En octobre 2023, Martin Scorsese racontait dans Killers of the Flower Moon le massacre du peuple Osage — un peuple natif-américain originaire de l’Oklahoma — par des Blancs avides de richesses au début du XXème siècle. La légende du cinéma américain signait avec ce film passionnant et particulièrement abouti son premier western.
Le caractère forcément événementiel de Killers of the Flower Moon et les nombreuses discussions enflammées que le film a engendrées ont malheureusement occulté un autre western sorti deux mois plus tard dans les salles françaises : Les Colons, premier long-métrage du cinéaste chilien Felipe Gálvez.
Le film nous plonge dans un épisode particulièrement sanglant de l’histoire du Chili : l’extermination quasi-totale des Selk’nam (Onas) — l’une des trois populations autochtones de la Terre de Feu, cet archipel situé à l’extrême-sud du continent sud-américain (Patagonie). En 1901, trois hommes — un lieutenant écossais, un mercenaire américain et un jeune métis chilien — sont recrutés pour chasser les Onas sur leurs terres ancestrales, accordées par l’administration au milliardaire José Menéndez.
Reprenant les codes et stéréotypes du western nord-américain, Les Colons marque toutefois par sa grande brutalité. Il y aurait bien évidemment beaucoup à dire sur la représentation de la violence dans le cinéma, et plus particulièrement le western, chilien — on songe notamment aux films d’Alejandro Jodorowsky (El Topo).
Il nous faut toutefois insister sur la manière dont la beauté des paysages de la Terre de Feu qu’a filmés Felipe Gálvez rend plus glaçante encore la violence des colons. Le cinéaste chilien ne recule devant aucune représentation des atrocités commises contre les populations indigènes. Gálvez dessine les contours d’un génocide qui se trouve au fondement de l’histoire moderne de l’Amérique du Sud.

Les Colons est un film profondément politique, à plus d’un titre. Dans une interview accordée au quotidien chilien Interferencia, le cinéaste pointe la faculté d’une partie de la population à oublier sa propre histoire :
« Il y a quelques semaines, nous avons entendu le conseiller Luis Silva qui, au lieu de parler de la dictature, parle encore de “gouvernement militaire”. Autrement dit, cinquante ans après le coup d’État, il y a encore des gens qui ne l’appellent pas une dictature, et ces personnes peuvent même occuper des postes importants. Cela me fait évidemment penser que, pour réfléchir à ce qui s’est passé en 1973, on peut remonter plus loin, dans un pays qui a commis un génocide et l’a effacé. Ainsi, pour moi, ce qui s’est passé avec les Selk’nam est le miroir de ce que l’on tente de faire avec la dictature de Pinochet.«
S’il convient de rappeler que le film est sorti dans un contexte où les populations autochtones d’Amérique latine continuent de lutter pour leurs droits fondamentaux — au Chili comme ailleurs — il faut également revenir sur une problématique importante à laquelle l’équipe de production des Colons a été confrontée. En effet, Felipe Gálvez a choisi de tourner son film sur la Terre du Feu ; cela signifie qu’en plus de s’exposer à des conditions climatiques souvent extrêmes, le réalisateur et ses équipes ont travaillé sur les terres privées de la famille Menéndez, le principal coupable de la colonisation de l’archipel et du génocide des Selk’nam. Le cinéaste témoigne :
« La Terre de Feu appartient encore aujourd’hui à la famille Menéndez ; autrement dit, la majorité des terres leur appartiennent, et la plupart sont privées et détenues par des familles qui ont participé — ou participent encore — à l’industrie ovine. Par conséquent, pour la région avant toute chose, c’est un sujet extrêmement compliqué.«

Né en Espagne en 1846, José Menéndez a bâti sa fortune sur l’élevage de moutons, en s’appuyant sur des capitaux britanniques. À la recherche de terres toujours plus vastes, l’homme d’affaires acquit des millions d’hectares en Patagonie, grâce au soutien de sénateurs corrompus.
L’historien espagnol José Luis Alonso Marchante explique, dans son ouvrage Menéndez, roi de la Patagonie, que l’introduction des ovins sur le territoire entraîna la disparition du guanaco — un camélidé proche du lama et principale source de nourriture des Selk’nam. Pour se nourrir, les autochtones durent naturellement remplacer le guanaco par le mouton.
En réaction, José Menéndez ainsi que d’autres compagnies moins puissantes firent appel à des chasseurs pour exterminer les Selk’nam. L’Écossais Alexander MacLennan, homme de main de Menéndez, est tristement célèbre pour avoir été le plus redoutable tueur de Selk’nam. Pour le récompenser de ses « loyaux services », il reçut à sa retraite une coûteuse montre en or offerte par José Menéndez. Soulignons que les deux hommes comptent parmi les personnages du film Les Colons.

Alors que l’image de José Menéndez a été très largement dégradée auprès de la jeune génération — passant de pionnier de la construction nationale à principal acteur d’un génocide —, notamment grâce au travail d’historiens contemporains tels que José Luis Alonso Marchante, le film Les Colons est un long-métrage qui vient accompagner la reconquête d’une mémoire longtemps effacée. En cela, c’est un film important !
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