Dans les campagnes d’autrefois, la naissance d’un enfant n’était pas seulement un évènement familial ; elle était suivie d’un véritable rituel ancré dans les valeurs collectives. L’extrait ci-dessous, tiré du roman autobiographique et essai anthropologique Le Cheval d’orgeuil de Pierre-Jakez Hélias, qui nous plonge dans le Pays Bigouden du début du XXème siècle, cette Bretagne dure et digne, nous rappelle comment réintégrer un ordre social et spirituel en devenant mère.

À travers la discrétion et la pudeur mais aussi une grande force intérieure, les femmes y portaient fièrement leur rôle. La rédaction de Cheminez a désiré partager avec vous cet extrait à la fois passionnant et poétique, et qui touchera sans doute les parents d’aujourd’hui ; il rappelle en effet combien l’arrivée d’un enfant touche à l’intime tout en s’inscrivant dans une histoire partagée. Une leçon de fierté et de respect pour les traditions qui ont façonné la parentalité dans nos régions.

« Voici comment cela se passait. Celle qui avait eu du nouveau s’habillait entre dimanche et tous les jours, c’est-à-dire proprement mais sans aucune ostentation. Elle mettait sur ses épaules le manteau de deuil, lourde pélerine de drap aux fermoirs d’argent dont elle ramenait le capuchon sur sa coiffe pour se dissimuler la figure. Elle sortait de chez elle, demeurait un moment sur le seuil pour donner aux gens le temps de se retourner. Bien entendu, tout le monde savait, de bouche à oreille, qu’elle irait se faire bénir vers trois heures. La voilà qui descend vers l’église, marchant au raz des maisons. Toutes les femmes sont rentrées chez elles. A peine si le plus curieux ose soulever un coin de rideau. Quant aux hommes qui se trouvent sur la route, ils font toujours semblant de s’occuper d’autre chose pour ne pas voir.

La femme entre au cimetière en enjambant l’échalier, non point par la grande porte. Elle tourne autour de l’église et se présente devant le Porshe du Baptême. Le prêtre, averti d’avance, l’attend en surplis et étole blanche. Il lui donne un cierge allumé avant de la bénir au goupillon. Adjutorium nostrum in nomine Domini. Après un bout d’antienne en latin, il met l’extrémité de son étole dans la main de la mère qu’il fait entrer dans l’église. C’est comme un second baptême. La femme s’agenouille devant l’autel, remercie Dieu, le prêtre continue à débiter ses versets. Puis il fait sur elle une aspertion d’eau bénite en signe de croix. Pax et bette-diction Dei omnipotentis… Amen. C’est fini.

Alors la femme se relève, abaisse son capuchon, détache son fermoir d’argent et sort de l’église la tête haute. Elle enlève son manteau, le plie sur son bras. Il est d’usage qu’elle aille se recueillir quelques instants sur la tombe de ses parents, maintenant qu’elle est en règle avec les morts et les vivants. Elle quitte le cimetière par la grande grille. Comme par hasard tous ceux qui ne voulaient pas la voir avant se trouvent sur son passage pour parler joliment de choses et d’autres, mais surtout pas de la raison qui l’a fait venir à l’église, un jour de semaine, toute seule, sous la cape des enterrements, alors que le glas n’a sonné pour personne. Seulement au moment de la quitter, chacun lui demande, en regardant ailleurs : « Comment va votre maisonnée ? »  Et elle répond : « Très bien. Il n’y a pas mieux. » Inutile de poser d’autres questions. Toutes les femmes du bourg connaissent par le menu tous les incidents qui ont jalonné les derniers jours pour l’enfant et la mère. Ainsi que l’ordonnance du repas de baptême. Les voisines qui ont leurs entrées dans la maison ont eu à cœur de tout raconter.

Avant de rentrer chez elle, la mère fait ses commissions dans les commerces qu’elle fréquente. Elle s’excuse : Je n’ai pas eu l’occasion de venir ces jours-ci. Et j’ai eu tellement de monde qu’il ne me reste quasiment rien chez moi. Comme de juste, dit la boulangère. Et l’épicière : Cela arrive, ces choses-là. Le boucher grogne avec un sourire : J’ai entendu dire. Bref, la sacoche est pleine quand la femme franchit son seuil à la hâte, pour donner le sein au poupon, laissé à la garde d’une tricoteuse obligeante.

Encore quelques jours et ce sera le défilé des femmes qui viendront s’extasier sur le nouveau-né en savourant le café de la mère à pleins bols. A moins que les temps ne soient trop durs et la bourse si maigre qu’il faille attendre plusieurs semaines ou plusieurs mois pour cette politesse. Mais elle sera faite, comptez-y. »

Certains lecteurs trouveront peut-être ces traditions dépassées, risibles, bonnes à émouvoir que les amoureux du folklore. D’autres rappelleront peut-être le débat houleux qu’a suscité la parution du roman Le Cheval d’orgueil, notamment la réaction du poète breton Xavier Grall, qui accusait Pierre-Jakez Hélias de résumer la Bretagne à la « bigoudénie » dans son ouvrage Le Cheval couché. Cependant, alors que la sincérité d’Hélias n’a jamais été mise en défaut par ses opposants, cet extrait est l’occasion pour nous de nous interroger sur la manière dont nos sociétés contemporaines ritualisent la maternité. Pour en savoir plus à ce sujet, nous vous renvoyons à notre dossier sur les rites de naissance.


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