Si le blues avait déjà fait l’objet d’une série de sept films documentaires — The Blues (2003), produite par Martin Scorsese —, le film Sinners de Ryan Coogler (2025) a confirmé son immense pouvoir cinégénique. Appartenant au genre du Southern Gothic, qui mêle éléments de la culture du Sud des États-Unis et héritage du mouvement gothique, cette œuvre nous plonge au cœur d’une communauté noire du Mississippi des années 1930, confrontée à une menace vampirique.

Ses sept nominations aux Golden Globes 2026 – notamment dans les catégories du meilleur film dramatique, de la meilleure musique originale et de la meilleure chanson originale – témoignent de l’engouement suscité par le film auprès de la critique et du public. Puisque Sinners a magnifiquement mis le blues à l’honneur, nous souhaitons ici mettre en lumière un ouvrage majeur : Le Peuple du blues de LeRoi Jones, premier essai consacré au blues et au jazz par un écrivain noir.

Né à Newark (New Jersey) en 1934, LeRoi Jones – rebaptisé Amiri Baraka après sa conversion à l’Islam – est l’un des plus fervents défenseurs de la cause noire, aux côtés de son homologue James Baldwin. Après avoir longuement fréquenté les clubs de jazz et les poètes de la Beat Generation à Greenwich Village (New York), il publie en 1963 l’ouvrage Blues People: Negro Music in White America, traduit en français sous le titre Le Peuple du Blues.

Dans cet essai, à la croisée de l’histoire, de la sociologie et de la musicologie, LeRoi Jones montre comment le blues et le jazz – ainsi que tous leurs descendants, du swing au bebop – portent la marque des évolutions de l’homme noir dans la société américaine. « Si l’on soumettait la musique du Noir en Amérique, dans toutes ses permutations, à un examen socio-anthropologique aussi bien que musicologique, il devrait en ressortir quelque chose ayant trait à la nature intrinsèque de l’existence du Noir dans ce pays aussi bien qu’à la nature intrinsèque de ce pays, c’est-à-dire sa société en général« , explique-t-il en introduction.

L’auteur retrace ainsi conjointement l’histoire de la population noire en Amérique et celle des musiques qu’elle a créées au fil du temps. LeRoi Jones montre que l’étude historique de la présence noire en Amérique et l’étude musicologique du blues et du jazz racontent, en filigrane, le même récit : le passage de l’esclave africain, « non-Américain », au Noir Américain ; la création d’une culture noire américaine venue combler le vide laissé par les cultures africaines qui n’ont pas survécu à la déportation et à l’esclavage ; et enfin la relation complexe et tumultueuse avec l’homme blanc. Ce faisant, Jones s’oppose au discours souvent simpliste tenu sur l’histoire de la musique noire-américaine. « On ne peut pas dire simplement : « l’esclavage a créé le blues », et en rester là. », s’insurge-t-il.

LeRoi Jones

Au fil de cet essai passionnant, LeRoi Jones révèle que les différentes évolutions du blues et du jazz sont issues des adaptations de la communauté noire aux interdictions qui lui étaient imposées durant l’esclavage, puis pendant la ségrégation découlant des lois Jim Crow. L’interdiction de chanter dans leurs langues maternelles et d’utiliser certains instruments a ainsi abouti aux diverses modifications du blues, tandis que le changement de statut social des Créoles de culture française de La Nouvelle-Orléans, et leur mélange avec le reste de la population noire américaine, a permis l’émergence des cuivres dans le jazz.

Dans le dernier chapitre du livre, consacré à la scène des années 1940 à 1960, LeRoi Jones évoque l’apparition du bebop. « Si le bebop était outrancier, c’est qu’il le fallait pour restituer au jazz sa fièvre et sa beauté. Le bebop était un festin pour les jeunes Noirs encore capable de ressentir une émotion en dehors de la culture populaire américaine, cette corne d’abondance pleine de pacotille.« 

Témoin de l’hostilité grandissante de la part de la presse spécialisée des années 1960 à l’égard du hard bop et du free jazz — apparus en réaction au cool jazz dominé par les Blancs —, LeRoi Jones défend la radicalité de ces bouleversements. « La musique noire la plus actuelle de ces dernières années s’est située une fois de plus en dehors du courant dominant. […] Mais je n’arrive pas à croire qu’elle soit en elle-même une application particulièrement radicale ou illogique de la philosophie cinétique qui inspire la musique noire depuis qu’elle est apparue en Amérique. Cette musique a toujours été « radicale » dans le contexte de la culture conventionnelle américaine« .

Alors qu’Ornette Coleman et John Coltrane étaient accusés par certains intellectuels blancs et par des musiciens noirs de faire de l’anti-jazz, l’auteur prévient les « hard boppers » d’un risque pouvant aboutir à « une musique dont les penchants émotionnels ne se rattachent à aucune culture, une musique d’atmosphère pour collèges noirs » : l’altération du public noir-américain. LeRoi Jones juge qu’une partie du public noir, adhérant aux codes du jazz cool des Blancs, n’est plus en mesure de comprendre les fondements philosophiques traditionnels de la musique noire-américaine. « Il y a simplement plus de Noirs […] qui se sont purgés de leur « puanteur » et de leur couleur pour entrer en rampant dans les salles incidemment sanctifiées de la culture moyenne.« 

John Coltrane

Ainsi, l’essai historique, sociologique et musicologique de LeRoi Jones devient un appel à un sursaut politico-culturel. En 1965, soit deux ans après la parution du Peuple du Blues, l’écrivain devenu Amiri Baraka fondera le BAM. (Black Arts Movement), suite à l’assassinat de Malcolm X. En plus de soutenir l’idée d’une opposition armée au suprémacisme blanc, le BAM. appelle également les artistes noirs à revendiquer une esthétique artistique intrinsèquement afro-américaine.

Parmi les personnalités influentes ayant rejoint le Black Arts Movement se trouvent des écrivains, comme Toni Morrison, Alice Walker ou Ishmael Reed, mais aussi plusieurs musiciens de jazz, parmi lesquels John Coltrane, Thelonious Monk, Charles Mingus. Des jazzmen associés au hard bop ont également rejoint l’aventure du BAM jusqu’au déclin du mouvement dans les années 1970.

Plus de soixante ans nous séparent de la parution du livre Le Peuple du blues de LeRoi Jones, et la communauté noirs américaine a continué à créer des styles musicaux – dont le funk et le hip-hop – qui illustrent, comme le blues et le jazz avant eux, l’évolution de ses rapports sociaux au sein d’une Amérique qui n’en a pas terminé avec son histoire ségrégationniste. Si le décès d’Amiri Baraka en 2014 nous prive à jamais d’une éventuelle suite à son ouvrage de 1963, il n’en demeure pas moins stimulant de prolonger aujourd’hui sa réflexion.


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