De manière générale, dans un pays qui se débat face à des difficultés économiques durables, les priorités, collectives comme individuelles, sont rarement données à la culture et à l’art. C’est une réalité observable actuellement au Sri Lanka. Une réalité qui affecte notamment une tradition séculaire : celle du théâtre dansé appelé Kolam.
Selon les chercheurs de l’université de Peradeniya, la danse Kolam se pratique ou s’est pratiquée dans le bas pays, sur la côte sri lankaise, sur un territoire allant de Panadura, environ 25 kilomètres au sud de la capitale économique Colombo, jusqu’à Tangalle, au milieu du littoral méridional. Très probablement, aujourd’hui, c’est à Ambalangoda que résiste le mieux la danse Kolam. Résiste, certes, mais se trouve malgré tout menacée de disparaître. Une famille, en particulier, œuvre toujours pour la survie de cet art, la famille Tukka Wadu.

L’Histoire de la « danse des masques » et de la famille Tukka Wadu n’est pas banale. Elle remonte à 400 ans en arrière. À cette époque vivait à Ambalangoda, petite ville côtière du sud-ouest de l’île, une communauté de pêcheurs, également réputée pour ses talents artisanaux, en particulier dans le domaine de la menuiserie : la communauté des Karavas. Eux-mêmes avaient des ancêtres originaires d’Inde du nord. Au XVe siècle, raconte l’Histoire, un roi avait fait venir au Sri Lanka 7 700 guerriers Karava pour combattre des envahisseurs européens. En récompense de leur victoire, ceux-ci avaient reçu une terre où s’établir, à Ambalangoda, donc. La communauté se fit connaître pour son expertise en construction, en travail du bois, en charpenterie de marine.

Au XVIIe siècle, un maître artisan, connu sous le nom de Guru Tukka Wadu, formait de nombreux apprentis. Ceux-ci recevaient de sa part non seulement une formation, mais aussi le gîte et le couvert. Le soir, pour occuper leur temps libre, ils se mirent à se distraire ensemble, en dansant selon leurs traditions. Une danse tenant aussi du théâtre (dans l’Inde voisine, aussi, le théâtre dansé est bien connu, par exemple sous la forme du Kathakali au Kerala ou du Yakshagana dans le Karnataka, auquel nous avons déjà consacré un article). Il s’agissait d’imiter des personnages divers, tout en chantant.


Il est dit que leur maître décida alors de donner une forme plus élaborée à ces jeux, mais il eut aussi l’idée de créer des masques de bois peints, rendant plus spectaculaires, majestueux ou caricaturaux les personnages interprétés. On recruta en outre des musiciens, pour rythmer les spectacles au son des tambours et des flûtes.


En ces temps, il était coutume d’associer la naissance d’un nouvel art à une figure mythique ou royale. La famille Tukka Wadu associa la naissance de la danse Kolam à une légende ancestrale, celle du premier couple royal du monde : la reine Manikala et le roi Maha Sammattha. Ceux-ci, encore aujourd’hui, sont des personnages essentiels dans les spectacles de danse Kolam. Et leurs masques sont particulièrement imposants.

Voici ce que dit la légende : Alors qu’elle était enceinte, la reine Manikala ressentit le besoin profond d’assister à un spectacle de comédiens masqués. Mais à cette époque de tels divertissements n’existaient pas, et la reine en fut extrêmement malheureuse. Ayant appris le désir de son épouse, le roi Maha Sammattha ordonna à ses ministres de convoquer les plus habiles menuisiers du royaume. Il leur demanda de créer des masques pour pouvoir interpréter la danse que la reine désirait tant voir. C’est ainsi que les menuisiers conçurent les masques tant désirés et exécutèrent eux-mêmes la danse Kolam. Un type de spectacle jusqu’alors inconnu.

Ceci dit, les chercheurs ayant travaillé sur l’histoire du Kolam ont des avis divers sur la genèse de cet art. L’anthropologue M. D. Raghavan établit une relation avec un rituel pratiqué en Inde du Sud pour les femmes au septième mois de leur grossesse afin de protéger le foetus du mauvais oeil. D’autres insistent sur le fait que le kolam ne repose pas exclusivement sur des intentions ritualistiques, qu’elles soient d’ordre protecteur ou propitiatoire. Le professeur Tissa Kariyawasam considère le Kolam avant tout comme une offrande à Pattini, déesse liée à la protection des villages, notamment contre la maladie (en particulier la variole), mais liée aussi à la chasteté, la fertilité, la justice morale. Et l’on pourrait ainsi énoncer diverses autres hypothèses… ce qui interdit toute certitude quant aux origines premières du Kolam.

Le scénario traditionnel montre le roi, la reine et leur cour venant assister à l’exécution de la danse Kolam, ainsi mise en abyme, en quelque sorte. La représentationn dans sa forme intégrale, dure du crépuscule à l’aube, dans un espace scénique circulaire en plein air, et implique des dizaines de comédiens et musiciens. Le public s’installe autour du cercle, généralement assis par terre. Le contenu scénaristique est, comme on l’aura compris, influencé et façonné par nombre de rituels anciens, de croyances, de valeurs morales et spirituelles en particulier d’origine bouddhiste, à des fins édifiantes, mais aussi par l’observation de la vie quotidienne, donnant notamment l’occasion de scènes comiques. Au fil du temps de nouveaux types de personnages se sont ajoutés à ceux du XVIIe siècle. Plus de 160 personnages, et autant de masques, prennent part au spectacle : famille royale, dieux, démons, animaux, villageois, envahisseurs, immigrants, personnages liés à l’histoire du bouddhisme sri lankais… Chaque personnage est associé à un rythme spécifique des percussions et possède une gestuelle particulière.


La famille Tukka Wadu actuelle conserve toujours des manuscrits vieux de 250 ans où l’on peut trouver scénarios et notation des rythmes musicaux. Elle a créé à Ambalangoda un petit musée où sont exposés des costumes, mais surtout une partie des masques qu’elle possède et utilise, tandis que de nombreux autres, parfois très anciens (plus de deux siècles) font partie des collections du National Museum de Colombo. Hélas, déplorent les membres de la famille, il devient de plus en plus difficile d’organiser des représentations, en particulier des représentations complètes. Les coûts sont élevés, le nombre de participants nécessaires, acteurs-danseurs, musiciens, atteint plus de quarante. Les jeunes sont peu nombreux à avoir envie de s’impliquer dans cet art ancien, et les autorités n’apportent aucune aide. Pourtant la famille Tukka Wadu, dans le passé, a reçu les louanges de grandes personnalités telles que le poète indien Rabindranath Tagore ou la reine Elizabeth II.

Pour attirer les jeunes générations et redynamiser la danse Kolam, on pourrait penser souhaitable de renouer avec ce qui, paradoxalement, fait bien partie de ses traditions les plus significatives : créer de nouveaux personnages, de nouveaux masques, de nouveaux rythmes, en phase avec le Sri Lanka d’aujourd’hui. La matière – matière à spectacle, à réflexion morale, à humour, à satire… – ne manquerait pas. Et ce ne serait certes pas une trahison du Kolam, mais bien une manière de renouer avec une de ses intentions initiales et fondamentales : relier le présent au passé, proposer des leçons de vie, observer et montrer les réalités contemporaines sans renoncer à perptéuer l’essence d’un art unique.



Informations complémentaires.
Il faut savoir que les spectacles culturels destinés aux touristes, à Kandy, Colombo ou ailleurs, intègrent assez systématiquement dans leur programme une danse des démons qui est liée à la danse Kolam et peut même être intégrée au scénario de Kolam. Enfin, notons qu’existe, à Ambalangoda en particulier, une tradition de théâtre de marionnettes ; un petit musée leur est d’ailleurs dédié.









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