En 2013, l’institut Mediaprism publie une étude, réalisée par le Projet Voltaire et les Timbrés de l’Orthographe, sur le rapport qu’entretiennent les français avec la langue française. Et les résultats sont pour le moins édifiants : sur 989 personnes interrogées, âgées de 18 ans et plus, 62% estiment que le français est difficile, et 64% sont opposées à ce qu’il y ait des modifications des règles d’orthographe ; si 80% des personnes ayant répondu au sondage se trouvent « plutôt bonnes en orthographe », 90% d’entre elles concèdent que le niveau général en orthographe baisse. Des résultats surprenants, qui mettent en évidence la relation complexe qu’entretiennent les français avec leur langue maternelle.

Le français est une langue difficile. Il faudrait être d’une sacrée mauvaise foi pour le nier. En plus de ses nombreux homophones, le français possède un des systèmes de conjugaison les plus complexes au monde, une grammaire possédant presque autant de règles que d’exceptions, et surtout, une orthographe qui peut poser problèmes à ceux qui essayent de le maîtriser. Et pour cause : l’orthographe française corrompt l’idée même d’alphabet. Quelques mots d’explication.

Les différents systèmes d’écriture

Les linguistes ont divisé les types d’écritures en trois catégories : les logogrammes (catégorie dans laquelle on retrouve les pictogrammes, les idéogrammes et les idéophonogrammes), les syllabaires (et les alphasyllabaires) et les alphabets.

Un logogramme est un symbole graphique qui représente une idée ou un mot. Les hiéroglyphes égyptiens étaient des logogrammes, de la même manière que les langues précolombiennes, telles que le maya ou l’aztèque. De nos jours, l’écriture chinoise utilise à la fois des idéogrammes et des idéophonogrammes, c’est-à-dire un mélange de signes représentant des idées et des sons.

Dans un syllabaire, chaque signe représente une syllabe. Cela nécessite un grand nombre de signes pour pouvoir représenter toutes les syllabes possibles dans une langue. Ils sont très présents en Asie, puisqu’on les retrouve au Japon (les hiragana, les katakana) et dans plusieurs dialectes chinois, mais également dans les langues autochtones canadiennes (l’inupiaq, l’inuktun ou le blackfoot).

Les alphasyllabaires quant à eux sont des systèmes d’écriture très proches des syllabaires, dans lesquels un signe représente une syllabe déterminée, dont la prononciation vocalique pourra être modifiée par un autre signe. Les alphasyllabaires sont très utilisés notamment dans les langues sémitiques (arabe, hébreux), ainsi que dans de nombreuses langues d’Inde et d’Asie du Sud, utilisant le brahmi (le bengali, le tibétain, le tamoul, le cingalais, le laotien, le birman), dans les langues d’Afrique centrale utilisant l’écriture mandombe et d’Afrique de l’Est utilisant le guèze (le tigrigna en Erythrée et l’amharique en Ethiopie).

Enfin, les alphabets forment un système d’écriture où un signe (la lettre) vaut un son. Ils sont utilisés dans plusieurs langues, avec un nombre varié de lettres.

Le français déroge à la règle

Comme dans une grande partie des langues européennes, le français utilise l’aphabet latin. Un alphabet qui n’a pas été construit pour notre langue. À tel point que, contrairement à l’espagnol ou l’italien où chaque signe représente un son, conformément à la définition de l’alphabet, notre écriture utilise des digrammes (deux signes font un son, comme ch, ph, au, er, ou…), voire des trigrammes (trois signes font un son, eau, ill, oie, ain, ein, aim, œu…).

De la même façon, certains signes ne s’entendent pas (comme le h, certaines consonnes finales), quand d’autres peuvent voir leur prononciation modifiée en fonction de la lettre qui suit : le C peut se prononcer /s/ ou /k/ ; le G peut se prononcer /g/ ou /j/ ; le S peut ce prononcer /s/ ou /z/ ; le T peut se prononcer /t/ ou /s/.

Il faut comprendre que la langue française a subi de très nombreuses évolutions phonétiques et orthographiques au cours de son histoire ; ainsi, pendant la Renaissance (1492-1789), période durant laquelle l’orthographe des mots a été fixée, par l’entremise de l’Académie française, il a été choisi d’orthographier de nombreux mots selon l’orthographe grecque ou latine, au détriment des impératifs phonétiques. Ainsi, le mot femme se prononce /fam/, son orthographe étant justifiée uniquement par l’étymologie latine du nom, femina. Il en va de même avec l’orthographe du verbe compter, le p muet étant la marque de l’ancien verbe computare.

Cette volonté de se séparer des règles phonétiques régies par l’alphabet au privilège de l’étymologie latine reflète les ambitions des savants de la Renaissance : de la redécouverte des textes antiques, latins et grecs, a résulté la recréation d’une langue à la fois intellectuelle, poétique et élitiste.

Il en découle qu’il est nécessaire, si l’on veut avoir une appréhension de l’orthographe française, d’avoir une vision philologique de notre langue. Une vision qui n’est pas facile d’accès, aussi bien pour les personnes étrangères que pour les Français eux-mêmes.

De fait, si l’orthographe française est garante de notre histoire linguistique, dont les racines remontent à plusieurs centaines, voire plusieurs milliers, d’années avant l’avènement du français moderne, il convient d’avoir néanmoins une certaine humilité à l’égard de ceux, allophones ou français, enfants ou adultes, qui ne parviennent pas à maîtriser notre écriture.

Les difficultés que ces personnes éprouvent pour écrire convenablement en français ne résultent non pas d’un manque de logique, mais au contraire d’un trop plein de logique. Une personne qui écrirait en français en phonétique appliquerait l’alphabet latin selon son utilisation naturelle. C’est d’ailleurs ce que l’on remarque chez les enfants lorsqu’ils rentrent dans la lecture et l‘écriture.

Vers une évolution majeure du français ?

Si pour l’heure, comme l’a démontré le récent sondage que nous avons évoqué en introduction, les français semblent très attachés à leur orthographe et rejettent majoritairement sa simplication, on peut néanmoins se demander si nous ne sommes pas à la veille d’une évolution linguistique majeure, qui pourrait bouleverser durablement notre rapport à l’écriture.

De nouvelles modes, qui ne nous appartiennent pas de commenter, telles que l’écriture inclusive utilisée jusque sur les bancs de l’Assemblée Nationale, ainsi que les lois qui visent à simplifier l’apprentissage de l’orthographe en ne considérant plus comme des fautes l’absence de certains accents, pourraient laisser des traces indélébiles sur la langue française, son orthographe et sa grammaire.

Contrairement à l’époque de la création de l’Académie Française, le français est aujourd’hui la langue majoritaire. Certaines modes linguistiques, favorisées par la popularisation d’internet, imposent parfois certains usages au détriment des conclusions des académiciens, qui ne semblent intéresser plus que les thuriféraires des dictées de feu Bernard Pivot et les lecteurs du Figaro.

Internet a eu pour conséquence une inversion, bonne ou mauvaise, des rapports de force linguistiques, certains mots argotiques sont désormais présents dans certains dictionnaires, tandis que le débat de l’Académie sur le genre de la Covid-19 n’a eu finalement un écho que très limité, puisqu’une grande partie de la population continue de parler du Covid-19.

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