Tous les vendredis du mois de décembre, Cheminez vous recommande deux livres à glisser sous le sapin : un destiné à la jeunesse et un autre destiné à un public plus adulte. Après la bande-dessinée Mourir, Partir, Revenir – Le jeu des hirondelles de Zeina Abirached, qui traite de la Guerre du Liban, on évoque aujourd’hui l’enquête d’Hélène Ferrarini : Allons enfants de la Guyane.

Début 2017, la situation économique et la détresse sociale de la Guyane est explosive : une grève générale illimitée éclate. De passage à la Réunion, le candidat Emmanuel Macron, alors en pleine campagne présidentielle, s’inquiète de ces mouvements sociaux qui « perturbent le bon fonctionnement de l’île ». Des propos qui ont fait beaucoup réagir dans la classe politico-médiatique ; en effet, la Guyane n’est pas une île, mais une région française frontalière du Brésil.

Si Emmanuel Macron et ses équipes ont ensuite tenté de justifier cette erreur géographique, en expliquant que le candidat à la présidence de la France parlait de l’Île de Cayenne, il faut noter cependant qu’il n’en était pas à son premier coup d’essai. En décembre 2016, donc trois avant ces déclarations polémiques, le futur Président de la République parlait d’une mère de famille française « expatriée en Guadeloupe » – qui est, on le rappelle, un département français d’Outre-Mer.

La Guyane, traversée par le fleuve Amazone

Ces déclarations successives montrent qu’au plus haut sommet de l’état français, persiste une véritable ignorance – géographique, historique, culturelle, administrative, économique – de nos territoires ultra-marins. Pendant ce temps, les populations de ces territoires souffrent d’une double peine : à la détresse et au désespoir social et économique se rajoute l’ignorance des élus métropolitains.

Dans son livre Allons enfants de la Guyane, la journaliste Hélène Ferrarini nous raconte l’histoire méconnue des relations entre l’Etat français et les populations indigènes guyanaises.

Dans ce texte de 288 pages, publié en septembre 2022, elle nous raconte, archives et témoignages à l’appui, l’histoire des « homes indiens », ces pensionnats gérés par des religieux et des religieuses, soutenus par un état laïc, qui accueillent des enfants amérindiens et « Noirs Marrons », des descendants d’esclaves qui se sont enfuis des plantations avant l’abolition de l’esclavage. Précisons, qu’au moment où elle écrit le livre en 2022, la journaliste explique qu’un établissement est toujours ouvert et en fonctionnement : Saint-Georges-de-l’Oyapock.

Hélène Ferrarini revient sur l’Histoire de ces établissements qui prétextent aider les familles dans l’éducation des enfants mais qui sont en réalité un lieu d’évangélisation où les langues et les cultures autochtones sont condamnées à disparaitre. En effet, elle recueille le témoignage des anciens pensionnaires qui ont tenté d’effacer les souvenirs douloureux et dont la mémoire revient peu à peu. Ils décrivent la brutalité de l’acculturation et la séparation traumatique d’avec leurs familles respectives.

« On va réveiller des fantômes, mais c’est important. Si les gens n’en n’ont pas encore fait un sujet, c’est qu’ils n’ont pas pris conscience de l’ampleur et de l’impact. Ce fut une rupture brutale. Pendant près de cent ans, sur plusieurs générations, les Amérindiens ont été privés, dépossédés de l’éducation de leurs enfants. »

Bien qu’elle produise un travail de journaliste et d’historienne et qu’elle nous livre une enquête fouillée et documentée, Hélène Ferrarini ne tombe pas dans l’écriture aride des travaux universitaires. Elle emploie au contraire une écriture très littéraire, qui rend la lecture agréable et accessible, et permettant de dire avec beaucoup plus de force les sentiments des anciens pensionnaires.

Lorsque la rédaction de Cheminez l’a rencontrée dans le cadre du festival des Lettres du Monde et dans l’objectif de planifier une future interview, nous avons tout de suite trouvé un écho particulier entre ses révélations et l’histoire de l’oppression des langues dans la France métropolitaine, que ce soient les langues régionales ou la langue des signes.

En effet, en rentrant dans ces « home indiens », les enfants sont contraints de laisser leurs langues et leurs cultures à la porte ; c’est en français qu’ils parlent et c’est la prière catholique qu’ils sont sommés d’adopter. Même si certaines langues autochtones continuent d’exister, elles s’appauvrissent inévitablement puisque le vocabulaire relatif à la nature n’est plus utilisé. Malgré toutes ces violences, les enfants prennent conscience de l’importance de leurs langues et de leurs cultures. Ainsi, c’est au cœur même de ces pensionnats que naît la résistance dans la maitrise de la langue et des codes de l’occupant. Les enfants ont grandi et sont devenus, pour certains, des activistes qui défendent la cause de leurs peuples.

Parmi les écrivains rencontrés au festival lettres du monde, Hélène Ferrarini est un de nos deux coup de cœur au côté de Velibor Čolič, l’auteur originaire de Bosnie-Herzégovine, qui raconte dans ses romans, avec beaucoup d’humour et d’humanité son histoire de migration.

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