Le 21 mars, l’Occident assiste de plus en plus passivement à l’équinoxe de printemps, qui ne paraît qu’être une date symbolique inscrite sur le calendrier, annonciatrice de jours moins pluvieux, plus longs et plus chauds. Mais l’arrivée du printemps n’est pas attendue de la même manière partout dans le monde. Chaque 20 ou 21 mars, des millions de voix lancent un même voeu : Norouz mobarak. 

Norouz, qui signifie littéralement « nouveau jour », marque le changement d’année dans le calendrier perse. Mais il ne s’agit pas de l’équivalent de notre Saint-Sylvestre et de notre Nouvel An. Loin d’être une fête figée, Norouz est plutôt une célébration de la vie et de son éternel renouveau, une philosophie du cycle et du vivant qui est célébrée depuis plus de trois mille ans. 

On commence par dresser le Haft-Sin, cette table empreinte de poésie où l’on dispose sept objets dont le nom commence par la lettre « sin » en persan, chacun portant un vœu pour l’année nouvelle. 

Il y a d’abord le sabzeh, ces germes de blé, d’orge ou de lentilles qu’on fait pousser pendant une dizaine de jours dans un plat, symbole vibrant de la renaissance et du retour du vert après l’hiver. Vient ensuite le samanou, une pâte sucrée préparée à partir de blé germé, qui évoque l’abondance et la douceur fertile de la terre. Le senjed, fruit séché de l’olivier de Bohême, incarne l’amour avec sa saveur à la fois tendre et légèrement astringente. Le sîr, tout simplement l’ail, représente la médecine, la protection et une santé robuste. Les sîb, ces pommes brillantes, rouges ou vertes, parlent de beauté, de vitalité et parfois d’un amour éternel. Le somâq, ces baies de sumac au rouge éclatant comme un lever de soleil, rappellent la force du nouveau jour et la vitalité qui renaît. Enfin le serkeh, le vinaigre, acide et patient, symbolise l’âge, la maturité et l’endurance face au temps qui passe. Souvent, on complète l’ensemble avec des touches délicates : une sonbol, jacinthe au parfum printanier, quelques sekkeh pour la prospérité, un miroir, des bougies, un poisson rouge dans son bocal ou des œufs colorés. 

Dresser ce Haft-Sin, c’est bien plus qu’un geste traditionnel : c’est poser sur la table ses espoirs les plus simples, inviter le printemps dans la maison et se rappeler, chaque année, qu’un nouveau départ est toujours possible.   

On allume parfois des feux de joie, par-dessus lesquels on saute en murmurant une petite incantation ancienne : que la rougeur du feu prenne ma pâleur, que ma fatigue s’en aille avec la fumée. C’est une façon joyeuse et un peu magique de laisser brûler les vieilles lourdeurs, les rancunes ou les fatigues qui alourdissent l’âme avant le nouveau départ. 

Puis, pendant treize jours, on s’accueille les uns les autres avec chaleur : on se rend visite, on partage thé, gâteaux et rires en famille ou entre amis, jusqu’au Sizdah Bedar, le « treizième dehors ». Ce jour-là, tout le monde sort pique-niquer en pleine nature, souvent au bord d’une rivière ou dans un parc verdoyant. On emporte tapis, musique, kebabs, herbes fraîches, et surtout le sabzeh de la table du Haft-Sin qu’on rend à l’eau courante pour boucler le cycle et chasser ce qu’il reste de malchance. C’est une grande fête collective, pleine de danses, de jeux et de conversations légères, où l’on célèbre le printemps en embrassant vraiment la terre. 

Fêtée dans tout le monde persophone et turcophone, Norouz porte cette année une charge symbolique particulièrement lourde. L’Iran se trouve au cœur d’une tempête internationale depuis l’agression israélo-américaine du 28 février, qui a déclenché une guerre meurtrière et plongé la région – et au-delà – dans l’incertitude la plus totale. Dans ce chaos, la fête est devenue pour beaucoup un symbole brut de la résilience du peuple iranien : on célèbre le renouveau de la vie malgré les bombes, la vie malgré les deuils.

Norouz est tombée, par un pur hasard du calendrier, le même jour que l’Aïd el-Fitr, marquant la fin du Ramadan. Dans les maisons, les rues et les cœurs, cette coïncidence a permis à la population de rendre hommage à ses morts tout en affirmant la célébration de la vie et de l’espoir. On dresse quand même le Haft-Sin, on saute par-dessus les feux quand on peut, on se rend visite malgré les sirènes. C’est un geste discret mais obstiné : la terre continue de tourner, le printemps arrive pile à l’heure, et avec lui, la promesse têtue qu’un nouveau jour est toujours possible, même quand tout semble s’effondrer. 


Votre commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Tendances