Il y a quelques semaines, la rédaction de Cheminez vous racontait la vie de Louis Mandrin, le Capitaine Général des Contrebandiers de France, dont les brigandages depuis la Savoie et le Dauphiné firent trembler la cour de Louis XV. Le récit de ses aventures extraordinaires nous rappelait combien l’Histoire de nos régions regorgent de brigands, de contrebandiers et autres bandits des grands chemins devenus des héros populaires. Aujourd’hui, direction le Finistère en Bretagne pour découvrir l’histoire d’une jeune fille du cru : Marion du Faouët.

Une vie de brigandages

Le festivalier des Vieilles Charrues désirant se balader dans la ville de Carhaix-Plouguer (Finistère) – qui accueille chaque année le célèbre festival de musique – pourrait bien traverser au gré de ses pérégrinations la rue Marion du Faouët. Contrairement à Xavier Grall, qui a donné son nom à une rue perpendiculaire, Marion du Faouët – de son vrai nom Marie-Louise Tromel – n’était pas une femme de lettres. Elle exerçait une profession beaucoup moins recommandable : elle était la cheffe d’une bande de bandits de grand chemin, dont le nom a longtemps provoqué l’effroi en Cornouaille. 

La Maison de Marion du Faouët, de Germain David-Nillet (1913), peinture sur huile

Marie-Louise Tromel est née le 6 mai 1717 à Porz-en-Haie, un petit hameau près du Faouët, dans le Finistère. Troisième enfant d’un ouvrier agricole et d’une mère mercière, elle est la seule fille d’une fratrie qui compte cinq enfants. Vivant dans une grande pauvreté, Marie-Louise est trop intrépide et effrontée pour se contenter de mendier ; à l’âge de 15 ans, elle commence donc à voler, rançonner, détrousser. 

À ce stade, il nous faut faire une petite précision sur Marie-Louise Tromel : elle était d’une grande beauté. Selon Julien Trévédy (1830-1908), ancien Président du tribunal de Quimper ayant le premier écrit une Histoire de Marion du Faouët et qui fait aujourd’hui référence, Marie-Louise était « très intelligente et douée d’une beauté merveilleuse ». De type celte, avec une longue chevelure rousse et des taches de rousseur, sans doute son physique n’eût-il pas déparé dans un roman de Châteaubriand ou dans Les Filles du Feu de Gérard de Nerval. Quoi qu’il en soit, Marion du Faouët exerçait une véritable emprise sur les hommes.

À l’âge de 20 ans, elle se marie en secret avec Henri Pezron, mercier et brigand, avec qui elle a quatre enfants. Dans son article La seconde vie de Marion du Faouët, l’historien Brice Evain nous apprend que le couple fait parler de lui en 1743, quand « un maître tailleur d’habits, François Hellou, [est] attaqué sur la route de Priziac par une bande de malfaiteurs, armés de bâtons et de pistolets, en laquelle il avait notamment reconnu Henri Pezron et Corentin Tromel, le frère aîné de Marie ». Forte des qualités que nous avons énumérées plus haut, Marie-Louise qui se fait désormais appeler Marion du Faouët ou Marie Finefont – « la très rusée » – est naturellement devenue la cheffe de la bande

L’hotel des Trois-Piliers du Faouët, lieu de réunion de la bande de Marion du Faouët

Spécialisée dans « l’attaque de marchands au retour des foires, ciblant de préférence les marchands étrangers à la région » (Brice Evain), Marion du Faouët est d’une redoutable efficacité, sachant jouer « de la terreur comme de la bonté ». Surtout, si elle vole, Marion ne tue jamais, comme l’explique Trévédy : « Marion Finefont était trop avisée pour attirer l’attention et exciter l’horreur par le scandale d’un assassinat sur la grande route. »

En 1746, Henri Pezron, Marion du Faouët et deux autres complices sont arrêtés à Hennebont ; Henri est condamné à mort et pendu le 28 mars 1747, Marion est fouettée, marquée au fer rouge de la lettre V pour « voleuse » et bannie de Bretagne. Faisant fi de son bannissement, elle y retourne presque aussitôt sa peine prononcée, et reforme une bande au Faouët, avant d’être de nouveau arrêtée à Auray en 1748. Elle est cette fois emprisonnée à Quimper, et s’évade pour former une nouvelle bande, toujours dans le Faouët. Le même cirque se répéta deux fois. La dernière fut de trop :  malgré une tentative d’évasion qui échoua, Marion du Faouët fut pendue le 2 août 1755, à l’âge de 38 ans. 

Les deux mémoires de Marion du Faouët

Malgré sa mort, le souvenir de Marion du Faouët est resté très vif dans l’esprit des habitants de Bretagne. Et pour cause : la tradition orale s’est empressée de grossir ses méfaits, au point de lui attribuer de nombreux assassinats. Alors que son fantôme aurait été aperçu près d’un champ à proximité du Faouët selon Anatole Le Braz dans La Légende de la Mort chez les Bretons armoricains, elle devint une croquemitaine en mesure d’effrayer les enfants – « Sois sage, sinon Marion du Faouët te pendra » était une menace courante prononcée par les mères excédées. Par antonomase, elle devient également une insulte (« Marionig »), désignant « une femme de mauvaise vie ». 

Brice Évain résume : « Un des aspects essentiels de la première mémoire de Marion du Faouët est ainsi sa dualité fonctionnelle : figure latente, elle participe de l’imaginaire et enrichit le légendaire breton ; figure en actes, elle vient s’inscrire dans le quotidien de Basse-Bretagne et rencontrer les aspérités du dehors : la figure, de nom propre, devient nom commun, désignant tour à tour une croquemitaine ou une femme de morale douteuse. »

Mais la découverte de Marion du Faouët par des historiens du XIXème siècle la sauva de l’opprobre éternelle à laquelle semblait la condamner la tradition orale. Julien Trévédy (1830-1908) et Jean Lorédan (1853-1937) à sa suite ont non seulement contribué à la disculper des assassinats qui lui sont imputés, mais ils ont en plus attribué une dimension sociale à ses méfaits. 

Selon le premier, Marion du Faouët serait une Robin des Bois qui volait les riches pour donner aux pauvres ; selon le deuxième, elle était « une pauvre fille, que le destin ne favorisa guère et qui vécut à une époque mauvaise, une existence aventureuse, violente et triste ». Le titre du livre de Jean Lorédan achève sans doute de contribuer à faire de Marie Finefont une brigande sociale : La grande misère et les voleurs au XVIIIe siècle. Marion du Faouët et ses associés, 1740-1770.

L’émergence des luttes régionalistes d’une part, et féministes d’autre part, contribueront à faire de Marion du Faouët une icône politique, symbole d’une Bretagne en lutte contre le jacobinisme et le patriarcat. En 1975, la dramaturge féministe et bretonne Colette Hélard-Cosnier en est l’exemple le plus probant, en écrivant : « Misère, famines, épidémies, révoltes, répression, massacres, pendaisons : c’est la vie quotidienne des Bretons au XVIIIe siècle. La loi vient de France, la force est à la France ; c’est la loi française qui poursuit les mendiants, c’est la justice royale qui s’acharne contre les voleurs de grands chemins. Une loi faite par des hommes, une justice rendue par des hommes. Pour avoir refusé sa misère de bretonne et de femme, pour avoir troublé l’ordre français et masculin, Marion sera marquée au fer rouge d’un V. »

Aujourd’hui chantée par Alan Stivell et Tri Yann, Marion du Faouët est passée de croquemitaine effrayant les enfants à figure populaire dont le nom a été donné à des crèches associatives

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