Dire « mon cœur » à quelqu’un n’est jamais innocent. C’est choisir un endroit du corps pour y déposer l’amour, comme on déposerait une offrande dans le sanctuaire de l’intime. Pourtant, le cœur n’est pas le réceptacle des sentiments pour tous les peuples. L’amour habite parfois ailleurs : dans le souffle, dans les entrailles, dans les os, allant jusqu’à se nicher dans une lumière invisible. À l’occasion de la Saint Valentin, Cheminez vous propose d’explorer ces expressions pour apprendre à aimer non pas avec un seul organe sacré mais avec le corps, en entier.
S’il peut parfois être doux, l’amour est avant tout viscéral. Les peuples autochtones et les cultures anciennes vous le diront : aimer c’est ressentir dans le ventre — là où la peur, le désir et la survie prennent racine.
En arabe classique, dire « Ya kabdi » (littéralement « Mon foie ») apparait comme une métaphore étrange pour exprimer un aveu brut. Le foie, cet organe fragile mais vital, est le siège des émotions les plus intenses. En langue Amazigh, on observe la même logique, l’amour est lié aux entrailles, il est tout à la fois un symbole d’endurance et de tendresse.

Dans certaines langues algonquiennes anciennes parlées par des peuples amérindiens, avant d’éclore à travers la parole, l’émotion nait dans le ventre. Aimer quelqu’un c’est le porter en soi, littéralement, comme une chaleur logée sous les côtes. Ainsi, William Wood, dans New England’s Prospect — l’un des premiers ouvrages décrivant la Nouvelle-Angleterre à des fins coloniales —, atteste de l’emploi des termes « Misshat » et « Wawpiske », qui désignent le « ventre » en langue massachusetts. Ces mots renvoient aussi aux émotions les plus intenses éprouvées envers autrui, ce qu’on appelle aujourd’hui les « belly feelings » (les sentiments du ventre).
En breton, on trouve une expression ancienne « Ma c’halon ha ma c’horf » (littéralement « mon coeur et mon corps »). Utilisée dans l’expression d’un amour divin, elle est le symbole d’un engagement du corps et de l’âme. Cette formule à l’origine biblique a trouvé sa place dans une forme laïque moderne pour exprimer l’amour de la terre, de la langue, de l’engagement politique et artistique.
D’autres cultures ne placent pas l’amour dans ce qui palpite mais dans ce qui soutient. Les os, le souffle, la structure même de la vie. En lingala, certaines expressions lient l’amour à la respiration : « Ozali mpema na ngai » (« Tu es mon souffle », « Tu es l’air que je respire »), « Ozali mopepe na ngai » (« Tu es mon air, mon vent »), ou encore « Motema na ngai epemaka na yo » (« Mon cœur respire grâce à toi »). Comme l’air, l’autre devient indispensable à l’existence, et aimer c’est veiller sur son souffle.
Pour les peuples andins, le mot « samay » (quechua) désigne un à la fois un vent, une respiration, l’air et le souffle. Il est une sorte de philosophie spirituelle qui trouve son équivalent dans le prana indien. Et lorsqu’on dit « Qanmi samayniy » (« Tu es mon souffle »), le mot « samay » devient une adresse affectueuse implicite. L’être aimé est celui avec qui on partage l’air du monde.

En chinois, l’expression 骨肉之情 (« gǔ ròu zhī qíng », « les os, la chair, le lien, l’attachement ») désigne un lien indissoluble. Ce n’est plus une image douce ou légère qui transporte comme l’air ou le vent ; c’est une vérité structurelle. Aimer quelqu’un, c’est reconnaitre qu’il fait partie de ta charpente.
Ce petit tour du monde non exhaustif des expressions de l’amour nous montre que chaque culture a choisi un endroit du monde pour y loger l’amour, mais toutes disent la même chose : aimer n’est jamais abstrait. C’est une expérience incarnée, enracinée, parfois douloureuse, souvent lumineuse. Dire « mon coeur » n’est en réalité qu’une possibilité parmi d’autres. Certains peuples préfèrent offrir leur souffle, leurs os ou leurs entrailles. Et peut être qu’en les écoutant, nous apprenons à aimer avec plus que notre coeur, avec tout ce que nous sommes.





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