Le 25 mai 2019 est une date historique pour la Corée du Sud. Pour la première fois de son Histoire, le Pays du Matin Calme voit l’un de ses films remporter la prestigieuse Palme d’Or au Festival de Cannes ; son titre est Parasite, et son réalisateur s’appelle Bong Joon-ho. Rapidement, on apprend par la presse que la récompense a été décernée à l’unanimité par le jury présidé par le cinéaste mexicain Alejandro Gonzalez Iñarritú (The Revenant, Babel). Pourtant, cette année-là, plusieurs films très attendus concourraient pour obtenir la Palme d’Or : Once Upon a Time… in Hollywood du très populaire Quentin Tarantino, le magnifique Une vie cachée de Terrence Malick, Sorry We Missed You de Ken Loach, Les Misérables de Ladj Ly.

Bong Joon-ho tient un des quatre Oscars qu’il a remportés pour Parasite en 2020
La success story aurait pu s’arrêter là. Mais contrairement à de nombreux tenants du titre, la Palme d’Or de 2019 s’accompagne dès l’été suivant d’un immense succès public. Le film est un carton, et remporte à l’International 263.1 millions de dollars pour un budget d’environ 15,1 millions. Une somme astronomique pour un film d’auteur, qui rendrait jaloux n’importe quel cinéaste.
Le 9 février 2020, à l’occasion de la 92ème Cérémonie des Oscars, Parasite remporte quatre statuettes : Meilleur film, Meilleur réalisateur, Meilleur scénario original, Meilleur film international. Si plusieurs cinéastes étrangers avaient déjà obtenu la statuette du Meilleur réalisateur, dont les trois metteurs en scène mexicains Guillermo Del Toro (La Forme de l’eau), Alejandro González Iñarritú (Birdman, The Revenant) et Alfonso Cuáron (Gravity, Roma), Parasite devient le premier long-métrage non-anglophone de l’Histoire à remporter l’Oscar du meilleur film, et le troisième film de l’Histoire à gagner conjointement la Palme d’Or et l’Oscar du meilleur film, après Le Poison de Billy Wilder (1945) et Marty de Delbert Mann (1955).

Parasite de Bong Joon-ho (2019)
Mais si le phénomène Parasite a ouvert en grand à une partie du public les portes du cinéma sud-coréen, révélant son exigence et son immense potentiel, on aurait tort de voir dans le dernier chef d’œuvre de Bong Joon-ho un OVNI dans le paysage cinématographique. Non, aussi efficace soit-il, Parasite n’est pas un OVNI, et est au contraire très représentatif d’une industrie terriblement efficace, qui assénait uppercut sur uppercut aux spectateurs cinéphiles qui depuis vingt ans déjà regardaient ce phénomène grandissant venu de Corée.
La Nouvelle Vague coréenne
Festival de Cannes, 2004. Le Jury présidé par le cinéaste américain Quentin Tarantino vient donner la Palme d’Or au réalisateur Michael Moore pour son documentaire Fahrenheit 9/11, qui s’attaque frontalement à la diplomatie américaine de George W. Bush, qu’il juge responsable des attentats du 11 septembre 2001. Pour son Grand Prix, seconde récompense la plus prestigieuse du Festival, le Jury choisit de récompenser pour la première fois un film coréen, appelé à devenir culte : Oldboy, de Park Chan-wook.
Sorti en Corée du Sud un an plus tôt, Oldboy est une libre adaptation du manga éponyme de Nobuaki Minegishi et de Garon Tsuchiya. Déplaçant son intrigue en Corée, Park Chan-wook raconte l’histoire d’Oh Dae-su (Mink Sik-choi), jeune père de famille kidnappé et enfermé pendant 15 ans. Il ne connait pas les raisons de son enfermement ni l’identité de ses geôliers. Durant sa captivité, son seul rapport avec l’extérieur est une télévision, par l’entremise de laquelle il apprend qu’il est accusé du meurtre de sa femme. Au bout de 15 ans, il est subitement relâché, sans plus d’explication. Il se lance alors dans une vendetta terriblement violente.

L’acteur Min Sik-choi dans Old Boy de Park Chan-wook (2003)
Magistralement bien réalisé, OldBoy est un film coup de poing, qui bénéficie du talent de conteur hors normes de Park Chan-wook. Mais sa mise en scène ludique et inventive, qui emprunte notamment au jeu vidéo de type beat ‘em up dans une incroyable scène de baston filmée dans un plan séquence latéral rappelant des jeux tels que Streets of Rage et Double Dragon, n’occulte pas son propos de fond : Park Chan-wook fait d’Old Boy une impitoyable métaphore de la dictature militaire de Park Chung-hee (1961-1979), l’enfermement d’Oh Dae-su symbolisant l’emprisonnement de la Corée du Sud, dont il ne pouvait résulter qu’un sentiment de révolte.
La même année sort Memories of Murder, second film de Bong Joon-ho. Inspiré d’un fait divers sordide, autour du plus grand serial-killer de l’Histoire récente de la Corée, Memories of Murder est un faux-film policier. Le but de Bong Joon-ho n’est pas tant de raconter une enquête – et pour cause, le véritable meurtrier ayant été trouvé longtemps après la sortie du film – que de mettre en évidence les difficultés des policiers, transformant l’essai en une satire sociale ludique, aussi cruelle que désopilante.
Propulsés comme têtes de file du cinéma sud-coréen contemporain, Park Chan-wook et Bong Joon-ho connaissent depuis lors un succès retentissant. L’analyse de leurs carrières respectives permettent de mettre en avant les grandes forces du cinéma sud-coréen, et les raisons de son succès grandissant en Occident.

Memories of Murder de Bong Joon-ho (2003)
Quand on parle de Park Chan-wook, on pense bien évidemment à sa Trilogie de la Vengeance, dont Oldboy est le second volet, et que complètent Sympathy for Mister Vengeance (2002) et Lady Vengeance (2005). Néanmoins, le réalisateur n’a eu de cesse de perfectionner ses expérimentations visuelles, qui ont atteint un point culminant avec ses trois derniers films en date, Stoker (2013), Mademoiselle (2016) et Decision to Leave (2022). Ce dernier a d’ailleurs remporté un Prix de la Mise en Scène bien mérité au Festival de Cannes.
Grand formaliste, Park Chan-wook est le maître d’une école de la mise en scène aussi soignée que précise. La beauté de ses plans, la fluidité de ses mouvements de caméra, l’ingéniosité de ses angles, font de son cinéma un art extrêmement technique, frôlant parfois, selon certains critiques, l’esbroufe. Fan du cinéaste britannique Alfred Hitchcock, il est par ailleurs passé maître dans l’art d’écrire des scénarios tortueux, sinueux.
Féru de culture occidentale, Park Chan-wook parvient également à rendre coréennes des œuvres issues de cultures étrangères. Ainsi, Thirst, Ceci est mon sang (2009), qui questionne le désir masculin et féminin, est une adaptation en Corée et avec des vampires du Thérèse Raquin d’Émile Zola ; si Mademoiselle (2016) nous plonge dans la Corée à l’époque de l’occupation japonaise, il s’agit en vérité d’une libre-adaptation du roman Fingersmith de l’anglaise Sarah Waters, dont l’histoire se passe dans le Londres du XIXème siècle ; quant à Stoker (2013), qui traite la question du vampirisme dans une famille américaine, est une évidente référence à l’irlandais Bram Stoker, l’auteur de Dracula ; enfin, Decision to Leave (2022) tire son inspiration du Vertigo d’Alfred Hitchcock.

L’hypnotisante Tang Wei dans Decision to Leave de Park Chan-wook (2022)
Bong Joon-ho, quant à lui, est tout aussi amateur de culture occidentale. Son film de monstre coréen The Host (2006) est un retournement des films catastrophes Hollywoodiens, dont l’objectif est de railler la présence américaine en Corée du Sud : contrairement aux films de Michael Bay ou de Rolan Emerich, le soldat américain n’est plus le sauveur ; non seulement il est ridiculisé, mais il est avant tout la cause du problème (le monstre est né suite au choix d’un gradé de l’armée américaine de verser dans le fleuve Huan des produits chimiques).
La même année que le Stoker (2013) de son compatriote Park Chan-wook, Bong Joon-ho sort Snowpiercer, une adaptation de la BD d’anticipation française Le Transperceneige de Lob. Si le casting est composé en grande partie d’acteurs américains, tels que Chris Evans, Ed Harris et Jamy Bell, on retrouve également dans le casting Song Kang-ho, acteur fétiche de Bong Joon-ho et de Park Chan-wook.

Song Kang-ho dans The Host de Bong Joon-ho (2006)
Quant à Parasite (2019), son dernier film en date, s’il est catégorisé dans le genre typiquement coréen des « films de maison » (genre dans lequel on trouve également La Servante, l’un des films majeurs de la Corée post-Occupation japonaise), il a été l’occasion pour Bong Joon-ho de clamer son amour pour le cinéma social de Claude Chabrol, sa principale inspiration. C’est d’ailleurs le nom du cinéaste français qu’il a cité lors de la remise de sa Palme d’Or au Festival de Cannes en 2019.
Les raisons du succès
L’analyse des filmographies de ces deux cinéastes permet de noter deux tendances dans le cinéma sud-coréen. Tout d’abord une ouverture sur le monde ; ensuite, l’utilisation du film de genre pour traiter de sujets sociaux coréens. Ainsi, le film Le Bon, la Brute et le Cinglé de Kim Jee-woon, souvent cité parmi les chefs de file de la nouvelle vague coréenne, est un vibrant hommage au western-spaghetti (le titre étant une évidente référence au classique de Sergio Leone), mais qui nous plonge non pas dans la Conquête de l’Ouest américain, mais plutôt dans la Mandchourie (l’état fantoche créé par le Japon colonial dans les années 30).
Burning de Lee Chang-dong, sorti en 2020, est quant à lui une adaptation de la nouvelle Les Granges Brulées du romancier japonais Haruki Murakami (voir notre dossier sur la littérature japonaise), déplaçant l’intrigue fantasmatique typique de l’auteur de Kafka sur le rivage et de 1Q84 du Pays du Soleil Levant au Pays du Matin Calme. Ce faisant, Lee Chang-dong brosse le portrait sensible et social de la jeunesse coréenne.

Burning de Lee Chang-dong (2020)
La richesse créative du cinéma coréen est telle que plateformes et cinéastes internationaux s’y intéressent de plus en plus. Ainsi, le cinéaste japonais Hirokazu Kore-eda, grand portraitiste de la famille japonaise, a posé ses valises et ses caméras en Corée en 2021 pour réaliser Nos bonnes étoiles, pour analyser la famille nucléaire sud-coréenne, reprenant les codes du cinéma sud-coréen, avec en têtes d’affiche deux mastodontes : Song Kang-ho et Doona Bae. (Song Kang-ho a remporté en 2022 le Prix d’Interprétation masculine au festival de Cannes pour ce film.)
Doona Bae est d’ailleurs devenue la nouvelle muse des sœurs Wachowski (Matrix), devenant l’actrice principale de Cloud Atlas (2012), dont une partie de l’intrigue se situe en Corée, ainsi que dans le film de SF Jupiter Ascending (2015) et la série Sense8.

Doona Bae dans Cloud Atlas des soeurs Wachowski (2012)
La plateforme Netflix est devenue une pionnière dans la production de films et séries sud-coréennes. Et pour cause ! Non seulement les productions sud-coréennes jouissent d’une renommée qui n’est plus à faire auprès des publics et critiques cinéphiles, mais en plus elles sont produites plus rapidement que les productions Hollywoodiennes et à moindre coup.
Par ailleurs, la capacité des sud-coréens a mêler cinéma de genre et thèmes sociaux, inspirations occidentales et extrême-orientales, rend leurs productions attrayantes dans toutes les régions du monde. Enfin, les productions cinématographiques et télévisuelles sud-coréennes bénéficient de la renommée grandissante de la culture asiatique (particulièrement coréenne et japonaise), comme en témoignent le succès des mangas, anime, manhwa, web-toons, J-Pop, K-Pop, J-food, K-food, dramas, etc. Ne reste plus que l’argument marketing à sortir, souvent le même : « Voici la dernière bombe sud-coréenne », et le tour est joué, le succès est assuré.
_______________________________________________________________________________
Cheminez est un jeune média, qui a besoin de votre fidélité. Si nos articles vous intéressent, nous vous encourageons à vous abonner gratuitement à notre newsletter, pour ne rien rater de notre actualité. Attention, il est important de cliquer sur le lien qui vous est envoyé par mail afin de valider votre inscription. Si vous ne recevez pas de mail de validation, nous vous encourageons à nous contacter à l’adresse suivante : redaction@cheminez.fr






Votre commentaire