Fêtée tous les 17 mars, la Saint-Patrick occupe une place importante dans la mémoire nationale irlandaise. Elle est d’abord un symbole religieux, puisqu’elle rend hommage à saint Patrick, le patron de l’Irlande, qui a évangélisé l’île au Ve siècle.
Cependant, la Grande Famine qui a ravagé l’Irlande au XIXe siècle a entraîné à la fois une montée du nationalisme irlandais et une émigration massive vers les États-Unis. Pour ces populations exilées, souvent confrontées au racisme, la Saint-Patrick est progressivement devenue l’occasion d’affirmer leur fierté irlandaise, leur solidarité communautaire et leur soutien à l’indépendance de l’Irlande.

Aujourd’hui, la Saint-Patrick revêt de nombreuses significations, notamment en France. Une grande partie du public s’habille en vert et se rend dans les pubs irlandais pour y écouter distraitement de la musique irlandaise. Dans certains milieux militants bretons, elle prend également une dimension panceltique : on y célèbre à travers elle l’unité supposée des six nations celtes, dont font partie l’Irlande et la Bretagne.
Aujourd’hui, nous avons choisi de rendre hommage à sa dimension la plus explicitement politique en explorant l’album Till Ireland a Nation (1974) du mythique groupe irlandais The Wolfe Tones.
Après une décennie durant laquelle la musique traditionnelle irlandaise était perçue comme moribonde et ringarde par une grande partie de la jeunesse, elle connaît un nouvel essor au début des années 1960 grâce à un métissage entre tradition et folk. En 1962, deux groupes majeurs du renouveau de la musique irlandaise voient le jour : The Chieftains et The Dubliners. L’année suivante naît un troisième groupe, plus politique encore, dans la banlieue dublinoise. Son nom : The Wolfe Tones.
Nommé d’après Theobald Wolfe Tone, l’un des leaders de la Rébellion irlandaise de 1798 et considéré comme le père du nationalisme républicain irlandais, The Wolfe Tones se spécialise dans l’enregistrement de chansons révolutionnaires irlandaises. Ainsi, leur premier album porte le titre de The Foggy Dew (1965), l’une des plus célèbres ballades de l’île.

La version la plus populaire rend hommage à l’Insurrection de Pâques 1916 – souvent surnommée les Pâques sanglantes –, prélude à la Guerre d’Indépendance irlandaise, tout en constituant un appel aux armes contre l’occupant britannique. « Right proudly high in Dublin town / They hung out a flag of war / ’Twas better to die ’neath that Irish sky / Than at Suvla or Sedd el-Bahr » (« Haut et fièrement dans la ville de Dublin / Ils ont hissé un drapeau de guerre / Il valait mieux mourir sous ce ciel irlandais / Qu’à Suvla ou à Sedd el-Bahr »)
Les Pâques sanglantes sont également évoquées dans le second album, Up the Rebels (1966), à travers la chanson populaire The Dying Rebel. Celle-ci raconte la rencontre d’un homme avec un rebelle mourant, originaire de Cork, venu se battre à Dublin. Les derniers mots du rebelle sont : « God bless my home in dear Cork City / God bless the cause for which I die » (« Que Dieu bénisse ma maison dans la chère ville de Cork / Que Dieu bénisse la cause pour laquelle je meurs »).
Le titre de ce deuxième album traduit clairement le soutien de The Wolfe Tones à l’Irish Republican Army : « Up the Rebels » est en effet un slogan bien connu en faveur de l’IRA. Ce positionnement se confirme avec le quatrième album du groupe, paru en 1970 et intitulé Rifles of the IRA (« Les Fusils de l’IRA »), qui apparaît presque programmatique. Sur la jaquette, les membres du groupe apparaissent habillés en uniforme traditionnel de l’Armée républicaine irlandaise.
En 1974, The Wolfe Tones publie son meilleur album : ‘Till Ireland a Nation (« Jusqu’à ce que l’Irlande soit une nation »). Paru quelques années après le début du Conflit nord-irlandais (1968-1998) – que les Britanniques nomment de façon euphémistique The Troubles –, le titre de cet album résonne dans ce contexte comme un appel vibrant à l’unité de l’île, sans laquelle une nation irlandaise véritable ne peut exister. À travers une quinzaine de ballades et chansons révolutionnaires irlandaises, The Wolfe Tones met en lumière le caractère intemporel et toujours d’actualité de ce précieux répertoire.
Le disque s’ouvre sur Highland Paddy, écrite par Sean McCarthy (1923-1990) et qui rend hommage aux Irlandais venus combattre les Britanniques lors de la Rébellion de 1798. Son refrain très entraînant constitue un vibrant appel à l’unité face à l’occupant anglais : « Then you are welcome Highland Paddy / By my side you’ll surely stand / Hear the people shout for freedom / We’ll rise in the morning with the Fenian band » (« Alors sois le bienvenu Highland Paddy / À mon côté tu te tiendras sûrement / Entends le peuple crier pour la liberté / Nous nous lèverons demain avec la bande feniane »).
La chanson The Boys of the Old Brigade raconte le dialogue entre un fils et son père. Ce dernier évoque sa nostalgie de l’époque où il combattait aux côtés de l’Irish Republican Army.
« Oh father, why are you so sad / On this bright Easter morn’ / When Irish men are proud and glad / Of the land where they were born ? / Son, I see in mem’ry’s view / Of far-off distant days / When being just a lad like you / I joined the IRA / Where are the lads who stood with me / When history was made ? / A Ghrá Mo Chroí, I long to see / The boys of the old brigade » (« Ô père, pourquoi es-tu si triste / En ce lumineux matin de Pâques / Alors que les Irlandais sont fiers et heureux / De la terre où ils sont nés ? / Fils, je vois dans le souvenir / Des jours anciens et disparus / Quand, alors que j’étais juste un p’tit gars comme toi, / J’ai rejoint l’IRA. / Où sont les gars qui se tenaient à mes côtés / Quand l’histoire a été écrite ? / Ô amour de mon coeur, j’ai tellement envie de voir / Les gars de l’ancienne brigade.« )
Bien sûr, la présence sur l’album de The Boys of the Old Brigade – qui apparait également dans une scène de la saison 1 de Peaky Blinders pour critiquer le nationalisme irlandais – est particulièrement équivoque. Après un premier élan de soutien à l’IRA au déclenchement du conflit nord-irlandais, entretenu notamment par le massacre du Bloody Sunday, une part de la population de la République irlandaise condamne les attentats commis par l’IRA, en partie par crainte de l’importation du conflit. La chanson va à l’encontre de cette tendance en rappelant la dette colossale « des Irlandais fiers et heureux » de jouir de leur terre à l’égard de ces hommes qui « ont combattu et sont morts pour que l’Irlande puisse être libre » (« They fought and died that Ireland might be free« ).
L’album se conclut sur Ireland Over All (« L’Irlande par-dessus tout »), qui rappelle que le combat pour l’indépendance de l’île n’est pas encore achevé. La chanson fait référence à Lord Edward Fitzgerald et au Père John Murphy, deux héros et leaders de la Rébellion irlandaise de 1798. « Oh, were Lord Ed would be here today / Or fearless Father John / Their spirits to our soul would say / « Keep fighting, fighting on / Unfurl your banner to the blast / And let your slogan call » (« Oh, si Lord Edward était ici aujourd’hui / Ou le courageux Père John / Leurs esprits à nos âmes diraient / « Continuez à combattre, combattez sans relâche / Déployez votre bannière au vent violent / Et laissez retentir votre cri de ralliement »). Dans le contexte du conflit nord-irlandais, cette prosopopée prend tout son sens : elle sonne comme une injonction directe à poursuivre la lutte.
The Wolfe Tones n’a plus sorti d’album depuis The Dublin Rebellion 1916. Pourtant, l’esprit de révolte que le groupe a porté pendant plusieurs décennies à travers sa discographie a sans doute trouvé un héritier naturel dans le trio de hip-hop nord-irlandais Kneecap. Si ce groupe originaire de Belfast ne propose pas un folk traditionnel irlandais, il perpétue l’imagerie révolutionnaire et républicaine irlandaise en invoquant souvent les mêmes figures et symboles que The Wolfe Tones. Le 24 avril 2026, pour marquer le cent-dixième anniversaire de l’Insurrection de Pâques 1916, Kneecap sortira son nouvel album intitulé Fenian. Au cœur de ce projet persiste le même désir ardent : que l’Irlande devienne enfin une nation. C’est-à-dire unie et souveraine.






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