […] Je crois que nous avons perdu notre vie spirituelle. » Est-il un peu votre porte-parole à travers ces deux répliques ?

Eugène Green : Oui, on peut dire cela.  C’est une évolution qui a commencé avec le rationalisme du XVIIIe siècle, mais qui s’est mise en mode accéléré à partir des années 1980.  Quand je suis arrivé sur ce continent en 1968, les pays d’Europe avaient encore chacun leur âme, qui s’est depuis perdue, ou en tout cas, qui a été mise en sommeil.  Les Européens, comme la plupart des gens un peu partout, ont été colonisés mentalement par la bêtise matérialiste de ce que j’appelle la Barbarie [entité géographique située en Amérique du Nord, entre le Canada et le Mexique].

Cheminez : Pour un spectateur habitué à un cinéma de consommation ordinaire (pour parler de manière simpliste), un des aspects les plus déroutants de vos films, qui saute immédiatement aux yeux, ou plutôt aux oreilles, c’est la façon dont, dans votre direction d’acteurs, vous faites parler les personnages. Avec un trait particulièrement frappant, qui paraît purement anecdotique mais a des répercussions esthétiques (et sans doute beaucoup plus que cela) : cette manière de prononcer toutes les liaisons, y compris celles qui, dans la « vraie vie », ne le sont jamais. Pouvez-vous vous expliquer sur les motivations de ce procédé, ses origines, ses objectifs ? Faut-il le relier à votre rejet du psychologique et d’un prétendu réalisme trompeur ?

Eugène Green : Oui, vous avez bien compris.  Je demande aux acteurs de parler comme s’ils parlaient à eux-mêmes, pour qu’ils ne fassent pas d’effets de rhétorique, qui aujourd’hui, chez les comédiens, passent par des intonations codées, mais prétendues « réalistes », censées traduire des états psychologiques ; car je veux que la vraie intériorité de la personne devienne apparente, afin qu’elle puisse être captée par la caméra et par le microphone.  Faire systématiquement les liaisons est simplement une technique pour éloigner la tentation du jeu psychologique.

Cheminez : On le comprend, la langue revêt une importance capitale dans votre démarche de cinéaste, mais aussi d’écrivain, bien sûr. Votre langue maternelle est l’anglais d’outre-Atlantique, vous écrivez essentiellement en français, vos films peuvent avoir recours au portugais, au basque… Quel(s) rapport(s) entretenez-vous avec ces langues ? Y a-t-il une langue qui soit plus intimement vôtre qu’une autre ?

Eugène Green : À part des lettres, j’écris uniquement en français, qui est devenu la base de ma pensée et de mon expression artistique.  Mais j’aime toutes les langues, et je peux en utiliser, plus ou moins bien, six (le français, l’anglais, l’italien, le portugais, le catalan, et l’allemand ; je comprends aussi le castillan).  Chaque langue est une autre vision du monde, et conditionne l’être de celui qui la parle.  Je ne suis pas la même personne selon la langue que j’utilise.  J’ai fait des films en portugais, en italien, et en basque, (en français aussi, évidemment) ; à chaque fois, la langue était une partie essentielle de l’expression artistique.

Cheminez : Vous vous êtes un temps engagé dans le Collectif pour les littératures en langues régionales à l’école : qu’est-ce qui a pu justifier cette démarche de votre part ?

Eugène Green : Chaque langue est une partie du trésor de l’humanité.  Je suis extrêmement révolté par la façon dont, depuis la Révolution et les éructions de l’abbé Grégoire, on a cherché à faire disparaître toutes les langues autres que le français parlées sur le territoire national.  J’ai particulièrement pris cause pour le basque et le catalan, mais la situation est semblable pour l’occitan, le breton, le corse, l’alémanique, et le flamand. Chercher à exterminer une langue est un crime contre humanité.

Cheminez : Vous portez donc un regard très critique sur la politique linguistique française. Quelle est l’importance de la diversité linguistique et culturelle selon vous ?

Eugène Green : Parler plusieurs langues est une extrême richesse.  Si l’État donnait ses pleins droits à chaque langue et à chaque culture, il n’y aurait pas de danger de « séparatisme », croque-mitaine des jacobins.  C’est quand les gens voient que le seul moyen de garantir leur identité linguistique est par un état séparé qu’ils demandent leur indépendance.

Cheminez : Comme nous l’avons vu, lorsque vous évoquez votre pays natal, vous le mentionnez sous le nom de « Barbarie »… ce qui rappelle un peu l’attitude d’un Lovecraft. Pourquoi ce terme peu flatteur ?

Eugène Green : Les « barbares » historiques étaient des gens qui ignoraient la civilisation européenne d’alors – qui était gréco-romaine – mais ils étaient caractérisés par une culture sauvage et possédaient une énergie naturelle qui demandait à être canalisée.  Les Barbares d’Amérique du Nord n’ont même pas ces qualités des barbares historiques.  Ce sont des êtres sans histoire commune, sans spiritualité, et sans liens entre eux autre que des rapports économiques.  C’est cette barbarie-là qui a colonisé, mentalement, toute l’Europe et une grande partie du monde, d’abord par la télévision et la publicité, ensuite par internet et les réseaux sociaux.

Atarrabi et Mikelats, photogramme

Cheminez : Quels sont vos projets en cours, s’il est possible d’en parler ? Vous disiez un jour que, littérairement par exemple, vous vous sentez évoluer vers une volonté d’épuration : qu’est-ce que cela signifie cela pour vous et qu’est-ce qui peut expliquer cette évolution ?

Eugène Green : J’ai toujours cherché l’épure, dans le cinéma et dans la littérature.  Peut-être que j’ai maintenant davantage les moyens d’y parvenir, mais la simplicité est toujours très compliquée, et c’est un but qu’on n’atteint jamais complètement.  Avec la politique cinématographique actuelle, il n’est plus possible pour moi de faire financer des films en France, mais j’ai heureusement un projet de long-métrage au Portugal qui est plus ou moins financé (mais en gestation depuis 2017), et que je dois réaliser après l’été.  Je ne trouve plus d’éditeur pour mes romans, mais je continue à écrire, et j’ai un stock important de manuscrits, dont je garde l’espoir qu’ils finiront par être publiés, de mon vivant ou plus tard.

Cheminez : Eugène Green, un grand merci pour vos réponses, et puissent vos projets se réaliser sans encombre, dans le domaine cinématographique comme dans le domaine littéraire.

Photographe : Wifredo Román Ibañez

Une réponse à « Eugène Green : écrivain et cinéaste incomparable, et défenseur de la diversité linguistique »

  1. […] en domaine occitan Josiane Ubaud, l’écrivain de fantasy Jean-Philippe Jaworski, le cinéaste Eugene Green, l’universitaire américain Oliver Whitmore, l’écrivain Philippe Pratx, la chanteuse […]

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