
Si les pays d’Extrême-Orient tels que le Japon, la Corée ou la Chine sont réputés pour leurs arts martiaux, si les connaisseurs, en évoquant ce domaine, peuvent aussi penser au moringue réunionnais ou à la capoeira brésilienne, nés dans les communautés d’esclaves, ou encore aux arts de combat de l’Inde traditionnelle : Kalaripayat, Silambam…, rares sont ceux qui ont eu vent d’un art martial typiquement sri lankais : l’Angampora. Il est vrai qu’il a longtemps été enseveli sous un oubli voulu, notamment, par le colon britannique, qui interdit sa pratique, jugée bien sûr dangereuse pour son pouvoir et sa mainmise sur le pays.
Mais l’Angampora, qui faillit alors bel et bien disparaître, continua à se transmettre, secrètement, malgré la destruction des lieux d’entraînement, malgré les menaces, les incarcérations et même les mutilations : on dit que les autorités coloniales avaient donné l’odre de tirer une balle dans les genoux des pratiquants.

À l’indépendance, en 1948, l’Angampora commença timidement à revenir à la lumière et en 2001 fut créé le Jathika Hela Angam Shilpa Kala Sangamaya, instance dirigeante nationale. Le gouvernement sri lankais lui-même apporte de nos jours son soutien à cet art patrimonial. Il est à présent connu au-delà des frontières, certes seulement d’initiés assez peu nombreux, mais lors de ma visite à la STIMA (Sri Lankan Traditional Indigenous Martial Art Association), à Athurugiriya, près de Colombo, j’ai pu lire dans le livre d’or de l’association les commentaires de pratiquants étrangers, et notamment français.
L’histoire de cet art martial remonte bien sûr à des temps beaucoup plus lointains, mais ses origines restent nimbées d’incertitudes et de légendes. Les plus audacieuses des hypothèses, parlent de tribus aborigènes qui auraient créé ces techniques de combat il y plus de… 30 000 ans. La mythologie raconte aussi que le roi-démon de Lanka, Ravana, un des personnages principaux de l’épopée du Râmâyana, aurait utilisé l’Angampora pour combattre le héros Râma, il y a quelque chose comme 4 ou 5 000 ans.

Au premier siècle avant Jésus Christ, le roi cinghalais Datugamunu aurait lui aussi été un expert de ces techniques de combat, ainsi que les Dix Grands Guerriers qui l’accompagnaient. Une autre histoire rapporte que, durant l’époque médiévale, une jeune femme appelée Menike se déguisa en homme pour venger le meurtre de son père et terrassa l’assassin grâce à l’Angampora.
Au XVIe siècle, lorsque les Portugais furent les premiers Européens à vouloir s’installer dans l’île, ils durent notamment faire face à des habitants formés par des maîtres à l’Angampora , qui les tinrent en échec à maintes reprises. Ce fut en particulier le cas en 1559 lors de la bataille de Mulleriyawa, retentissante vistoire cinghalaise contre les envahisseurs.


L’Angampora regroupe diverses techniques de combat, incluant la lutte à main nue et l’utilisation de plusieurs dizaines de types d’armes (dans ce second cas, on utilise plus précisément le terme d’Elangampora). Le mot Angampora, étymologiquement, est formé à partir d’angam : le corps, et pora : le combat. Quatre catégories de techniques sont employées pour le combat à main nue : les techniques de frappe (du poing et du pied), celles de prise, celles de portée et de projection, celles de pression (sur des points précis, pouvant entraîner douleur ou immobilisation). Quant aux armes dont on apprend le maniement, elles vont du simple bâton jusqu’à l’épée et bouclier, de la dague à la hache, etc..


Il est à noter que, tout au long de son apprentissage, ou de son initiation, peut-on dire, le pratiquant doit s’impliquer en même temps dans une démarche spirituelle et s’engager à respecter tout un code de conduite déterminé par des valeurs morales. La transmission se fait bien sûr de maître (guru) à disciple, et des qualités particulières sont requises : compassion, honnêteté, bienveillance, résilience, endurance. Les Diwurum hatha (sept Serments) que prête l’initié sont :
- ne pas renoncer à sa formation en cours de route,
- ne recourir à l’Angampora qu’en cas de légitime défense,
- respecter ses maîtres, ses aînés et les personnes âgées,
- rester humble et discret, en public, sur sa pratique de l’Angampora,
- utiliser l’Angampora pour protéger les personnes vulnérables,
- enseigner l’Angampora à des personnes pleines de douceur, de volonté et de compassion,
- ne pas utiliser l’Angampora pour chercher à acquérir la richesse ou la gloire.

Le yoga et la méditation participent également de cet apprentissage. Trois figures emblématiques sont particulièrement vénérées dans le cadre de cet art martial . La première n’est autre que le Bouddha, puisque l’Angampora s’est développé dans le cadre de la culture cinghalaise bouddhiste… même si bien sûr il est ouvert aussi aux Tamouls hindous et, de fait, à toute personne indépendamment de sa nationalité, sa religion, son sexe. La deuxième figure est Ravana, que nous avons déjà évoqué. Un Occidental peut bien sûr être choqué que soit ainsi choisie comme personnage tutélaire ce que l’on appelle un “démon”. Mais pour qui connaît la culture et le mode de pensée sud-asiatique, on ne sera pas surpris : Ravana a été d’abord un extraordianire yogi, fidèle du dieu Shiva, et il acquit des pouvoirs spirituels hors du commun, indépendamment de son “côté obscur”. La troisième figure est le dieu hindou Kataragama, particulièrement populaire et important au Sri Lanka.


Lors de notre passage presque improvisé à la STIMA, nous avons eu la chance de rencontrer le Maître Athula Nandana, et d’échanger avec lui. Les locaux se trouvent donc à Athurugiriya, dans la grande banlieue de Colombo, dans un décor qui est déjà celui d’une “jungle”, fréquentée d’ailleurs par une harde de daims. La plupart des photographies qui illustrent cet article ont été prise en cette occasion. Un grand merci aux responsables de la STIMA et aux personnes présentes. Comme je le mentionnais précédemment, la STIMA est ouverte à toute personne intéressée, il est même possible d’être hébergé sur place. Davantage d’informations ici : https://www.angampora.com/stima/.






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