Des Haradrim de la Terre du Milieu dans l’oeuvre de J.R.R. Tolkien aux Immaculés du continent d’Essos de Game of Thrones, l’Orient a souvent inspiré la fantasy occidentale, au point que nous nous sommes interrogés dans les colonnes de Cheminez sur la possibilité de considérer la fantasy comme « un nouvel orientalisme », selon la définition qu’en a faite le chercheur palestinien Edward Wadie Saïd. Mais le genre de la fantasy n’est pas le seul à avoir repris des éléments orientaux. C’est ce que nous allons voir aujourd’hui avec un cas historique très concret, qui a inspiré aussi bien la saga vidéoludique Assassin’s Creed que le méchant Ra’s al Ghul dans les comics Batman : le savant Hassan al-Sabbah et sa forteresse Alamut. 

Une cartographie géopolitique de l’époque : la chronologie d’un chaos

La forteresse d’Alamut acquiert sa renommée au milieu du XIe siècle, à une époque où l’Empire abbasside traverse de graves turbulences, marquées par des conflits internes et externes. Le tournant majeur survient en 861 avec l’assassinat du calife al-Mutawakkil par des chefs militaires turcs, acte qui scelle le déclin irréversible de l’empire. La présence dominante de ces chefs turcs à la cour califale compromet les efforts de redressement tentés par les successeurs d’al-Mutawakkil. Entre 861 et 870, plusieurs califes, tels qu’al-Muntasir (862), al-Musta’in (866), al-Mu’tazz (869) et al-Muhtadi (870), sont ainsi démis ou tués par ces mêmes chefs militaires.

Parallèlement, des dynasties princières indépendantes ou semi-indépendantes émergent, affaiblissant davantage le pouvoir abbasside : les Zaydites au Tabaristan (864-928), les Saffarides au Sistan et au Baloutchistan (861-1003), ou encore les Tulunides en Égypte (868-905). Dès 940, les Buyides, une dynastie perse, s’emparent de Bagdad et placent le califat sous leur tutelle. Leur domination sur l’Iran et l’Irak durera près d’un siècle, jusqu’à ce qu’ils soient supplantés par la première grande dynastie turque : les Seldjoukides. Ces derniers régneront sur une vaste région couvrant l’Irak, l’Iran et l’Anatolie orientale, du XIe jusqu’à la fin du XIIe siècle.

C’est dans ce contexte politique instable que la forteresse d’Alamut, et avec elle son chef emblématique Hassan al-Sabbah, entre dans l’Histoire.

Hassan al-Sabbah : un sage assassin ?

Le père de Hassan al-Sabbah, Ali al-Himyari, est originaire de Kufa en Irak et s’installe à Ray, deux villes importantes du monde chiite. C’est à Ray que serait né Hassan al-Sabbah vers 1040. Selon plusieurs traditions, sa famille descendrait des rois himyarites du Yémen, ce qui conférerait à Hassan un lignage royal. Depuis son plus jeune âge, il reçoit une éducation très avancée et devient un homme intelligent, charismatique, très cultivé et ambitieux.  

Bien qu’appartenant à l’école chiite imamite duodécimaine, qui reconnaît l’existence de douze Imams immaculés censés succéder au Prophète de l’Islam – et dont le dernier, al-Mahdi, vivrait caché en attendant de réapparaître à la fin des temps pour rétablir l’ordre de Dieu -, Hassan al-Sabbah finit par embrasser le chiisme ismaélien vers ses vingt ans suite à des rencontres et des débats avec des prédicateurs de cette confession. Cette branche du chiisme se distingue de l’école duodécimaine au sujet des noms et du nombre des Imams immaculés. Selon ses biographes, ce changement doctrinal présente Hassan al-Sabbah comme un jeune homme en quête de savoir, prêt à défendre ses idées mais suffisamment lucide pour reconnaître quand il est vaincu sur le plan intellectuel.  

Hassan al-Sabbah

Notons que les connaissances de Hassan al-Sabbah ne se limitent pas au seul champ religieux ; il est également mathématicien, astrologue et architecte. Il visite de nombreuses villes jusqu’à obtenir un poste de conseiller du sultan seldjoukide Malik Shah. Au sein de la cour, sa carrière prend un tournant décisif et il côtoie deux figures majeures : le vizir Nizam al-Mulk et le poète-astrologue Omar Khayyam. Ces trois hommes inspireront de nombreux auteurs, dont Amin Maalouf (Samarcande) et Vladimir Bartol (Alamut).  

Cependant, pour des raisons qui restent floues, Hassan al-Sabbah quitte la cour et se dirige vers l’Égypte fatimide (ismaélienne) vers 1076, où il perfectionne ses connaissances religieuses et forge sa réputation comme figure emblématique – quoi qu’entourée de mystères – dans les sciences religieuses ésotériques.  

À la mort du calife fatimide al-Mustansir (1094), une crise de succession éclate. Hassan soutient Nizar, le fils aîné, contre al-Musta’li, appuyé par les autorités. Plus qu’une simple crise politique, ce désaccord successoral s’accompagne d’un schisme chez les Fatimides où deux courants se distinguent : les Nizarites et les Musta’liens. Cette opposition oblige Hassan à quitter l’Égypte, après y avoir séjourné entre dix-huit mois et trois ans selon les sources.  

Commence alors une période d’errance : Hassan traverse Acre, Alep, Ispahan, jusqu’au Khuzestan, prêchant sa foi ismaélienne nizarite. Son charisme attire de nombreux adeptes, ce qui finit par inquiéter les autorités seldjoukides. Accusé dans plusieurs affaires d’assassinats politiques, il est recherché par les Seldjoukides et les Fatimides qui ordonnent son arrestation et il se réfugie pendant trois ans dans les régions montagneuses du Mazandaran et du Gilan.

Hassan al-Sabbah

Son attention se porte ensuite sur une forteresse stratégique : Alamut. Il envoie ses partisans prêcher autour de la forteresse et gagne peu à peu la confiance de la population et du gouverneur local, un homme pieux d’abord méfiant, mais qui finit par rallier sa cause. Une fois solidement installé, Hassan demande au gouverneur de quitter les lieux. Seul, sans soutien, ce dernier s’exécute. Ainsi, en 1090, Hassan prend le contrôle d’Alamut par la ruse et en devient le maître, recevant le surnom légendaire de « Vieux de la Montagne ».

L’État nizarite : une histoire fantasmée

Depuis Alamut, Hassan al-Sabbah s’impose comme un chef politico-religieux, mais aussi comme stratège militaire. Plusieurs assassinats ciblés de hauts dignitaires, souvent accusés de corruption, lui sont attribués. À partir de cette base, il étend progressivement son autorité sur d’autres forteresses en Iran et en Syrie, posant les fondements d’un véritable État nizarite, avec Alamut pour capitale.

Cette expansion inquiète les puissances régionales : les Seldjoukides sunnites, les Fatimides chiites et même les Croisés, qui affrontent eux aussi le « Vieux de la Montagne ». Les récits autour des Nizarites, souvent véhiculés par leurs ennemis, relèvent parfois du mythe. On raconte ainsi qu’Hassan faisait croire à ses disciples qu’il pouvait leur offrir un avant-goût du paradis terrestre : drogués, ils étaient transportés dans des jardins luxuriants où les attendaient femmes séduisantes et rivières d’alcool.

Le nom des Nizarites a suscité de nombreuses interprétations. Surnommés al-Batiniyya (les ésotériques), Assassins en raison de leurs meurtres ciblés, ou Hashashin, on suppose qu’ils utilisaient du haschisch, ou du moins des plantes médicinales. Hassan aurait passé 35 années dans sa forteresse sans jamais en sortir. Il meurt en 1124, mais Alamut résiste à toutes les offensives jusqu’en 1256. Durant 130 ans, elle met en échec de nombreuses campagnes militaires.

Alamut : une forteresse inexpugnable

L’émergence de la forteresse d’Alamut n’est pas un phénomène isolé. À partir des Xe et XIe siècles, de nombreuses dynasties princières déplacent progressivement leurs centres de pouvoir des grandes métropoles vers des forteresses perchées. Ainsi, les palais royaux qui incarnaient jadis le cœur de l’autorité politique se retrouvent désormais intégrés à des structures militaires, souvent situées dans des régions escarpées. Cette dynamique s’observe au Caire, à Damas, à Alep, à Hama, à Homs ou encore à Tripoli. L’arrivée des Croisés dans la région renforce davantage le rôle stratégique de ces forteresses dans le monde arabo-musulman.

L’étude des châteaux et forteresses a permis de mettre en lumière leur rôle dans la constitution de l’État nizarite. La structure des châteaux, leur architecture, les réserves d’eau et de nourriture et d’autres détails nous en disent long sur les Nizarites eux-mêmes. Les témoignages retrouvés au fil de l’histoire sur ce peuple attestent d’une intelligence et d’une détermination exceptionnelle. Certains opposants reconnaissent même leurs connaissances sophistiquées de l’architecture militaire, de l’administration et de la logistique, mais également d’agriculteurs très prospères et d’ingénieurs hydrauliques qui arrivent à tirer parti d’un terrain principalement aride et montagneux. Le premier atout de la forteresse d’Alamut est son emplacement géographique. Elle a été bâtie sur un promontoire rocheux d’environ 2100 m de hauteur surplombant la vallée de Shotor Khan et entourée de montagnes, ce qui lui confère un premier avantage défensif. En effet, la légende voudrait que l’emplacement du château ait été indiqué pour la première fois à un dirigeant local par un aigle qui planait au-dessus du grand rocher, d’où son nom « Alamut », en langue daylamite c’est-à-dire le « Nid de l’Aigle ». L’historien Juwayni (1226-1283) comparait son apparence à un chameau agenouillé, le cou tendu.

La forteresse Alamut

La seule liaison avec la ville la plus proche, Qazvin, était un sentier pour mules poussiéreux. Ainsi, les ennemis qui devaient avancer dans ce sentier généraient forcément un nuage de poussière. Voilà comment les gardiens d’Alamut étaient prévenus d’une présence étrangère. L’entrée ouest de la vallée se fait par un étroit défilé gardé par des falaises abruptes de 350 mètres de haut. La gorge, appelée Shirkouh, se trouve à la jonction de trois rivières : le Taleqan, le Shahroud et l’Alamut. Les trois rivières bénéficient de courants d’eau très forts pendant la majeure partie de l’année. Ces courants d’eau rendent ainsi la traversée difficile. À son extrémité orientale, la vallée est protégée par le nœud montagneux d’Alam-Kuh, également connu sous le nom de Takht-e Sulayman ou « Trône de Salomon ». Le nœud montagneux d’Alam-Kuh constitue la source de la rivière d’Alamut. Le centre de la vallée, sur les deux rives du fleuve, est relativement fertile. Il contient suffisamment de terres arables et d’eau pour l’irrigation des cultures sèches, telles que le blé et l’alimentation du bétail. Ainsi, les rizières sont facilement cultivées sur des terres plates ou sur des pentes en terrasses. Il existe donc d’abondantes sources de nourriture, qui pourraient être stockées dans les grandes voûtes d’Alamut si une force ennemie devait percer les défenses naturelles extérieures de la vallée.

Bien qu’ayant conscience de l’avantage naturel de la forteresse d’Alamut, une des premières mesures de Hassan al-Sabbah après la prise d’Alamut fut la consolidation des défenses de la forteresse, dans la mesure du possible. En effet, la base étant un sommet rocheux étroit, les opportunités de construction majeures étaient minces. Mais les données archéologiques montrent qu’il a réussi à renforcer les parties les plus faibles du château avec des murs et des fortifications supplémentaires. Il fit creuser dans la roche de grands entrepôts recouverts de calcaire destinés à stocker des quantités importantes de provisions, permettant de résister à un siège de plusieurs mois.

Site archéologique d’Alamut

En 1256, l’historien Juwayni visita la forteresse et fut frappé par les immenses réserves du château remplies de provisions encore parfaitement fraîches. Hassan al-Sabbah a également fait creuser un conduit sur toute la longueur du rocher à mi-hauteur de la pente et détourné une source d’eau douce vers de profondes citernes creusées dans le rocher sur lequel se dressait le château.  

Toujours dans un souci d’assurer l’autosuffisance alimentaire d’Alamut face à un éventuel siège prolongé, Hassan al-Sabbah avait comme priorité le développement d’un vaste système d’irrigation couvrant le fond de la vallée. La vallée mesure environ 40 km de longueur et varie entre 10 et 15 km de largeur. Le centre de la vallée était relativement fertile et contenait suffisamment de terres labourables. Avec le soutien volontaire des villageois, Hassan al-Sabbah a introduit le terrassement des pentes afin d’optimiser le plus de terrain possible pour la culture. Ces terrasses existent encore aujourd’hui et, à la vue des collines environnantes, on imagine aisément le système agricole bien planifié et conçu par Hassan al-Sabbah et ses partisans. Hassan al-Sabbah a planté de nombreux arbres dans la vallée d’Alamut et aujourd’hui encore celle-ci est verdoyante avec de nombreuses rizières. L’agriculture a ainsi joué un rôle crucial dans la défense de la forteresse. Elle assure l’approvisionnement local et durable et évite une dépendance à l’égard des approvisionnements extérieurs. Il est donc raisonnable de supposer qu’à l’époque nizarite, les épisodes de pénurie alimentaires étaient particulièrement rares, les grandes voûtes du château stockant suffisamment de provisions pour survivre à un siège prolongé.

Site archéologique d’Alamut

En 1092, les forces seldjoukides ont failli reprendre Alamut lorsque la garnison a manqué de ravitaillement. Mais c’était sans compter sur le soutien indéfectible des partisans des vallées voisines qui leur a permis d’être secourus. Hassan al-Sabbah fut tellement soulagé par ce résultat qu’il renomma son château Baladat al-Iqbal, la « Ville de Bonne Fortune ».

Hassan al-Sabbah a su profiter du répit apporté par le désarroi des Seldjoukides et rendit son propre château aussi inexpugnable que possible, il a donc fortifié davantage toute la vallée d’Alamut. Les quartiers d’habitation de Hassan al-Sabbah et de ses hommes étaient petits, austères et sans prétention. On suppose que les bâtiments les plus imposants étaient la mosquée et la bibliothèque. En effet, après avoir assuré les fortifications indispensables de la forteresse et de toute la vallée d’Alamut, Hassan al-Sabbah fit construire la bibliothèque d’Alamut. Son rayonnement intellectuel suscita l’intérêt des érudits, toutes confessions confondues, à consulter sa riche collection de livres et d’instruments scientifiques. Il y avait une circulation permanente de da’is nizarites, c’est-à-dire prédicateurs, de courriers et d’autres visiteurs arrivant ou sortant d’Alamut. Certains voyageurs auraient passé plusieurs mois ou années dans la grande bibliothèque dans le but d’y étudier. Tous les visiteurs auraient naturellement obtenu l’autorisation et l’habilitation de sécurité indispensables pour pénétrer dans l’enceinte du château lui-même.

Peter Willey, dans son ouvrage Eagle’s Nest. Ismaili Castles in Iran and Syria, publié en 2005, a montré que l’État nizarite pendant la période d’Alamut ne dépendait pas de deux ou trois châteaux isolés, mais qu’il couvrait une vaste zone comprenant le Kuhistan et la Syrie. La forteresse d’Alamut est néanmoins toujours restée au centre. En dépit de la disparité géographique et des grandes distances qui séparent certaines parties de l’État, les Nizarites avaient saisi l’importance d’une communication efficace et rapide. Ils ont ainsi organisé un système sophistiqué d’intercommunication entre les différentes parties, basé sur des forts subsidiaires de différentes tailles et des tours de guet qui servaient également de balises.

Le génie de l’entreprise architecturale entreprise par Hassan al-Sabbah nous interroge sur ce savoir-faire qui a permis de construire des édifices dans des paysages montagneux hostiles. L’état actuel de nos recherches ne nous permet pas de donner une réponse détaillée à notre interrogation. Mais nous savons qu’il existe déjà une longue tradition de construction de châteaux et de villes fortifiées chez les Arabes, les Perses, les Turcs et les Byzantins. Hassan al-Sabbah a certainement pu bénéficier de ces compétences dans la construction de son entreprise architecturale.

La fin d’une légende

En 1256, les Mongols, menés par Hulagu Khan, envahissent la région. Le dernier maître d’Alamut, Rukn al-Din, négocie une reddition pacifique : il accepte de livrer la forteresse en échange de la promesse que la bibliothèque, les habitants et les bâtiments soient épargnés. Mais Hulagu trahit sa parole. Il ordonne la destruction complète d’Alamut, massacre la population et fait brûler la majorité des livres. Seuls quelques manuscrits sont épargnés grâce à l’historien Juwayni, chargé de trier et de conserver les ouvrages qu’il ne jugeait pas hérétiques.

Alamut dans Assassin’s Creed

Ainsi s’achève l’histoire matérielle d’Alamut. Pourtant, son mythe, lui, ne cessera de grandir. L’image de cette forteresse imprenable et de son maître énigmatique, Hassan al-Sabbah, continue de nourrir les imaginaires contemporains : on la retrouve dans les jeux vidéo (Assassin’s Creed), les comics (La Ligue des Ombres), les séries (Arrow, Legends of Tomorrow) ou les films (The Dark Knight Trilogy).


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