Durant l’été 2025, l’IFOP réalisait et publiait un sondage qui faisait apparaître notamment les résultats suivants :
– 77 % des Français sont favorables à la reconnaissance officielle des langues régionales.
– 84 % sont favorables à l’enseignement de l’histoire régionale à l’école.
– 81 % souhaitent que chaque élève puisse apprendre une langue régionale à l’école.
(« Étude Ifop pour Régions et Peuples Solidaires réalisée par questionnaire auto-administré en ligne du 11 au 25 juillet 2025 auprès d’un échantillon de 2 000 personnes représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus, complétée par 7 échantillons territoriaux spécifiques en AlsaceMoselle (500), en Bretagne historique (500), en Pays de Savoie (500), en Corse (504), en Pays Basque nord (534) et en Catalogne (500) et en espace occitan (518) »)
Contrairement à ce que certains prétendent, les langues et culture régionales bénéficient donc d’un soutien massif de la population de notre pays. Et les chiffres font apparaître que l’engouement est plus fort dans les jeunes générations. Pourtant la France, l’État français, qui se veut un modèle de démocratie, semble jusqu’ici rester à peu près sourd à ces aspirations de sa population. Certes l’enseignement des langues dites « régionales » a intégré le système éducatif, public et privé. Mais une observation des réalités de terrain montre que, en raison d’obstacles, conçus à dessein ou non, la proportion d’élèves inscrits à un apprentissage de ces langues reste très limitée, avec cependant des nuances importantes selon les académies et les langues.
Pour ce qui est de l’enseignement de l’histoire régionale, mais aussi la culture régionale, la situation n’est pas meilleure. Le cas des littératures – une des composantes les plus emblématiques de le culture – est exemplaire. Les programmes scolaires de français indiquent, discrètement : « On s’assure également que l’élève rencontre les littératures francophones, régionales et étrangères (dans des traductions en français) pour les sensibiliser à la diversité des cultures et des usages de la langue » (programmes de cycle 4 publiés très récemment, le 5 mars 2026). C’est la seule mention qui soit faite de ces littératures « régionales ». Elle figurait déjà dans les versions précédentes des programmes, sans qu’aucune initiative concrète n’ait été prise pour donner corps à cette « rencontre » littéraire entre nos élèves et les œuvres originellement écrites en breton, picard, corse, tahitien, basque… Alors que des listes suggérant aux enseignants des œuvres à étudier en cours proposaient de très nombreuses lectures, dont des dizaines traduites de langues étrangères ou anciennes, pas une seule proposition n’était faite pour une œuvre issue des langues « régionales ».
Nous avons fait remarquer cette anomalie, de vive voix, à un groupe de conseillers ministériels et d’inspecteurs généraux qui a reçu notre collectif il y a quelques mois, et ils n’ont pu que reconnaître cette réalité. À partir de ce constat, il nous a été demandé de soumettre nous-mêmes des propositions.

Des propositions, il n’était pas difficile d’en faire, nous les avons donc faites. Nous attendons le résultat des arbitrages, en cours. Et c’est là que cette petite histoire rejoint celle de Florilangues.
Florilangues – De l’Alsace à Tahiti… – Florilège des littératures en langues de France – est né d’une réunion de notre collectif avec Amin Maalouf, qui nous reçut en décembre 2024 dans une salle de réunion de l’Académie française. Sensible à notre démarche, disposé à apporter son soutien à des initiatives concrètes, il nous demanda alors de constituer un recueil d’une vingtaine de textes littéraires de qualité, susceptibles d’être intégrés aux enseignements dans le cadre du cours de français. Ce recueil lui fut remis au printemps suivant, et c’est lui qui, complété, enrichi, devint Florilangues.

Cet ouvrage rassemble 35 textes – d’une ou quelques pages – initialement créés dans 16 langues différentes : alsacien, basque, breton, catalan, corse, créole guadeloupéen, créole guyanais, créole martiniquais, créole réunionnais, flamand occidental, nengone (langue de l’archipel kanak), normand, occitan-langue d’oc, palikur (langue amérindienne de Guyane), picard et tahitien. Chaque texte est bien sûr accompagné de sa traduction française, mais aussi contextualisé. Chacun des 35 auteurs est présenté individuellement. Chacune des 16 littératures également. Le tout est précédé d’une introduction générale qui brosse un tableau global de la situation de nos langues et des productions littéraires dans leurs différents domaines. Le roman, la nouvelle, la poésie et le théâtre sont représentés. Et les auteurs ou autrices s’échelonnent du Moyen Âge au siècle actuel.
Le choix de ce nombre restreint de textes ne s’est pas fait sans mal, tant les œuvres existantes sont nombreuses. Notre collectif a heureusement reçu dans cette tâche le concours de spécialistes des divers domaines linguistiques. Finalement, même s’il ne peut prétendre à la perfection ni, bien sûr, à l’exhaustivité, ce florilège, constitue une contribution que l’on peut qualifier d’exceptionnelle à la lutte qui est menée en France pour la sauvegarde et la promotion de notre diversité culturelle.

Exceptionnelle aussi, la contribution apportée par deux personnalités prestigieuses qui ont accepté avec plaisir de rédiger la préface du livre. : Barbara Cassin, de l’Académie française, philologue et philosophe, a d’une certaine manière repris son sabre de Jedi pour combattre à nos côtés ; Bernard Cerquiglini (Merci professeur, sur TV5), le populaire et très compétent linguiste, l’a accompagnée avec une détermination tout aussi grande.

Florilangues est paru le 16 févier 2026 chez un éditeur indépendant, L’aucèu libre, qui s’est d’abord fait connaître, il y a longtemps déjà, par ses publications en provençal, et qui depuis n’a jamais renoncé à œuvrer pour nos langues minorisées. Qu’il soit remercié pour sa patience et son professionnalisme.
À présent, Florilangues doit vivre. « Il faut lire, faire lire, enseigner Florilangues », écrivent nos préfaciers. Parce que ce qui fait vivre un livre c’est bien sa rencontre avec un lectorat. Ce livre-ci s’adresse aussi bien au grand public qu’au monde de l’éducation : professeurs de lettres, élèves, étudiants. Les uns y trouveront les plaisirs de la lecture : la découverte, l’étonnement, l’émotion, la réflexion, la diversité… Les autres y ajouteront une dimension formatrice, pédagogique. Le but est que partout sur le territoire de la République, que l’on soit martiniquais ou occitan, alsacien, kanak ou catalan, parisien, lillois, dyonisien ou bastiais, sans enfermement régionaliste, on puisse avoir accès à des textes et des auteurs qui ont tous quelque chose de précieux à nous donner.
Un ami, à qui j’expliquais un jour notre démarche, me posa avec beaucoup de spontanéité la question : « Mais penses-tu qu’un lecteur breton puisse s’intéresser à ce que raconte un auteur provençal ou polynésien ? » Cet ami est lui-même professeur de lettres. Je lui fis remarquer que lorsqu’il faisait étudier à ses élèves un livre traduit du latin ou de l’anglais, il ne se posait pas la question de l’intérêt que l’on peut avoir à se plonger dans les textes d’un Ovide ou d’un George Orwell… Il existe trop souvent, y compris chez les gens les plus cultivés et les mieux intentionnés, une prévention contre nos littératures en langues dites « régionales », que l’on associe, sans réfléchir, à je ne sais quel pittoresque campagnard, à des odeurs de soupe à l’ail, à des regards torves sous des fronts bas, qui ne voient pas plus loin que le clocher de leur village ou le bout de leur nez trempé dans le chabrot. Florilangues pourrait bien leur donner une autre image…

Pour celles et ceux qui ne l’auraient pas fait, je saisis cette occasion et vous rappele que la pétition de notre collectif est toujours en ligne et peut toujours être signée. Chaque soutien est important. Quant à la meilleure manière, la plus éthique, de se procurer l’ouvrage Florilangues (même s’il est présent sur les plateformes de vente en ligne), c’est de le commander à votre libraire ; le n° ISBN est le 978-2-917111-98-7.





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