Se plonger plusieurs heures durant dans une fiction historique inspirée de faits réels peut parfois donner l’impression d’être immergé dans la grande Histoire. C’est là toute la magie du jeu-vidéo et du cinéma. Plus les décors, les costumes et les accents paraitront crédibles, plus nous aurons l’impression que les faits rapportés seront vrais. Sans rien enlever à la qualité des plus grandes fictions historiques « inspirées de faits réels« , il est important de garder son esprit alerte, afin de ne jamais confondre l’Histoire et le conte. Les exemples de Peaky Blinders, série-phare des années 2010, et de House of Guinness nous le rappellent avec éclat !
Steven Knight, scénariste britannique talentueux et prolifique, est l’un des plus prisés d’Hollywood. Actuellement impliqué dans le film The Immortal Man, qui devrait clore les aventures de Tommy Shelby, le charismatique gangster de Peaky Blinders, il vient de lancer sa nouvelle série, House of Guinness, disponible sur Netflix depuis le 25 septembre 2025. Cependant, cette série semble confirmer une tendance déjà observée dans Peaky Blinders : une représentation problématique des républicains irlandais. On vous explique pourquoi.
Le mépris de Tommy Shelby vis-à-vis des nationalistes irlandais
En activité depuis le début des années 1990, Steven Knight s’est imposé comme un scénariste de renom grâce à la série Peaky Blinders, diffusée sur la BBC de 2013 à 2022. Cette fresque nous plonge dans le Birmingham de l’entre-deux-guerres, suivant l’ascension du clan Shelby, une famille de bookmakers d’origine gitane menée par Thomas « Tommy » Shelby. Charismatique et ambitieux, ce leader cherche à s’élever au sommet du crime organisé et de la politique britanniques. Cependant, ses ambitions se heurtent aux bouleversements politiques majeurs du Royaume-Uni : mouvement des Suffragettes, essor du communisme, émergence du fascisme et guerre civile irlandaise.

Dès la première saison de Peaky Blinders, Tommy et son clan se retrouvent liés au conflit irlandais. Ayant volé des armes automatiques appartenant à l’Empire britannique, Thomas attire à la fois la convoitise de l’IRA (Irish Republican Army), qui souhaite acheter ces armes pour renforcer ses forces en Irlande, et du ministre anglais Winston Churchill, qui envoie à Birmingham l’officier Chester Campbell, officier de la police royale irlandaise, qui a réprimé dans la violence les Républicains irlandais à Belfast.
Dès la première rencontre entre deux membres de l’IRA et Tommy Shelby dans son propre pub, le Garrison (saison 1, épisode 3), les négociations prennent brutalement fin après que l’un des deux Républicains — fortement alcoolisé — chante en tapant du poing sur la table le premier couplet de la chanson The Boys of the Old Brigade de Patrick Joseph McGuigan, immortalisée en 1974 par le groupe The Wolfe Tones dans son album Till Ireland a Nation. À Grace Burgess, Thomas résume l’entrevue par ces mots cinglants : « Ils ne sont personne. […] Ils se croient rebelles parce qu’ils aiment chanter. » Le second Républicain se fait assassiner quelques minutes après dans une ruelle de Birmingham par Grace, qui souhaite venger la mort de son père, tué par l’IRA à Belfast.

Au début de la saison 2, deux femmes habillées en veuves font exploser le Garrison. Cet attentat terroriste est un coup des Irlandais. Mais lesquels ? Le chef des Peaky Blinders rencontre les commanditaires, Irene O’Donnell et Donal Henry, et les interroge de manière narquoise : « Dites-moi, à quel camp rebelle vous appartenez ? J’ai lu que vous, les Irlandais, vous vous battiez entre vous, maintenant. Le roi vous offre un traité de paix et vous déclenchez une guerre. C’est drôle, vous ne trouvez pas ? Une guerre à cause de la paix. Alors, vous êtes pour le traité ou contre le traité ? Pardonnez-moi, je m’y perds. »
Thomas Shelby fait référence aux tensions qui divisent les Irlandais, suite à la signature par Michael Collins le 6 décembre 1921 du Traité anglo-irlandais, qui acte la séparation de l’île en deux entités — l’Irlande du Sud, catholique, et l’Irlande du Nord, protestante — et transforme l’Irlande du Sud en dominion, c’est-à-dire un État avec ses institutions propres, mais appartenant au Commonwealth. Cette signature, qui oblige le Dáil Éireann — l’Assemblée d’Irlande — à prêter allégeance à la Couronne britannique, est rejetée par Éamon De Valera, leader indépendantiste et Président de la République irlandaise pendant la Guerre d’Indépendance. De cette opposition résultera une guerre civile sanglante, dont vous pouvez découvrir le déroulé dans cet article paru sur notre site.

Une seconde rencontre entre Tommy, Irene O’Donnell et Donal Henry permet de clarifier les positions des deux rebelles irlandais. En effet, leur alliance avec le major Campbell — ennemi juré de Thomas Shelby — implique qu’ils sont en faveur du Traité anglo-irlandais. Mais Donal Henry est un traitre, qui espionne les pro-traités au profit des « anti-traités ». « Ces ennemis irlandais sont des frères et des cousins, bordel. », résume Tommy.
Bien évidemment, nous ne pouvons considérer sur ces seuls éléments que Steven Knight partage les opinions de Thomas Shelby concernant les Républicains irlandais. Sinon cela reviendrait à considérer que tous les scénaristes et tous les écrivains sont comptables des paroles et idéologies de chacun de leurs personnages. Par ailleurs, il convient de rappeler que l’acteur Cillian Murphy est irlandais, et qu’il n’a jamais caché son adhésion aux idées républicaines irlandaises. Même constat concernant l’actrice Simone Kirby, qui interprète le rôle d’Irene O’Donnell et que l’on a récemment retrouvée avec plaisir dans le film Kneecap de Rich Peppiatt.
Une histoire confuse du fascisme en Irlande et au Royaume-Uni
Cependant, les saisons 5 et 6 dévoilent une nouvelle dynamique avec l’introduction d’Oswald Mosley, personnage historique connu pour être le fondateur de la British Union of Fascists en 1932 et qui devient le principal antagoniste de la série. Parmi ses alliés, Mosley peut compter sur Laura McKee, surnommée Capitaine Swing, haut-gradée de l’IRA qui parvient à déjouer la tentative d’assassinat contre le leader fasciste par les Peaky Blinders. Elle est également responsable de la mort de Polly Gray, la tante de la fratrie Shelby et principale conseillère de Thomas depuis la saison 1. À l’occasion d’un dîner, elle assure à Oswald Mosley que la classe ouvrière irlandaise peut être transformée et adhérer aux idées du fascisme galopant.

Malheureusement, Steven Knight n’offre pas de contre-modèle, et peut donner l’impression que les Républicains irlandais pouvaient avoir des accointances idéologiques avec le fascisme. Il convient de rappeler que l’idéal d’indépendance des Fenians n’était pas compatible, et était pour le moins antagoniste, avec la conception impérialiste de l’unité britannique émise par Oswald Mosley.
S’il y a bien eu des hommes politiques et des intellectuels irlandais ouvertement fascistes — comme dans de nombreux pays d’Europe de l’Ouest pendant les années 1930 —, tels que Eoin O’Duffy et Thomas F. O’Higgins, le mouvement n’a jamais eu de percée électorale significative en Irlande. En avril 1934, la British Union of Fascists essaie d’ouvrir une branche à Belfast, appelée Ulster Fascists. Toutefois, l’historien R.M. Douglas explique en 1977 dans The Swastika and the Shamrock: British Fascism and the Irish Question, 1918-1940 que la branche nord-irlandaise de la BUF s’est éteinte un an après sa création.

L’Army Comrades Association, fondée en 1932 sous la direction d’Eoin O’Duffy, était le plus important mouvement d’extrême-droite actif en Irlande dans les années 1930. Le mouvement est surtout connu sous le nom de Chemises Bleues (Blueshirts), en référence à l’uniforme que portaient ses membres. Influencé par le socialisme et l’anti-colonialisme, notamment à travers la figure de Peadar O’Donnell — romancier, syndicaliste et membre éminent de l’Irish Republican Army —, l’IRA attaque régulièrement les rassemblements du Cumann na nGaedheal protégés par les Blueshirts. De nombreux historiens ont documenté les affrontements violents quasi-hebdomadaire opposant les Blueshirts et les membres de l’IRA.
Ainsi, l’alliance entre Oswald Mosley, leader du parti fasciste anglais, et des membres de l’Irish Republican Army dans les saisons 5 et 6 de Peaky Blinders nous parait confuse au regard de l’histoire du républicanisme irlandais et de l’histoire des luttes anti-fascistes en Irlande. Bien sûr, on peut mettre ces approximations fautives sur le compte de maladresses d’écriture. Toutefois la parution récente de la série House of Guinness nous interrogent sur les rapports qu’entretient Steven Knight avec l’histoire irlandaise.

House of Guinness et la mauvaise sociologie de l’IRB
La série, parue sur Netflix fin septembre, nous plonge dans le Dublin de la deuxième moitié du XIXème siècle. À la mort de Benjamin Lee Guinness en 1868, ses deux fils ainés héritent de la célèbre brasserie qui portent son nom. La fratrie doit apprendre à coopérer pour assurer un avenir radieux à l’avenir de la brasserie familiale, la dignité de leur nom et de leur image au sein de l’aristocratie britannique. Pendant ce temps, la colère gronde à Dublin comme dans le reste de l’île, notamment du côté des Fenians — les membres de l’Irish Republican Brotherhood (IRB).

Le destin de la famille Guinness entre en résonance avec l’histoire de l’indépendance irlandaise quand ils subissent un chantage des Fennians qu’ils ne peuvent ignorer. Cependant, le portrait que Steven Knight peint de l’IRB pêche par manque de neutralité. Hormis le personnage d’Ellen Cochrane, interprétée par l’actrice irlandaise Niamh McCormack — véritable révélation de la série —, les Fenians sont décrits comme une horde de révolutionnaires brouillons et hagards.
En plus de ne jamais explorer le cadre idéologique de l’Irish Republican Brotherhood, la série se trompe dans leur sociologie. Si l’on aurait tort de résumer l’IRB à une élite savante, il faut toutefois rappeler le rôle important qu’ont joué les intellectuels de la casse moyenne catholique. On peut mentionner son fondateur James Stephens, pamphlétaire influencé par les idées révolutionnaires et républicaines européennes ainsi que par le carbonarisme italien.

N’oublions pas également les nombreux écrivains, poètes, journalistes, universitaires, avocats, imprimeurs qui ont rejoint les rangs de l’IRB, diffusant le nationalisme et le républicanisme irlandais à travers des cercles littéraires et éducatifs. Leur place fut si importante que le soulèvement de Pâques 1916, événement majeur de l’histoire de l’indépendance irlandaise auquel ont participé de nombreux écrivains, fut qualifié de « Révolution des Poètes » par le New York Times la même année.
Le portrait que Steven Knight brosse des Fenians dans House of Guinness a suscité de très vives critiques dans la presse irlandaise. Pour le quotidien de centre-gauche The Irish Times, « Steven Knight montre que sa compréhension de l’Irlande sous le colonialisme est au mieux rudimentaire. » Le journaliste Ed Powers poursuit : « Knight dépeint la lutte pour l’indépendance comme une bataille entre différents types d’Irlandais. D’un côté, les unités de la police métropolitaine de Dublin avec leur accent urbain rocailleux, de l’autre les « Fenians » qui s’habillent et parlent comme des leprechauns sauvages. » Le quotidien de droite nationaliste The Irish Independent ne se montre pas plus clément vis à vis de House of Guinness. Le journaliste Pat Stacey considère que « l’Histoire [irlandaise] est jetée à l’égout ».

Un élément de la série nous permet cependant de comprendre un peu mieux les raisons d’une narration qui aborde si insuffisamment le contexte colonial irlandais. Steven Knight a le mérite de rappeler le poids mémoriel de la Grande famine irlandaise (1845-1852), survenue une vingtaine d’années avant les événements de la série. Certaines scènes dans la campagne irlandaise rappellent les conséquences de cette tragédie, qui a coûté la vie à plus d’un million de personnes, selon les estimations les plus récentes.
Cependant, dans House of Guinness, la Grande famine irlandaise est davantage utilisée pour mesurer l’indécence d’une aristocratie riche et décadente, majoritairement protestante et d’origine britannique, contrastant avec les classes populaires de la majorité catholique. Une manière pour Steven Knight de rappeler que les différences de classes influencent la perception des grands bouleversements du monde, surtout les plus tragiques. Ce faisant, il ignore la dimension coloniale de la Grande famine irlandaise.

Depuis Peaky Blinders, Steven Knight raconte une histoire de la classe ouvrière britannique. C’est une thématique qui habite (presque) tous ses projets récents, de Taboo à A Thousand Blows, en passant par ses adaptations des romans de Charles Dickens (A Christmas Carol, Great Expectations). Or, le scénariste semble justement aborder la question de l’indépendance irlandaise uniquement sous l’angle de la lutte des classes.
L’œuvre de James Connolly, révolutionnaire marxiste irlandais et figure de l’Insurrection de Pâques 1916, notamment Labour in Irish History, où il présente le socialisme comme le destin national de l’Irlande en lien avec son passé gaélique et agraire, souligne l’importance de la dimension marxiste de l’indépendance irlandaise. Toutefois, il ne faut pas minorer ses autres dimensions (nationale, religieuse, culturelle). Du reste, l’idée d’une révolution prolétarienne est nuancée par le rôle actif qu’a joué la classe moyenne catholique au sein du Sinn Féin et de l’IRA.

Par ailleurs, Steven Knight semble en phase avec l’évolution de la gauche libérale anglaise concernant le rejet de la violence en politique, y compris dans un contexte colonial. Dans les années 1970-1980, une partie de la gauche radicale britannique, incarnée par des figures comme Tony Benn, Ken Livingstone et Jeremy Corbyn, débattait de motions de soutien à l’IRA, perçue par certains comme un mouvement de résistance nationale légitime face au colonialisme britannique. Cependant, la signature de l’Accord du Vendredi Saint en 1998, qui a mis fin aux Troubles en Irlande du Nord, a conduit la gauche britannique à condamner en choeur la violence de l’IRA, tout en reconnaissant les racines historiques de ses revendications.
Cette position largement majoritaire au sein de la gauche britannique pourrait expliquer un contraste notable dans House of Guinness. En effet, alors que les Fenians y sont dépeints comme des révolutionnaires brutaux et violents, la série de Steven Knight met en lumière la nouvelle scène musicale irlandaise : Fontaines D.C., Kneecap, The Mary Wallopers, The Murder Capital, Gilla Band, Lankum, entre autres. Ces groupes, souvent en phase avec les idéaux républicains irlandais et une critique du colonialisme, expriment aujourd’hui un soutien quasi-unanime à la cause palestinienne, reflétant une continuité dans leur engagement anti-impérialiste.

Le groupe de hip-hop Kneecap, qui utilise dans ses chansons, dans ses clips, dans ses représentations scéniques et dans son film éponyme, toute la mythologie liée à l’Indépendance irlandaise — au point d’appeler « Fenians » ses fans —, demeure acceptable aux yeux de la gauche britannique. Parce qu’aussi radicale soit leur critique du colonialisme, le trio de Belfast n’appelle pas à sortir les armes. Après tout, comme le rappelle Arló Ó Cairealláin (Michael Fassbender), père du rappeur Móglaí Bap et ancien membre de l’IRA dans le film Kneecap : « Chaque mot prononcé en irlandais est une balle tirée pour la liberté de l’Irlande. »






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