En février 2025, le réalisateur japonais Takashi Yamazaki a annoncé qu’il était en train de travailler sur l’écriture et les storyboards de la suite de Godzilla: Minus One (2023), qui a ravivé l’intérêt du grand public à l’égard de Godzilla, le Roi des Monstres. Mais que cache ce succès qui a surpris tout le monde ?

Quand on parle de monstres géants au cinéma, deux noms nous viennent immédiatement en tête : le gorille King Kong et le monstre préhistorique Godzilla. Rivalisant en force brute et en capacités de destruction, les deux personnages se sont déjà affrontés lors de combats titanesques, comme dans Godzilla vs Kong d’Adam Wingard. Un second round est sorti en salles le 3 avril 2024, Godzilla x Kong : The New Empire. On l’oublie souvent, mais les deux personnages n’auraient jamais dû se rencontrer

King Kong est apparu pour la première fois dans le film hollywoodien éponyme de 1933 et réalisé par Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack. Ce personnage mythique du cinéma fantastique américain est à la croisée de deux passions du public depuis la deuxième moitié du XIXème siècle : d’un côté les mondes perdus – l’Île du Crâne étant une variation de ce thème exploré par Jules Verne dans Voyage au centre de la Terre (1864) et Arthur Conan Doyle dans Le Monde perdu (1912) –, d’un autre côté la bestialité et sa rencontre avec l’homme, née de la réception du public à la publication de De l’origine des espèces de Charles Darwin (1859), et qui a donné naissance à une sculpture d’Emmanuel Frémiet, intitulée Gorille enlevant une femme (1887). 

L’image de King Kong portant Ann Darrow (Fay Wray) au sommet de l’Empire State Building et affrontant bravement l’aviation américaine a fortement impacté la culture populaire. En s’appuyant sur ces passions que nous avons évoquées, et en truquant 90% des plans du film par des effets pratiques époustouflants pour l’époque (animation en volume, surimpression, etc), les réalisateurs ont réussi à proposer un grand spectacle qui a durablement marqué l’Histoire du cinéma de divertissement. 

Godzilla, quant à lui, est apparu pour la première fois dans le film japonais éponyme de 1954, réalisé par Ishirō Honda et produit par le studio Tōhō. Si la mise en chantier du film a pu être influencée par la re-sortie mondiale du King Kong de 1933, Godzilla n’obéit pas aux mêmes dynamiques. Et pour cause ! Le film d’Ishirō Honda répond à un besoin de mettre des mots sur deux événements tragiques qui ont marqué l’Histoire japonaise : le largage de la bombe atomique par l’armée américaine sur les villes de Hiroshima et Nagasaki les 6 et 9 août 1945. 

Dans un dossier passionnant publié dans le n°19 du magazine Otomo consacré au Roi des Monstres, Fabien Mauro rappelle qu’Ishirō Honda a été sergent de l’armée impériale japonaise. Capturé, il est rentré sur l’archipel en 1946 et a traversé les paysages dévastés d’Hiroshima. « Cette expérience a forgé son pacifisme« , explique Mauro.

Monstre sous-marin préhistorique, Godzilla est réveillé par des essais nucléaires dans les eaux du Pacifique qui l’ont profondément irradié. Laissant dans son sillage des traces de strontium 90 – élément qui ne peut provenir que d’une bombe atomique –, Godzilla apparaît dans la baie de Tokyo qu’il détruit avant de retourner à la mer. L’événement plonge les japonais dans la terreur la plus absolue. Énorme succès au box-office – le film attire 9 millions de personnes en salles et remporte 183 millions de yens –, Godzilla utilise des effets spéciaux qui paraissent aujourd’hui assez datés : dans le costume du monstre, on trouve le cascadeur Haruo Nakajima filmé au ralenti, détruisant des décors en carton. 

Face au succès du film, les distributeurs américains n’ont pas hésité longtemps avant de diffuser le film aux États-Unis dans une version remaniée. Tout d’abord, bien que l’occupation américaine du Japon se soit arrêtée en 1952 après la signature du traité de paix de San Francisco (signé le 8 septembre 1951), les américains ont rajouté un personnage de journaliste américain interprété par Raymond Burr – des plans de l’acteur sont tournés exprès ; surtout, la censure américaine a amoindri le rôle des essais nucléaires dans le réveil du monstre. 

C’est que les autorités américaines comprennent toute de suite que, contrairement à King Kong, le dinosaure Godzilla est une métaphore – en l’occurrence du danger nucléaire. Ce que la reprise par les américains de la licence depuis les années 1990 tend peut-être à nous faire oublier. Ainsi, dans Godzilla de Roland Emmerich (Independance Day), Godzilla est le fruit de mutations résultant d’essais nucléaires français, et non américains. Sortie dans le sillage du film, la série d’animation Godzilla (1998-2000), diffusée en France sur Canal J puis sur TF!, fait du fils de Godzilla un allié de l’humanité dans leur lutte contre des monstres mutants. 

Dans le reboot américain Godzilla de Gareth Edwards (2014), acclamé pour ses effets spéciaux, le monstre est certes le fruit d’essais nucléaires américains au large des îles Marshall du temps où elles étaient sous contrôle étasunien, mais ne menace pas l’archipel japonais : c’est la côte Ouest américaine qui est menacée de destruction par le célèbre monstre. Les enjeux géopolitiques du premier Godzilla disparaissent et laissent leur place à un scénario de film catastrophe qui finalement perd de son pouvoir métaphorique. Dans sa suite, Godzilla II : Roi des Monstres, le monstre préhistorique est le dernier rempart contre l’extinction de l’Humanité par une race de monstres appelés les Titans. Produits par Legendary, les deux films appartiennent à un univers cinématographique plus large, le « Monsterverse », dans lequel apparaît également King Kong. 

Aussi, la sortie de Godzilla : Minus One de Takahasi Yamazaki, distribué dans les salles françaises du 17 au 31 janvier 2024, apparaît comme un retour bienvenu et passionnant aux origines de la saga. Premier film japonais « classique » depuis Shin Godzilla (2016) – si l’on met de côté la trilogie interstellaire de Kōbun Shizuno et Hiroyuki Seshita –, Minus One a été salué par une grande partie de la critique et du public, conquis par sa mise en scène, surtout lorsqu’il s’agit de représenter des destructions. Il faut dire que Takahashi Yamazaki, qui a notamment réalisé le film d’animation 3D Lupin III : The First, est un spécialiste des effets spéciaux. 

Mais le principal intérêt de Godzilla : Minus One est sa réappropriation de Godzilla en tant que figure métaphorique après la parenthèse américaine. Ce faisant, le cinéaste marche dans les pas de Hideaki Anno, le réalisateur de Shin Godzilla, qui proposait une satire de l’incapacité de la bureaucratie japonaise à gérer les crises résultant du séisme qui a frappé la côte Pacifique du Tohoku en 2011 conduisant à l’incident nucléaire de Fukushima. 

Minus One commence en 1945, quelques jours avant la fin de la guerre entre le Japon et les États-Unis. Kōichi Shikishima, pilote kamikaze, fait mine d’avoir un problème technique afin d’échapper à son funeste destin, et atterit en urgence sur la base de l’île d’Odo. Le soir même, un monstre surnommé Godzilla par les locaux attaque et détruit la base, laissant derrière lui deux survivants, dont Kōichi. À son retour à Tokyo à la fin de la guerre, alors que le Japon tente très difficilement de se relever des destructions américaines, Kōichi doit apprendre à gérer sa culpabilité d’avoir manqué à son devoir de soldat. Jusqu’au jour où il est dépêché par le gouvernement pour éloigner un monstre venu des mers… Godzilla !

Si Godzilla : Minus One est par moment maladroit, notamment dans sa conclusion, il n’en demeure pas moins un objet filmique passionnant à analyser. Très généreux d’un point de vue technique, il est également riche du point de vue thématique. C’est que le cinéaste Takahashi Yamazaki aborde plusieurs tabous de la société japonaise via le cinéma de genre. Un procédé qui nous rappelle fortement le cinéma sud-coréen. Notre dossier sur le sujet est à découvrir ici

Tout d’abord, le metteur en scène fait sienne la métaphore des explosions nucléaires de Hiroshima et Nagasaki. Le souffle atomique qu’utilise Godzilla pour détruire des villes entières ou la flotte japonaise laisse derrière lui des champignons nucléaires qui donne froid dans le dos. Après la destruction de Tokyo à la moitié du film, durant laquelle le kaiju a utilisé son souffle dévastateur, une pluie noire s’abat sur la population. Une référence explicite aux pluies noires radioactives qui ont irradié de nombreux survivants d’Hiroshima et Nagasaki, faisant de nombreuses victimes. 

Bien que les pluies noires apparaissent sur un seul plan du film, leur mention a beaucoup de sens pour le public japonais – plus que pour le public occidental. En effet, cette pluie noire permet de soulever sans le dire frontalement le sujet tabou des hibakusha. Formé des kanjis 被 (hi, « affecté »), 曝 (baku, « bombe ») et 者(sha, « personne »), le mot « hibakusha » signifie littéralement « personne affectée par la bombe ». 

Godzilla : Minus One aborde un autre tabou japonais : la question, épineuse, des kamikazes. Pour rappel, les kamikazes étaient des pilotes de l’armée de l’air qui effectuaient des missions-suicides pendant la Guerre du Pacifique. Dans un article consacré au sujet, nous sommes longuement revenus sur les études historiques les plus récentes, qui nous donnent un aperçu inédit de la question des kamikazes. Pierre-François Souyri nous rappelait notamment qu’ils étaient « recrutés pour la plupart parmi les étudiants en lettres des universités » et qu’ils n’étaient « pas tous volontaires, mais moralement contraints à se sacrifier ». La question demeure très sensible au Japon, notamment à cause du travail de revalorisation du mythe du kamikaze opéré par le gouvernement d’extrême-droite de l’ancien Premier ministre Shinzo Abe.  

Dans Godzilla : Minus One, le pilote kamikaze Kōichi Shikishima a d’abord honte d’avoir failli à son devoir. Cependant, plusieurs personnages lui affirment que son premier devoir est de rester en vie. Dans son scénario Takahashi Yamazaki se permet également de railler les missions-suicides : l’armée japonaise n’aurait pas songé à mettre des sièges éjectables dans les avions Zero de Mitsubishi. 

Ainsi, si le monstre Godzilla représente bel et bien l’arme nucléaire larguée par les États-Unis les 6 et 9 août 1945, l’incompétence du gouvernement japonais est également pointée du doigt, à la manière de Shin Godzilla. Le capitaine Yōji Akitsu déclare à plusieurs reprises que la plus grande faiblesse du Japon est la propension du gouvernement japonais à cacher la vérité aux populations

Il apparait dès lors que Godzilla : Minus One est un gigantesque film métaphorique sur la Seconde Guerre Mondiale, qui face à un gouvernement japonais prompt à fermer les yeux et à réécrire le passé, et une culture américaine qui refuse d’accepter ses propres responsabilités, met chacun face à ses crimes. Si le Japon a été détruit en 1945, c’est aussi bien à cause de l’armée américaine que des autorités japonaises. 

En ce sens, Minus One nous rappelle l’immense pouvoir évocateur du cinéma de genre asiatique. Surtout, il parait comme la représentation la plus frappante d’un inconscient collectif qui habite depuis longtemps la culture populaire japonaise. Les amateurs de japanimation et de manga ont été les spectateurs de destructions de très grande ampleur dans les oeuvres de fiction de l’archipel : Freezer détruit la planète Namek dans Dragon Ball, Pain balaie le village paisible de Konoha en une seule attaque dans Naruto, l’action des mangas Ken le survivant et Akira prend place après une catastrophe nucléaire.

Si la violence des mangas et des dessins animés japonais a suscité la colère de Ségolène Royal, qui exprimait sa désapprobation dans Ras-le-bol des bébés zappeurs en 1989, peut-être n’a-t-elle pas perçu à l’époque que, loin d’être gratuite, cette violence était en vérité un exutoire pour une population qui a longtemps été sommée de se taire à propos des destructions des bombes atomiques et de leurs conséquences.


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