En mai 2023, à l’occasion du Festival de Cannes, le légendaire metteur en scène italo-américain Martin Scorsese a présenté son film : Killers of the Flower Moon, avec Robert De Niro et Leonardo DiCaprio. Le réalisateur bien connu pour ses films de gangsters violents comme Les Affranchis, Casino, Les Infiltrés et The Irishman a montré une fois encore que la partie « crime organisé » ne représente qu’une petite partie de son cinéma, malgré les idées reçues. Vous pouvez d’ailleurs retrouver notre analyse complète de Killers of the Flower Moon en cliquant ici.
Marty, le réalisateur-mélomane
En effet, « Marty » a également deux autres cordes à son arc : la religion, avec des films comme La Dernière Tentation du Christ, Kundun ou Silence ; et la musique, avec de nombreux documentaires dédiés à des artistes célèbres, tels que Bob Dylan (le chef d’œuvre No Direction Home), George Harrison, des captations de concerts pour les Rolling Stones (Shine a Light) et The Band (The Last Waltz). Parmi ses œuvres les plus fameuses, on retrouve également une série sur le blues, pour laquelle il a fait appel à de nombreux metteurs en scène dont Clint Eastwood et Wim Wenders.

Omar Sayyed (à gauche), chanteur et percussionniste de Nass El Ghiwane, et Martin Scorsese (à droite), réalisateur
Les bandes-originales de ses films témoignent également de l’éclectisme et de l’érudition du metteur en scène en matière de musique. Il se permet des mariages qui, s’ils sont incongrus au premier abord, deviennent finalement évidents, comme confier la bande-originale du film Kundun, racontant la vie du quatorzième Dalaï Lama, à Philip Glass, ou encore utiliser la chanson Ya Sah du groupe marocain Nass El Ghiwane dans La Dernière Tentation du Christ. Avec son titre signifiant « Mon ami » et ses vers qui évoquent une personne prise au piège de la foule (« Je suis au milieu de la foule »), on ne peut que faire un lien avec le Christ du film.
Martin Scorsese a découvert Nass el Ghiwane en regardant le film documentaire Transes, d’Ahmed El Maânouni. Sorti en 1981, le film a été projeté à New York, la ville de la grande majorité des films de Martin Scorsese. Suite à ce visionnage, le metteur en scène a qualifié le groupe de « Rolling Stones de l’Afrique ». Si chacun est libre de considérer comme judicieuse ou non la comparaison, on ne peut pas nier l’importance que donne le réalisateur au groupe marocain.
Nass El Ghiwane, du théâtre au collectage
C’est au Maroc au début des années 70, qu’est né le groupe Nass el Ghiwane qui s’inspire de la culture gnawa. Une culture inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2014.
Les Gnawas sont avant tout une confrérie religieuse soufie mais ils sont connus en Occident principalement pour leurs musiques, leurs chants et leurs danses si particulières. On ne sait pas exactement comment est née cette culture mais la thèse la plus répandue est qu’ils seraient des descendants d’esclaves africains, qui, à la manière du jazz, utilisaient leurs musiques pour chanter leurs histoires. Les gnawas sont des musulmans dont la foi garde en partie les traces des anciennes croyances animistes. Cette spiritualité marque profondément leur art. Le chant, la danse et les instruments sont des moyens de guérir les cœurs.

Affiche française du film Transes
Il est primordial de comprendre le sens de la musique gnawa parce qu’elle imprègne chaque membre du groupe qui est au cœur du film d’Ahmed El Maânouni. Découvrir Nass El Ghiwane, c’est ouvrir une porte d’entrée sur cette culture ; au-delà de la voix puissante et des vibrations envoutantes des chanteurs, on découvre surtout la démarche artistique qui anime tous les membres du groupe. Ils sont des collecteurs à l’écoute des histoires, des chants, imitant jusqu’aux fredonnements des villageois. La collecte est un terme ancien que nous utilisons aujourd’hui. Florence Descamps, maître de conférences à Paris-Sorbonne définit le collectage comme le « recueil de la mémoire ou du patrimoine oral » et les collecteurs, « ceux qui pratiquent le collectage ».
C’est dans le film Transes que l’on suit la méthode de création de Nass el ghiwane : « Aujourd’hui, on ne fait plus de différence entre composition et recherche. On peut toujours dénicher un air d’antan ». On assiste à une discussion entre les membres durant laquelle Larbi Batma, le leader du groupe, restitue les paroles d’une chanson que des mendiants chantaient. La chanson et son histoire lui ont été confiées par sa mère, confie-t-il : « Ma mère parlait d’une chanson. Un homme et sa petite fille, tu n’étais pas né et moi non plus, l’année de la grande famine. Le père et la fille mendient en chantant. » C’est un véritable processus de transmission de la parole du peuple sublimée par la musique et rendue au peuple par l’interprétation. Ce patrimoine commun remporte l’adhésion du public qui chante le répertoire de Nass el ghiwane de génération en génération jusqu’à aujourd’hui.

Image du public de Nass El Ghiwane dans le film Transes
Comme le raconte Omar Sayyed dans le film, il ne se destinait pas à la chanson marocaine :
« Cette génération de la fin des années 40 et du début des années 50, ils étaient tous branchés sur la musique orientale : Mohammed Abdel Wahab, Farid El Atrache, Asmahan, Fairuz, Leila Mourad, Abdelhalim, la défunte Oum Kalthoum. Mais alors branchés à fond sur la musique orientale ! Et moi j’étais pareil. A tel point qu’un jour, je me suis présenté à la radio de Casablanca pour chanter aussi de l’oriental. Finalement, j’ai évité cette erreur grâce à Boujemaa. Il m’a dit : « T’es malade ? Tu veux faire partie de la chorale pendant encore vingt ans ? […] Fais du théâtre. Tu es marocain, tu devrais rechercher tes propres racines. Tu devrais d’abord chanter la poésie populaire. Après tu pourras chanter le reste. »
C’est de cette façon que le groupe s’est formé à l’initiative de Boujemaa d’abord comme comédiens, dans un théâtre populaire de Casablanca. Ce sont des comédiens qui chantent et racontent la vie des Marocains. C’est pour cette raison qu’ils se définissent eux-mêmes comme des troubadours à l’écoute des histoires qu’ils chantent de ville en ville.
L’une de leurs chansons les plus célèbres, Al Seniya, dont le titre renvoie au plateau de thé qu’utilisent les Marocains, a été écrite à partir d’un air chanté par un mendiant dans le quartier où habitaient les Nass El Ghiwane à Casablanca. Larbi Batma, chanteur et compositeur du groupe, entend cet air qui ne le lâche pas. Il décide d’inviter cet homme chez lui. Au bout d’un long entretien, il consigne ce que l’homme lui raconte. Larbi Batma et Boujemaa écrivent la chanson en gardant l’air qui servira au refrain. C’est la première chanson du groupe qu’ils interprètent au théâtre en ouverture de la pièce. Ceux qui pensaient se baptiser les Nouveaux Derviches seront désormais les Nass El Ghiwan, c’est à dire les gens du Ghiwan, nom apparaissant dans les paroles de cette chanson avec laquelle le public les identifient.
La chanson Al Seniya évoque le plateau de thé, et renvoie donc à une scène de vie que tous les Marocains connaissent. Ce plateau est un moment de partage et d’union, et comme le décrit la chanson, il représente un temps de retrouvailles. C’est autour d’un thé à la menthe ou à l’absinthe que se réchauffent les corps et les cœurs. Mais que se passe-t-il lorsque ce moment disparait ? Les voyages, les exils et tous les départs sont une rupture avec ce plateau que l’heure du thé rappelle tristement.
A travers cette chanson, le groupe est le porte-parole d’une société qu’il voit changer en particulier avec les différentes migrations à la fois au Maroc et à l’étranger. Tout en reprenant le patrimoine culturel marocain, le groupe se montre visionnaire. Il raconte la vie, la douleur, les difficultés de son temps avec un vocabulaire et des figures de style propres à son pays. C’est dans la tradition qu’il renouvelle l’art marocain et crée le mouvement des « ghiwanis », des artistes qui se réclament de cette mouvance comme Al jil Jilala.

Les gens du Ghiwane
On comprend aisément l’intérêt de Martin Scorsese pour ce groupe, lui, le réalisateur issu de l’immigration, observateur fin de la société qui l’entoure. On se rappelle que Martin Scorsese est un grand amateur de blues, genre pour lequel il a consacré une série documentaire, et qui trouve ses origines dans les chants des africains devenus esclaves – un parallèle évident avec le gnawa, comme nous l’avons vu plus haut. La musique traditionnelle et les instruments locaux, dont certains sont fabriqués par Aberhmane Paco, ainsi que les paroles et les proverbes ancestraux, trouvent un écho mondial. Martin Scorsese a certainement participé au rayonnement du « phénomène » Nass El Ghiwane en restaurant le long-métrage documentaire d’Ahmed El Maânouni, qui n’est pas seulement une histoire d’un groupe de gnawa originaire de Casablanca et qui a connu un succès phénoménal, mais davantage le témoignage d’un peuple qui ne souhaite pas renoncer à ses racines dans le tourbillon mondialiste. C’est dans cette singularité marocaine que le groupe touche à l’universel. Les troubadours, collecteurs de paroles populaires restituent au peuple ses histoires et ses tourments dans un moment de partage cathartique. Le groupe, qui a perdu de nombreux membres, dont certains décédés beaucoup trop jeunes, vit toujours, sans cesse renouvelé.
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