Les littératures africaines de langue anglaise et française ont eu une influence majeure dans les études post-coloniales et la lutte pour les droits civiques dans les pays anglophones, à commencer par les États-Unis d’Amérique. Ainsi, Stokely Carmichael — figure du Black Panther Party — fut si imprégné des idées du ghanéen Kwame Nkrumah (Le Consciencisme) et du panafricain guinéen Ahmed Sékou Touré (L’Afrique en marche) qu’il changea son nom pour en Kwame Ture.
On peut également mentionner l’impact considérable qu’a eu le roman Tout s’effondre (Things Fall Apart) de l’écrivain nigérian Chinua Achebe sur toute une génération d’artistes afro-américains. Le groupe de jazz-rap The Roots, par exemple, a intitulé son quatrième — et sans doute meilleur — album d’après le titre de l’ouvrage.
Aussi fondamentales que puissent être ces littératures, le choix des langues employées a suscité de nombreux débats au sein des écrivains anti-coloniaux africains. Le romancier et homme de théâtre kényan Ngũgĩ wa Thiong’o a étudié les liens entre la langue et l’impérialisme dans Décoloniser l’esprit (Decolonising the Mind), un ouvrage paru en 1986 et compilant une série de quatre conférences sur le sujet.

Décrivant dans sa déclaration introductive Décoloniser l’esprit comme « [son] adieu à l’anglais pour quelque écrit que ce soit « , Ngũgĩ wa Thiong’o rappelle que « le choix d’une langue, l’usage que les hommes décident d’en faire, la place qu’ils lui accordent, tout cela est déterminant et conditionne le regard qu’ils portent sur eux-mêmes et sur leur environnement naturel et social, voire sur l’univers entier« .
Considérant les langues coloniales comme une « bombe culturelle » sur le continent africain, visant à achever l’effacement des histoires et identités autochtones, il affirme au début du premier chapitre — La littérature africaine et sa langue — que la question linguistique « a toujours été au coeur des grandes violences faites à l’Afrique au XXème siècle« .

Ngũgĩ wa Thiong’o revient sur le rôle qu’a joué la domination par l’école des langues anglaise, française et portugaise sur les langues africaines dans l’achèvement du processus colonial chez le colonisé. « Le cauchemar de l’épée et du fusil fut suivi de la craie et du tableau noir. A la violence physique du champ de bataille succéda la violence psychologique de la salle de classe. » L’écrivain kényan fait une description édifiante des violences que lui et plusieurs générations d’Africains ont subies de la part des régimes coloniaux.
« Au Kenya, [l’anglais] devint plus qu’une langue : il devint la langue, devant laquelle toutes les autres durent s’incliner révérencieusement. À partir de ce moment, être surpris à parler kikuyu à proximité de l’école devint une épreuve affreusement humiliante. Le coupable était puni — trois à cinq coups de canne sur les fesses nues — et on le forçait à porter autour du coup une pancarte « JE SUIS STUPIDE » ou « JE SUIS UN ÂNE ». Parfois on lui réclamait une amende démesurée. Et comment les instituteurs s’y prenaient-ils pour repérer les coupables ? Ils donnaient le matin un bouton à un élève et chargeaient l’enfant de le remettre au premier camarade qui dirait un mot dans sa langue maternelle. L’élève qui avait entre les mains le bouton à la fin de la journée dénonçait le camarade que le lui avait donné, lequel dénonçait à son tour l’enfant qui avait eu le bouton avant lui, et de fil en aiguille tous les coupables de la journée étaient nommés. Belle façon d’enseigner aux enfants la délation et de les inciter de bonne heure à trahir leurs proches et leur communauté.«
Notons que ces méthodes furent utilisées aussi bien dans les colonies que dans les régions françaises sous la IIIème République, comme l’explique notamment l’historienne bretonne Rozenn Milin dans La Honte et le Châtiment — L’imposition du français : Bretagne, France, Afrique et autres territoires (2025).

En grand héritier de Frantz Fanon, Ngũgĩ wa Thiong’o revient également sur l’impact psychologique de ces violences, et de manière plus générale par le remplacement des littératures orales africaines par les littératures — et à travers elles, les cultures — coloniales. « Dans sa communication « Littérature écrite et représentations noires », lue en 1973 à la conférence de Nairobi sur l’enseignement de la littérature africaine à l’école, l’universitaire kenyane Micere Mugo a raconté comment le portrait de la vieille Gagool, dans Les Mines du roi Salomon de Rider Haggard, lui avait pendant des années inspiré une frayeur mortelle chaque fois qu’elle voyait une vieille femme africaine. Dans son autobiographie Cette vie, Sydney Poitier a décrit la façon dont il en était venu, à force de lectures, à associer l’Afrique aux serpents. À son arrivée en Afrique, descendu dans un hôtel moderne d’une grande ville, il ne put s’endormir et passa la nuit à vérifier qu’aucun reptile ne se cachait nulle part, y compris sous son lit !«
Malgré l’impact qu’a eu Décoloniser l’esprit de Ngũgĩ wa Thiong’o dans les études post-coloniales, certains écrivains africains affichent leur désaccord avec la thèse du romancier kenyan. C’est le cas notamment de Chinua Achebe, qui justifiait en 1994 son choix d’avoir écrit Tout s’effondre en langue anglaise plutôt qu’en langue igbo, à l’occasion d’un entretien accordé à la revue anglophone The Paris Review :
« Il y a un problème avec la langue igbo. Elle souffre d’un héritage très grave qu’elle a reçu au début de ce siècle de la mission anglicane. Les autorités ont envoyé un missionnaire du nom de Dennis, Archidiacre Dennis. C’était un érudit. Il considérait que la langue igbo – qui comptait plusieurs dialectes – devrait en quelque sorte fabriquer un dialecte uniforme qui serait utilisé pour l’écrit pour éviter tous ces dialectes. Parce que les missionnaires étaient puissants, ce qu’ils voulaient faire, ils le faisaient. C’est devenu la loi. Mais ce dialecte uniforme et artificiel ne peut pas chanter. Il n’y a rien que tu puisses faire pour le faire chanter. C’est lourd. C’est lourd. C’est en bois. Il ne va nulle part.«

Bien sûr, près de quarante ans après la parution de Décoloniser l’esprit, le débat sur les langues des littératures africaines reste ouvert. Il n’en demeure pas moins que ce court ouvrage de 160 pages, publié en France en 2011, offre des perspectives particulièrement stimulantes sur la question de la décolonisation. Signalons que si Ngũgĩ wa Thiong’o adopte parfois un ton ironique envers des confrères ayant choisi d’écrire en anglais ou en français — comme Léopold Sédar Senghor — il importe de replacer ces échanges dans leur contexte plutôt que de nous ériger en arbitres de leurs choix.
On peut néanmoins rester méfiant face au fait que les écrivains africains s’exprimant dans leurs langues maternelles soient systématiquement ignorés. L’organisation, en 1962, de la « Conférence des écrivains africains de langue anglaise » — qui excluait de fait les auteurs écrivant dans des langues africaines — a d’ailleurs poussé Ngũgĩ wa Thiong’o à rédiger les conférences réunies dans Décoloniser l’esprit et à tourner le dos à la langue coloniale. À nous, en 2025, de contribuer à la coexistence de toutes les expressions littéraires africaines.
Décoloniser l’esprit, de Ngũgĩ wa Thiong’o, éditions La Fabrique (2011), 15 euros.
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