Suite à la capture de Nicolás Maduro par l’armée américaine le 3 janvier 2026, Donald Trump a jeté son dévolu sur le Groenland, qu’il souhaite placer sous contrôle américain pour des raisons de sécurité nationale, selon ses propres déclarations. Le 47e président des États-Unis n’a depuis cessé de multiplier les menaces à l’encontre du Danemark et de l’Union européenne, qui refusent de céder ce territoire autonome danois.

Bien que l’administration Trump semble temporiser sur la question groenlandaise, l’actuel locataire de la Maison Blanche n’a pas hésité à affirmer sur Truth Social que « les gens du Groenland adoreraient devenir un État américain ». Une récente étude Verian, relayée par The Guardian, contredit pourtant formellement cette assertion : 85 % des Groenlandais souhaitent rester au sein du Royaume du Danemark, contre seulement 6 % favorables à un rattachement aux États-Unis (les 9 % restants se déclarant indécis).

Parmi les opposants les plus résolus aux ambitions expansionnistes de Donald Trump figure Per Berthelsen. Doyen du Parlement groenlandais, il est l’une des figures les plus influentes de la politique locale : fondateur du Parti démocrate (Demokraatit), de tendance centre-droit et actuellement au pouvoir.

Considérant que les Groenlandais forment « un peuple unique vivant dans un pays unique, incomparable en raison de [leur] géographie et de [leur] mode de peuplement », le parti prône une indépendance de l’île pragmatique, impliquant le « rapatriement progressif des compétences de l’État afin d’accroître l’autodétermination », selon son programme.

De son côté, Per Berthelsen se montre plus réservé quant à l’idée d’une indépendance rapide du Groenland vis-à-vis du Royaume du Danemark. Dans une interview accordée au quotidien danois Politiken, l’homme politique explique que le retard économique de l’île rend cette hypothèse totalement irréaliste à court ou moyen terme.

S’il se fait aujourd’hui le chantre de l’union des forces et des énergies « pour tenter de trouver un terrain d’entente pacifique satisfaisant toutes les parties », Per Berthelsen a sensiblement évolué dans ses convictions. Dans les années 1970, il fut en effet cofondateur, chanteur et guitariste du groupe contestataire Sumé – qualifié par nos confrères du Courrier International de « Beatles du Groenland » –, qui militait ardemment pour l’indépendance culturelle et politique de l’île.

Inspiré par le rock américain et britannique, qui s’était imposé en première ligne des mouvements de contestation contre les guerres impérialistes occidentales, notamment pendant la guerre du Vietnam, le groupe Sumé voit le jour en 1972

Son premier album, Sumut (« Vers où ? »), sort en 1973 et est acquis par un cinquième de la population groenlandaise. La pochette de l’album reproduit une gravure sur bois du XIXe siècle montrant un Inuk terrassant un envahisseur danois. Les chansons sont principalement chantées en kalaallisut (groenlandais), langue eskimo-aléoute parlée par plus de 80 % de la population.

Sumé rend aussi hommage à la culture autochtone ancestrale, notamment dans Tamorasaariat, qui célèbre la dimension communautaire de la chasse au phoque : « Ma mère est très affairée / Son couteau à phoque tranche et fend / Les grandes femmes laissent aller leurs paroles / Les petits enfants sourient largement / En ayant la première bouchée du phoque. » (Anaanaga ulappuserimaq / Ulunngua pilassisersimaq / Arnarsuit oqallorissiat / Meerannguit qungutsarissiat / Tamorasaarujoorlutik)

La chanson qui clôt l’album, Nalunaarasuartaat toquvoq, met en garde contre les dangers de la modernisation au Groenland : « Ne touche pas aux voies de l’électricité / Ne prends pas les voies de l’électricité / Si tu reçois une décharge, tu mourras / Tu périras dans les mares de la toundra. » (« Innaallagissap aqqutai attussanagit / Innaallagissap aqqutai tigussanagit / Qupinnguallakkuvit toqussaatit / Taseqqersumi nungussaatit« )

Enfin, sur l’album Inuit Nunaat (« La Terre des Inuits ») sorti en 1974, la chanson éponyme retrace l’histoire coloniale du Groenland du point de vue inuit : depuis l’arrivée ancestrale sur l’île (« Il y a très longtemps, nous sommes arrivés sur ces terres / Ces terres qui sont aujourd’hui les nôtres ») jusqu’au débarquement des Européens, surnommés les qablunaat – littéralement « ceux qui ont des sourcils épais ». Le titre se termine sur la promesse d’une indépendance retrouvée : « Unis, tous ensemble / Nous nous lèverons ! / Ce que possédaient nos ancêtres / Nos descendants en hériteront / La terre des Inuits / Ils la gouverneront ensemble / Ils la posséderont pour toujours !« 

Bien que les membres de Sumé se soient séparés en 1977, après la sortie de l’album Sume (1976) qui se terminait par un appel à « vivre à nouveau en Inuit et non en Occidentaux », le groupe de rock occupe toujours une place majeure dans le patrimoine culturel groenlandais. Les « Beatles du Groenland » ont suscité une adhésion populaire comparable à celle du groupe gnawa Nass El Ghiwane. De la même façon que la formation marocaine a inspiré le long-métrage documentaire Transes d’Ahmed El Maânouni (1981), Sumé a eu droit à son propre documentaire : Sumé: The Sound of a Revolution (2014), réalisé par le Groenlandais Inuk Silis Høegh.

Quoi qu’il en soit, le parcours artistique et politique de Per Berthelsen illustre un profond sentiment national groenlandais : des relations ambivalentes avec le Royaume du Danemark, et une incompatibilité évidente avec les ambitions territoriales de l’administration américaine.


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