Le deuil est une expérience que nous avons tous vécue, chers lecteurs, au moins une fois, ou que nous vivrons un jour. Révélant notre angoisse de la mort, beaucoup d’entre nous se retrouvent désemparés devant la perte d’un proche. Certains tombent dans un gouffre, appelé la dépression, tandis que d’autres s’enferment dans leur travail pour ne pas sombrer.
En ce 1er novembre 2023, alors que la religion catholique célèbre les morts partout sur la planète, nous avons désiré nous plonger dans l’œuvre poétique de Victor Hugo, hantée par la mort de sa fille aînée. Il n’est pas, dit-on, de douleur plus grande que celle de perdre un enfant ; si le chagrin suscité par la perte d’un fils a été brillamment décrit par Eric Clapton dans la chanson Tears in Heaven et par Nick Cave dans Ghosteen[1], la lecture de la partie Pauca Meae de Victor Hugo a la valeur d’un groupe de paroles. Quelles que soient vos croyances, la douleur et la sérénité retrouvée de Victor Hugo continuent de baliser un chemin aux personnes endeuillées, qui peuvent y retrouver, si ce n’est du réconfort, au moins une proximité apaisante.
Le 4 septembre 1843, Léopoldine Hugo, fille ainée de Victor Hugo et d’Adèle Foucher, meurt noyée à l’âge de 19 ans avec son mari Charles Vacquerie, à Villequier. Son père, alors en voyage en Espagne avec sa maîtresse Juliette Drouet, apprendra le drame quatre jours plus tard, dans les colonnes du journal Le Siècle. Cet événement traumatique a profondément marqué l’œuvre de l’auteur de Notre-Dame de Paris. Sa peine, écrasante, inonde la partie centrale de son recueil de poèmes le plus célèbre, Les Contemplations(1856).

Composée entre 1843 et 1854, la quatrième partie du recueil porte le titre de Pauca Meae, qui signifie « Le peu qui reste de ma fille » ou « Quelques vers pour ma fille ». Plus que le douloureux portrait d’un père endeuillé, les dix-sept poèmes de Pauca Meae dévoilent les différentes routes intérieures qu’a parcourues Victor Hugo pour retrouver la sérénité après la tragédie.
Le second poème, 15 février 1843 – 4 septembre 1843, a été écrit « dans l’église », le jour du mariage de Léopoldine et de Charles, avant d’être complété le 4 septembre 1843 d’une série de points de suspension, symbolisant l’hébétude du père, d’habitude si loquace, le jour de la mort de sa fille. (Il est d’ailleurs frappant de voir que le vers « Emporte le bonheur et laisse-nous l’ennui » peut avoir une double lecture, à la lumière du drame.) Certaines éditions considèrent d’ailleurs que l’ajout « 4 septembre 1843 – …………. » est un poème à lui seul, montant leur nombre à dix-huit pour Pauca Meae.
La douleur lancinante, le désespoir presque destructeur (« Je voulais me briser le front sur le pavé », écrit-il dans Oh ! je fus comme un fou) sont accentués par les souvenirs de sa fille, qu’il invoque. Fille parfaite, idéalisée, qui « aimait Dieu, les fleurs, les astres, les prés verts »[2], Léopoldine devient le centre de l’univers de Victor Hugo : « Lorsqu’elle me disait : Mon père, / Tout mon cœur s’écriait : Mon Dieu »[3], et ne se contente pas d’avoir « l’air d’une princesse » puisque même « les anges se miraient en elle ».

L’absence abat le poète, qui « ne peut distinguer, la nuit, les robes bleues / Des anges frissonnants qui glissent dans l’azur »[4] et pense « aux tombeaux refermés »[5]. Cette contemplation du mystère éternel vu à travers la lunette du deuil le plonge dans mille réflexions métaphysiques, sur le but de la vie, la place de l’homme dans l’univers. « À qui sommes-nous donc ? Qui nous a ? Qui nous mène ? », s’interroge-t-il dans le huitième poème. Et résume l’entièreté de l’existence humaine : « On arrive, on recule, on lutte avec effort… – / Puis le vaste et profond silence de la mort ! »
Si la douleur ne faiblit pas (Victor Hugo écrit plusieurs poèmes de Pauca Meae à la date d’anniversaire de la mort de Léopoldine), le cœur de Victor Hugo s’apaise cependant dans la contemplation de Dieu. Alors que dans Trois ans après il se révoltait contre Dieu en le tutoyant (« Oh Dieu ! vraiment, as-tu pu croire / Que je préférais, sous les cieux, / L’effrayant rayon de ta gloire / Aux douces lueurs de ses yeux ? »), du deuil il « sor[t], pâle et vainqueur » dans À Villerquier, long poème de 120 vers sur l’apaisement de son cœur, écrit le 4 septembre 1847 – la veille, il écrivait Demain, dès l’aube.
Cette fois-ci, il vouvoie Dieu : « Je viens à vous, Seigneur ! confessant que vous êtes / Bon, clément, indulgent et doux, ô Dieu vivant ! » et trouve des réponses aux questionnements qui le tiraillaient : « Je sais que le fruit tombe au vent qui le secoue, / Que l’oiseau perd sa plume et la fleur son parfum ; / Que la création est une grande roue / Qui ne peut se mouvoir sans écraser quelqu’un. » Prenant conscience qu’« Il faut que l’herbe pousse et que les enfants meurent », il se « sen[t] éclairé dans [sa] douleur amère / Par un meilleur regard jeté sur l’univers ».

Ce nouveau regard que Victor Hugo pose sur le monde lui permet de sortir de sa propre douleur et d’évoquer, à la fin de Pauca Meae celui qui fut le grand absent de cette partie dédiée à la mort de Léopoldine : Charles Vacquerie, son gendre, qui a préféré mourir noyé avec sa bien-aimée que lui survivre. Le dernier poème lui est consacré : « En présence de tant d’amour et de vertu, / Il ne sera pas dit que je me serai tu, / Moi qu’attendent les maux sans nombre ! / Que je n’aurai point mis sur sa bière un flambeau, / Et que je n’aurai pas devant son noir tombeau / Fait asseoir une strophe sombre ! »[6] Il a également un mot pour la mère de Charles Vacquerie, elle aussi endeuillée, « pâle et perdant la raison ».
Par la suite, Victor Hugo sera frappé par les morts successives de presque tous ses proches, dans son cercle le plus intime. Décédé à l’âge de 83 ans le 22 mai 1885, l’écrivain de L’Homme qui rit a enterré successivement son fils Léopold (1923), sa fille Léopoldine (1843), sa femme Adèle Foucher (1868), ses fils Charles (1871) et François-Victor (1873), ses deux maîtresses Léonie d’Aunet (1879) et Juliette Drouet (1883). Quant à sa fille Adèle, profondément marquée par le décès de Léopoldine, elle sera contrainte de résider pendant de longues années dans une maison de santé à cause de son état mental défaillant.

Malgré la douleur qu’a causée chacun de ces deuils, le poète trouvera néanmoins la force à la mort de son fils Charles de s’occuper de ses deux petits-enfants, Jeanne et Georges, et écrira un magnifique recueil intitulé L’Art d’être grand-père. Dédié à ces « anges à tête blonde »[7], le recueil est celui de la reconstruction du père endeuillé. Si la douleur des pertes ne s’est pas évanouie, Victor Hugo note : « De la tombe entr’ouverte et des ans lourds et froids / Leur regard radieux dissipe les effrois »[8]. Lui qui avait fermé son cœur dans Pauca Meae (« je ris à peine aux enfants qui m’entourent[9] ») confesse qu’ « un petit enfant [le] rend tout à fait stupide »[10]. L’innocence soigne les plaies et l’espoir renait. Et Victor Hugo d’affirmer : « Dans ce néant qui mord, dans ce chaos qui ment, / Ce que l’homme finit par voir distinctement, / C’est, par-dessus nos deuils, nos chutes, nos descentes, / La souveraineté des choses innocentes. »[11]
[1] Suite au décès brutal de son fils, le chanteur australien Nick Cave écrit un album-concept, Ghosteen, qui traite de la mort et du deuil.
[2] Poème Elle avait pris ce pli…
[3] Poème Quand nous habitions tous ensemble
[4] Poème Pendant que le marin…
[5] Poème À quoi songeaient les deux cavaliers dans la forêt
[6] Poème Charles Vacquerie
[7] Poème La Lune
[8] Poème L’Autre
[9] Poème Veni, vidi, vixi
[10] Poème Georges et Jeanne
[11] Poème L’exile satisfait
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