Sociolinguiste, professeur de langue corse, militant culturel et poète, Pascal Ottavi a été bouleversé par le film Le Royaume de Julien Colonna, sorti en salles le 13 novembre 2024. Il nous donne ci-dessous son avis et analyse de ce long-métrage qui l’a profondément touché.
Il aura fallu attendre avant de pouvoir s’exprimer. Attendre pour que les effluves de l’émotion se retirent de l’esprit, ménageant ainsi un minimum d’espace pour une modeste tentative d’analyse.
Ce film est un bouleversement. Il provoque un tumulte intérieur indescriptible pour qui a développé son expérience de la vie sociale dans l’île. À la jeunesse corse, il délivre un message sans concession : vous seriez tentés par la vie d’un malfrat ? Voici ce qui vous attend. Mais sans doute parlera-t-il aussi aux autres, à tous ceux qui ne sont pas Corses, parce que du rendu percutant et minutieusement travaillé du local s’exhale un parfum d’universalité propre à secouer n’importe quelle conscience normalement constituée.
On ne développera pas ici de longue théorie sur le contenu, sur la forme. On notera tout d’abord que ce film procède de la collaboration efficace et talentueuse entre Julien Colonna, qui vécut à sa manière, dans sa propre chair, l’expérience de Lesia, et Jeanne Herry, sa co-scénariste, auteure de deux films merveilleux d’humanité, Pupille et Je verrai toujours vos visages. L’écriture est serrée, extrêmement maîtrisée, on n’a pas le temps de respirer. La scène initiale du dépeçage du sanglier relève du sacrifice et du rituel d’initiation : Lesia saigne la bête, l’ouvre des parties génitales à la base du cou, en retire l’ensemble des viscères, on les entend plonger charnellement au fond du seau, le sang chaud macule son visage. D’entrée, un décor est installé de façon métonymique : celui de la violence primordiale, à la fois nécessité de survie, tuer pour ne pas mourir, et exercice délibéré de l’hubris tapie au fin fond de la nature humaine. Cette scène fait incontestablement penser au très long, très âpre et subjuguant prologue de 2001, l’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick. S’installe dès le départ une confrontation entre ce qui relève de l’ordre social, de la civilisation, et de son contraire, qui peut les défaire.
Lesia n’aura pas le temps de profiter de son insouciance. Insérée dans un réseau familial très dense, à la fois protecteur et contraignant, elle devra quitter les rives de l’adolescence pour se confronter au fatum. Au bout de quelques minutes, la tragédie grecque s’est installée, on a senti la lourdeur des engagements auxquels devra répondre cette jeune fille si frêle et si forte à la fois. La guerre de clan à laquelle va devoir se confronter Pierre-Paul, le père, donne à lire l’implacable prosaïsme du milieu du banditisme et de ses règles, dans le cadre d’une société insulaire où tout le monde s’inscrit dans des réseaux de sociabilité serrés, a fortiori dans le monde du crime, où les individus et les groupes peuvent devenir férocement antagonistes en cas de vendetta : virilisme, solidarité, loyauté, trahison, sentiment du devoir, refus de perdre la face, brutalité sauvage en tant que de besoin, on se rappellera la scène de la morgue où Lesia découvre la réalité nue de la volonté de massacre et de ses conséquences. L’enchaînement des évènements se déroulera dans une logique terrifiante, inarrêtable.

Et pourtant, au milieu de ce déchaînement de cruauté, deux êtres entameront ensemble une ascension vers la lumière. Le royaume, c’est l’aura d’amour qu’au cours de leur pérégrination sanglante, un père et sa fille sauront bâtir, fortifier et rendre indestructible. La fusion de ces deux êtres illuminera la narration, leur relation solaire, de nature quasi divine, offrant un contraste saisissant avec la sauvagerie phénoménale des clans de hors-la-loi en lutte.
On a parlé du scénario, des deux personnages principaux, il faut s’intéresser à présent aux acteurs. L’économie des mots, les comportements, les choix linguistiques (un bilinguisme fait de français local, de corse, de mélange des deux) contribuent à accréditer la vraisemblance des situations. Tout le monde joue juste. Personne n’en fait trop. Et puis il y a Ghjuvanna, et puis il y a Saveriu. Ces deux-là laissent sans voix : par la justesse et l’authenticité de leur composition, par la subtilité, la douceur et la ténacité qu’ils sont capables d’insuffler à leur jeu. Le regard de Ghjuvanna est sidérant, son irruption dans le monde du cinéma aboutit à une sorte de miracle. Quant à Saveriu, sa confession dans la longue scène du camping a de quoi ficher n’importe qui par terre.

Que de talent dans ce grand film, avec quel art Julien Colonna et Jeanne Herry ont su bâtir une histoire bouleversante et diriger avec bonheur deux comédiens amateurs qui ont révélé au public des ressources dramatiques inattendues, voire inouïes. Au fond, il n’y a sans doute pas de grand secret dans l’affaire : enfant, Julien Colonna a connu de l’intérieur le monde de la pègre, Ghjuvanna Benedetti est la fille d’un indépendantiste, elle n’aura pas toujours vécu la vie plus ou moins insouciante de n’importe quel adolescent. Quant à Saveriu, il est issu d’une famille de la Castagniccia qui a toujours cultivé une forme d’authenticité : par sa maîtrise des savoir-faire ruraux, par celle de la langue, le corse, et sa volonté de la transmettre de génération en génération, malgré la tendance lourde à l’uniformisation linguistique. Quand on cumule l’énergie intérieure de ces trois personnes, quand on y ajoute la personnalité de Jeanne Herry, fille de Miou Miou et de Julien Clerc, on aboutit à une œuvre dont le pendant en littérature pourrait bien correspondre au monumental « Avril brisé » du grand écrivain albanais, Ismaïl Kadaré.
Et de poser, alors, une question en forme d’hypothèse : Thierry de Peretti, Julien Colonna, Jérôme Ferrari, deux cinéastes et un écrivain, tous talentueux, tous issus des années ardentes qu’a vécues l’île du début des années soixante aux derniers statuts institutionnels de la Corse, s’exprimant à partir d’une volonté délibérée de « vision de l’intérieur » des créateurs insulaires (selon l’expression du romancier Marcu Biancarelli), ont délibérément choisi de rompre avec le topos mériméen d’une irréductibilité ontologique des Corses aux canons de la rationalité et de la modernité, donc de la civilisation. En procédant ainsi, n’apporteraient-ils pas un nouveau souffle, peut-être paradoxal, au moins en apparence, à une création française historiquement conditionnée par une forme d’autocentrisme parisien, voire germanopratin ?






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