Quelle drôle d’année pour le cinéma Hollywoodien, que l’année 2023 ! Alors que pendant de longues années, les productions super-héroïques du groupe Disney régnaient en maître sur le box-office mondial, les trois plus grands succès de l’année précédente (BarbieSuper Mario Bros., le film et Oppenheimer) ne sont ni des suites, ni des prequels, ni des spin-off. Une première depuis 2001. 

Alors que les groupes Disney et Warner ont enregistré des pertes estimées à plusieurs centaines de millions de dollars, et que l’industrie Hollywoodienne a été à l’arrêt pendant plusieurs mois à cause des grèves simultanées des scénaristes et des acteurs, qui réclamaient des conditions de travail plus profitables et une meilleure protection contre l’émergence de l’Intelligence Artificielle, les programmes de sorties des films américains n’ont cessé d’être chamboulés. Une belle occasion pour trouver des alternatives au cinéma Hollywoodien !

Un film explosif qui n’a rien à envier aux films américains

Du 7 au 10 septembre 2023, le public français a pu découvrir lors de séances exceptionnelles le film Jawan du réalisateur indien Atlee Kumar. Le film est sorti le même jour sur le territoire Indien, où il a triomphé au box-office. Quatre jours à peine après sa sortie, il était le 4ème plus gros succès au box-office domestique pour l’année 2023 et le 27ème plus gros succès domestique de tous les temps. Très attendu par le public indien, il est sorti à l’occasion de Janmashtami, l’un des principaux festivals religieux indiens célébrant la naissance de Krishna. Il a fini sa course premier au box-office annuel indien, avec 140 millions de dollars empochés !

Jawan (qui signifie « soldat » en hindi) est un blockbuster survolté de 2h45, évoquant à la fois V pour Vendetta d’Alan Moore, Robin des Bois et Charlie et ses drôles de dames. Un film anar et chaotique, mené sans temps mort, alternant avec brio les genres : thriller policier, film de braquage, drame politique, comédie romantique et actioner à la sauce bollywoodienne. 

Azad (Shah Rukh Khan) est le directeur d’une prison pour femmes. Avec les détenues dont il a la responsabilité et qu’il considère comme ses sœurs, il prend l’identité de son père (le capitaine Vikram Rathore, disparu après avoir été accusé à tort de trahison) et crée un mouvement terroriste de grande ampleur, visant à corriger les nombreux torts de la société indienne. La cheffe des forces antiterroristes indiennes, la belle Narmada, se lance aux trousses de cet énigmatique personnage. 

Jawan est un double vertige pour le spectateur occidental. Tout d’abord, il est très éloigné de l’image, très stéréotypée, qu’il peut avoir du cinéma Bollywoodien. Si effectivement les danses avec des costumes colorés sont très présentes dans le film, le caractère particulièrement explosif et sans concession du long-métrage impressionne. Bénéficiant d’un budget très important pour une production locale (300 crore, soit l’équivalent de 36 millions de dollars), Jawan assure un grand spectacle qui n’a rien à rougir des productions américaines qui cartonnent en salles, de Mission Impossible 7 à James Bond (et dont le budget est estimé à plusieurs centaines de millions de dollars).

Ensuite, malgré la barrière de la langue et la présence de certains codes qui peuvent sembler endémiques au cinéma indien (les danses, la présence d’un entracte à la moitié du film), les sujets abordés par le scénario (l’état déplorable du système de santé, la détresse économique des agriculteurs qui les conduit très régulièrement au suicide, la corruption des élites) sont autant de problématiques que subissent et dénoncent les Français. La portée politique et sociale du film est à elle seule une bonne raison de découvrir Jawan !

Depuis quelques années déjà, la presse spécialisée occidentale est régulièrement impressionnée par des superproductions indiennes survitaminées, en mesure de nous livrer « le plaisir et la viscéralité que devraient viser les blockbusters » (Écran Large). Parmi eux, on peut citer RRR de S.S. Rajamouli en 2022, qui raconte l’histoire de révolutionnaires légendaires revenus combattre les colons britanniques dans les années 1920, et Pathaan de Siddharth Anand en 2023, un thriller d’espionnage devenu un temps le plus deuxième plus gros succès en langue hindi, avant de se faire voler la place du podium par Jawan… Un phénomène on vous dit ! (La première place est détenue par Dangal, un biopic sportif sorti en 2016, racontant l’histoire vraie de Mahavir Singh Phogat qui a enseigné la lutte à ses filles.)

À la fois drôle et violent, avec des scènes d’action qui feraient pâlir d’envie Arnold Schwarzenegger et Sylvester Stalone, Jawan est une belle occasion de découvrir un cinéma indien en pleine mutation

Faire exploser les règles et les frontières

En plus de ses qualités intrinsèques, Jawan est un objet filmique passionnant à analyser pour un public occidental qui ne connaitrait pas grand-chose du cinéma indien. Il est vrai que lorsque l’on évoque le cinéma indien, on songe tout de suite à Bollywood, et l’on fait souvent un signe égal entre les deux, alors qu’il s’agit de deux entités complètement différentes. 

Le cinéma indien est divisé en plusieurs cinémas régionaux : Bollywood (produit en hindi à Bombay), Kollywood (produit en tamoul dans le sud de l’Inde), Tollywood (produit en télougou à Hyderabad et en bengali à Tollygunge), Sandalwood (produit en kannada à Bangalore), Mollywood (produit en malayalam dans le Kerala), Gollywood – ou Dhollywood – (produit en gujarati à Mumbai), Chhollywood (produit en chhattisgarhi dans le Chhatisgarh), Maniwood (produit en meitei dans le Manipur), Pollywood (produit en pendjabi dans le Pendjab), Ollywood (produit en oriya à Bhudaneswar et Cuttack) ou encore Coastalwood (produit en toulou à Karnataka). 

Ces cinémas régionaux visent des publics très ciblés. Si Bollywood est le plus connu en Occident, il produit chaque année à peine plus de films que Kollywood et Tollywood. (La raison de ce succès vient sans doute du fait que le cinéma bollywoodien est en hindi, langue de l’État indien, qui le plébiscite.)

Jawan étant un film en hindi, il s’agit donc d’un film Bollywoodien. Il met d’ailleurs en scène l’acteur Shah Rukh Khan, surnommé le Roi de Bollywood. Cependant, le réalisateur et scénariste du long-métrage, Atlee Kumar, fait partie des figures importantes de Kollywood. Le film a donc pour vocation d’aller au-delà des cinémas régionaux, et de s’adresser à tout le territoire indien. 

D’autant plus que Jawan n’obéit pas pleinement aux codes du cinéma Bollywoodien (plébiscité par l’extrême-droite indienne, et qui promeut une image idéalisée du pays). Jawan épouse au contraire l’esprit de Kollywood en livrant une critique acerbe, violente, de l’état de la politique indienne. 

Une scène du film illustre pleinement notre propos : le ministre de la Santé fait un discours défendant les performances des hôpitaux de province, qui, selon ses dires, auraient les mêmes moyens que les cliniques privées des grandes métropoles ; pour appuyer sa rhétorique, il fait mine de mettre au défi la foule de lui tirer dessus et de l’amener dans l’hôpital le plus proche. Le groupe de terroristes mené par Azad le prend au mot et lui tire une balle dans l’épaule. Ses conseillers demandent qu’il soit amené dans une clinique privée. 

Mais Azad et ses drôles de dames l’emmènent dans un hôpital sans moyen, et exigent lors de leurs négociations qu’éclate la vérité sur un scandale sanitaire, qui a couté la vie d’une cinquantaine d’enfants et qui a été mis sous silence (toute la responsabilité de l’incident a été mise sur les épaules d’une infirmière innocente, envoyée dans la prison d’Azad). Les terroristes réclament également que le gouvernement réponde dans les cinq heures aux demandes de matériel de l’ensemble des hôpitaux indiens. Le gouvernement est obligé de se plier aux exigences du groupuscule : cinq heures plus tard, tous les hôpitaux du pays, jusqu’ici délaissés, reçoivent le matériel qu’ils ont demandé depuis des années.

Ainsi, en une seule séquence, Atlee critique à la fois la rhétorique mensongère et déconnectée d’un gouvernement indien corrompu, revendique que le délabrement de la santé en Inde n’est pas dû à un manque de moyens financiers, mais plutôt à un manque de volonté de les utiliser à bon escient, et met en évidence l’utilisation politique de la justice par le gouvernement et les élites. 

Il est intéressant de noter que dans Jawan, le groupe d’Azad se qualifie de « soldats » du peuple – on l’a dit, le titre même du film signifie « soldat ». Cependant, leurs modes d’actions, perçus positivement par le spectateur et négativement par le pouvoir indien, sont qualifiés par ce dernier d’attentats terroristes. Ainsi, Jawan nous explique que la corruption et les décisions du gouvernement poussent ceux qu’il opprime à commettre des actes extrêmes.

Il est important de noter, également, que l’écriture du film et des scènes d’attentat font que le spectateur est toujours en retard par rapport au groupe terroriste. Il prend connaissance de l’événement en même temps que le gouvernement, les forces antiterroristes et les chaînes d’info. Le premier attentat commis par Azad et ses drôles de dames illustre ce retard du spectateur : la violence de la prise d’otages fait que le groupuscule armé nous apparaît au premier abord profondément antipathique. Nous commençons par le juger négativement ; puis au fil de la conversation entre Azad et le ministre de l’Agriculture, qui porte sur les paysans indiens surendettés et humiliés forcés à choisir entre la misère ou la mort, nous adhérons peu à peu aux idées sociales des protagonistes

Non content de donner une vision nuancée du terrorisme, cette vision est également incarnée ; non pas par le protagoniste Azad, mais par les femmes qui l’accompagnent. En effet, Azad est accompagné de six prisonnières, entrainées au combat, et qui chacune représente une des injustices que dénonce le groupuscule. La lutte armée est donc autant une affaire d’hommes que de femmes. 

Le film vient bousculer notre vision que l’on a des femmes indiennes, qui après une cérémonie du henné attendent interminablement de revoir leur fiancé. Le personnage de Narmada symbolise la conquête de l’espace bollywoodien par la femme. Si elle a un physique pour le moins accort (comme l’ensemble des femmes du film), elle n’est pas relayée à un statut de faire-valoir du personnage masculin. Elle est la cheffe des forces antiterroristes (poste masculin par excellence), et a de nombreuses scènes de combat qui la mettent en valeur. Par ailleurs, elle a une vraie évolution psychologique et idéologique au sein du film. Dans Jawan, les femmes forment une alliance avec les hommes, et ne se construisent pas en opposition. L’ennemi commun, c’est le système qui oppresse les plus faibles. 

Si l’on a dit plus haut que le nouveau film d’Atlee contrevient, dans l’image qu’il donne de l’Inde, à celle idyllique habituellement dépeinte par Bollywood, le film n’en est pas moins une vraie déclaration d’amour à l’un de ses plus grands représentants : l’acteur légendaire Shah Rukh Khan. En plus d’avoir deux rôles, le Roi de Bollywood a droit à une vingtaine de scènes iconiques. Atlee s’amuse à glorifier sa star, parfois jusqu’à l’absurde. Shak Rukh Khan est badass, et serait presque capable de boire un bidon d’essence pour uriner sur un feu de camp, pour reprendre la célèbre expression. 

Jawan est la nouvelle étape d’une révolution en cours à Bollywood. En effet, depuis plusieurs années, plusieurs films viennent contrevenir aux attentes de l’extrême-droite indienne. Le film Pathaan de Siddharth Anand, sorti en 2023, offre un regard inédit sur les relations houleuses entre l’Inde et le Pakistan : en effet, si l’antagoniste du film est (au premier abord) pakistanais, celui-ci est humanisé au point que le spectateur comprend ses motivations ; de plus, l’élément perturbateur de ce film d’espionnage est une résolution du gouvernement indien à propos du Cachemire, qui vient jeter le trouble dans les relations diplomatiques entre les deux pays. 

À sa sortie, le film a suscité de vives critiques de la part de l’extrême-droite nationaliste et antimusulmane, qui a tenté de le censurer. Des tentatives transformées en échec : le film a été un énorme succès.

6 réponses à « Jawan : révolution explosive à Bollywood   »

  1. Article intéressant et instructif. Merci.
    Concernant le terrorisme, il est sans doute inexact de dire que le film (et d’autres) en ferait la promotion. Le message est plutôt que les véritables responsables du terrorisme sont généralement des pouvoirs en place qui, par leur attitude, leurs décisions, poussent les victimes de leur malhonnêteté rapace, de leur injustice, de leur corruption… à recourir à des procédés extrêmes, sans avoir véritablement d’autre choix. Bref, ce n’est pas la violence du terrorisme qui est présentée positivement, mais les motivations de ceux qui s’y engagent… des motivations légitimes et justes, même si elles sont illégales.

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    1. Avatar de Lamia DIAB EL HARAKE
      Lamia DIAB EL HARAKE

      Bonjour Philippe,
      Merci pour votre commentaire. Il nous semble que le film démontre que le terme de « terrorisme », plus qu’un mode d’action, est l’appellation que donne le pouvoir à ses opposants. Le groupe d’Azad se considère comme des soldats ; ce sont les ministres et les médias qui les qualifient de « terroristes ». De même dans « V pour Vendetta » d’Alan Moore, le personnage de V est un anarchiste considéré par l’État fasciste du récit comme un terroriste.
      Nous allons apporter cet éclaircissement dans notre article.

      Lamia, de l’équipe Cheminez.

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      1. Oui, exactement. Et pour atteindre allègrement le point Godwin, rappelons que le régime nazi et ses collaborateurs appelaient terroristes ceux que nous avons fini par nommer résistants !

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  2. Namaste …mes amis indiens bien sûr l’on vu et adoré !! Du côté de Poitiers calme plat pour les films indiens !! mais mais ..le 31 décembre !! belle surprise ..j’ai pu aller voir Dunki J’ADORE ..Bon weekend

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    1. Namaste !
      Merci beaucoup pour votre retour, et surtout pour votre conseil. Nous avons hâte de découvrir Dunki !
      Bon week-end à vous, et n’hésitez pas à vous abonner à notre newsletter pour ne rien rater de notre actualité !

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  3. Bonjour,
    Votre article est remarquable dans son analyse détaillée et son écriture fluide.
    Si ce film touche et éveille c’est que les problématiques soulevées concerne tous les pays. Face aux injustices évoquées, nous sommes indiens car somme toute nous sommes humains. Je salue le courage et les convictions de ceux qui ont réalisé ce film, aussi bien tous les acteurs que ceux qui participent à la réalisation du film. 👏 Bravo

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