Six ans après la conclusion de la série Le Bureau des Légendes, qui a fait les belles heures de la télévision française sur Canal+ entre 2015 et 2020, le scénariste Éric Rochant fera cette semaine son grand retour avec une nouvelle série dont la sortie est prévue ce jeudi 9 avril 2026 sur Netflix : Bandi.
La série nous plonge dans le destin de onze orphelins entraînés dans le milieu criminel de la Martinique. Difficile, à la lecture de ce pitch, de ne pas penser immédiatement à Zion (2025), l’excellent premier long-métrage de Nelson Foix que nous avions chroniqué pour Cheminez. Le film évoquait avec force la confrontation violente entre le milieu de la drogue, les thématiques sociales et familiales, et l’héritage colonialiste et esclavagiste dans la Guadeloupe contemporaine.
Mais malgré leurs thématiques communes, Zion et Bandi se distinguent sur un point majeur : la langue. Alors que le film de Nelson Foix était essentiellement tourné en créole guadeloupéen, la première bande-annonce de Bandi ne contient aucun mot en créole martiniquais, laissant supposer une absence surprenante de cette langue pourtant majoritairement parlée sur l’île.
Une absence pointée du doigt dans les commentaires YouTube de la bande-annonce publiée par Netflix et sur le réseau social X.
L’interview d’Éric et Capucine Rochant sur France Inter, le 2 avril 2026, a permis d’apprendre que la langue créole sera bien présente dans la série. Pourtant, la bande-annonce publiée par Netflix et les réactions qu’elle a suscitées chez une partie du public révèlent un décalage croissant entre la stratégie marketing des géants de l’audiovisuel — contraints par la loi d’investir dans des productions locales — et les attentes réelles des spectateurs.
Il est tout à fait possible de concilier authenticité et universalité, à condition toutefois de s’interroger sur le type d’universalité que l’on recherche. En ce sens, Zion était un film profondément universel. En jouant avec les codes d’un genre cinématographique mondialement reconnu — le film de gangsters —, qu’il faisait résonner avec la réalité sociologique antillaise, Nelson Foix parvenait, par ses thématiques, à toucher un public bien au-delà de son cadre initial.

D’ailleurs, c’est précisément de l’authenticité du film — l’usage du créole, les nombreuses références à la culture guadeloupéenne et la présence d’acteurs amateurs — que naissait son caractère universel. Car en explorant l’intime avec justesse, le film rappelait cette vérité rimbaudienne : « Je est un autre ». Ainsi, l’autre, dans son unicité la plus profonde, devient aussi un peu « nous ».
Netflix et les plateformes du même acabit visent néanmoins, sous couvert d’universalité, l’uniformisation. Celle qui permet de vendre un film ou une série — un produit — de la même manière partout dans le monde. Une uniformisation qui ne s’embarrasse guère d’authenticité. Au contraire, elle cherche souvent à s’en débarrasser, pour éviter d’avoir à expliquer, par exemple, que les personnages s’expriment en créole, une langue socialement marquée dans une société structurellement diglossique, loin de l’image du « raffinement » que l’on associe traditionnellement au français.
Du reste, ces accommodements avec le réel ne facilitent pas seulement le travail marketing : ils arrangent aussi la presse bourgeoise parisienne, en simplifiant considérablement les grilles de lecture des œuvres. L’interview d’Éric et Capucine Rochant sur la matinale de France Inter, le 2 avril 2026 — celle-là même que nous évoquions plus haut —, en offre un cas d’école. Alors qu’il s’agissait de promouvoir une série censée évoquer la Martinique contemporaine, l’île antillaise n’a été abordée que durant deux minutes… sur une interview d’une vingtaine de minutes.
La journaliste Sonia Devillers a ainsi pu interroger tour à tour les deux scénaristes sur les liens entre les personnages de Bandi et du Bureau des Légendes, sur leurs méthodes de travail, sur ce que l’écriture de cette famille dysfonctionnelle révélait de leurs propres relations familiales — à grand renfort d’allusions freudiennes sur « tuer le père » —, ou encore sur les parallèles possibles entre la violence très masculine, intrinsèque aux milieux criminels, et la situation géopolitique actuelle, notamment la guerre opposant l’Iran aux États-Unis et à Israël — le tout ponctué de citations de Lacan.
Vingt minutes d’interview dans la matinale politique la plus écoutée de France, qui auraient pu être mises à profit pour évoquer la situation politique, économique et sociale bien particulière de la Martinique. Et, dans ce besoin impérieux de citer de grands auteurs pour faire sérieux, Aimé Césaire, Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau auraient constitué de bien meilleurs arguments d’autorité.





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